Coeur des Flandres et du monde

Lorsque la brume se dissipe, on peut apercevoir les côtes blanches de l’Angleterre, de l’autre côté de la mer, d’où sont venus de nombreux régiments ayant trouvé la mort dans les Flandres.
Photo: Maya Ombasic Lorsque la brume se dissipe, on peut apercevoir les côtes blanches de l’Angleterre, de l’autre côté de la mer, d’où sont venus de nombreux régiments ayant trouvé la mort dans les Flandres.

L’auteure de Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar (1903-1987), née Crayencour, a eu une enfance peu commune. Orpheline de mère, très attachée à Barbe, la bonne qui deviendra aussi son éducatrice, Marguerite découvre sa passion pour la nature en compagnie de cette dernière. À l’époque, la famille Crayencour possédait un immense domaine au cœur du mont Noir, dans les Flandres françaises, à quelques centaines de mètres de la frontière belge.

Alors que le château a été entièrement rasé durant la Grande Guerre, l’immense domaine familial, qui a changé de propriétaire à plusieurs reprises, appartient aujourd’hui au département du Nord, qui en a fait un sublime parc national et une résidence internationale pour les écrivains. L’endroit fait converger vers un seul lieu les plumes contemporaines en quête de solitude et de vibrations de grands écrivains passés par là, à commencer par Yourcenar elle-même.

Quand elle n’était pas en communion avec la nature entre les monts qui ont rendu cette région célèbre (en réalité, on devrait plutôt parler de collines), la jeune Marguerite sillonnait le monde d’avant la Première Guerre mondiale. Ce n’est que beaucoup plus tard, devenue écrivaine mondialement reconnue, que Yourcenar prendra réellement conscience de la richesse et de la complexité du territoire où elle avait passé ses premières années. Vers la fin de sa vie, et à la grande joie des habitants de la région, elle a voulu y revenir, notamment pour inaugurer la résidence d’écriture et le musée Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel.

Flandre, Flandres

Pour le commun des mortels découvrant cette région, il faut plusieurs jours pour comprendre la complexité du territoire et ses mentalités. Le toponyme lui-même, la Flandre ou les Flandres, nourrit sans cesse les débats politiques, historiques, géographiques, linguistiques et éthiques, pour essayer de démêler le mythe de la réalité et de déterminer, une fois pour toutes, ce que cette région signifie et à qui elle appartient au juste.

Par les temps qui courent, la tâche est d’une actualité surprenante, sans qu’elle soit pour autant facile. Historiquement, la Flandre a toujours été le carrefour par où passaient les plaques tectoniques de l’histoire. Si la région a incarné l’une des principales lignes de front durant la Grande Guerre, c’est en grande partie parce que la question de l’identité nationale et culturelle, mais aussi de l’appartenance idéologique, n’y a jamais été totalement résolue. Le temps présent ne fait pas exception.

Photo: Bernhard de Grendel Marguerite Yourcenar

Partout dans les Flandres, on ressent encore la douleur laissée par cette guerre, commémorée dans certains endroits quotidiennement. Ainsi, depuis 1928, chaque jour à 20 h on rend hommage aux soldats britanniques tombés à Ypres.

Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est qu’ethniquement parlant, la zone est habitée par trois groupes, dont deux se définissent comme « Flamands » : les Flamands appartenant au groupe linguistique néerlandais réparti entre la France, la Belgique et les Pays-Bas ; les Flamands du groupe linguistique français qui résident en France, différents de ceux résidant en Belgique ; et, bien sûr, les Français rattachés à la langue picarde, communément appelée le ch’ti.

Il y a de quoi avoir le vertige, d’autant plus qu’avec l’ouverture des frontières, parfois la seule manière de savoir si on est en France ou en Belgique, c’est de vérifier la couleur des boîtes aux lettres de la poste, l’ouverture des églises (en France, à cause du vandalisme, elles sont pour la plupart fermées) et la présence d’estaminets sur les places centrales des villages.

Ombres et lumière

Heureusement, la beauté de la région fait rapidement oublier ces clivages. Ainsi, au fil d’une promenade dans le picaresque village de Cassel, on peut tomber sur la majestueuse Chatellerie de Schoebeque, aujourd’hui hôtel huppé, jadis quartier général du maréchal Foch, qui y a dessiné les cartes du monde à venir. Au village, une statue à son effigie semble observer la vaste plaine traversée par les voies romaines, lesquelles sont si parfaitement alignées qu’on ne peut qu’admirer, 2000 ans plus tard, le génie de leurs ingénieurs.

Lorsque la brume se dissipe, on peut apercevoir les côtes blanches de l’Angleterre, de l’autre côté de la mer, d’où sont venus de nombreux régiments ayant trouvé la mort dans les Flandres. À une dizaine de kilomètres de là se trouve aussi le mont des Cats, avec sa célèbre abbaye, son église romaine, qui a survécu à la guerre, dont les vitraux symbolisant le passage des ombres vers la lumière (même si les ombres semblent habiter perpétuellement cette partie du monde). Durant la guerre, 97 % des monuments et presque tout le patrimoine ont été totalement détruits ; la plupart ont été reconstruits selon les plans d’origine.

Adjacent à l’église se trouve le monument commémoratif des soldats canadiens, morts eux aussi dans ces contrées parsemées de cimetières strictement séparés : par là, les morts anglais ; par ici, les morts français ; derrière la frontière imaginaire, les morts allemands, flamands, belges…

Si la plupart des jardins des églises sont envahis par ces cimetières, à Saint-Omer, petite cité à l’écart du temps et au charme discret des villes de province, la célèbre cathédrale a fait de la place dans son jardin à une roseraie qui rappelle la beauté, malgré les horreurs de la guerre. Mise en scène dans le best-seller Ces dames aux chapeaux verts (1921), la cathédrale a abrité derrière ses piliers les rendez-vous galants des personnages créés par Germaine Acremant.

Parmi les nombreuses merveilles de ce bijou architectural à l’inspiration gothique, on trouve un Rubens à couper le souffle. Le persistant bip de l’alarme et des caméras de surveillance empêche de se perdre dans la contemplation. Serait-ce pour nous inciter à demeurer attentifs devant la représentation bien singulière de cette descente de la croix où Marie Madeleine, rondelette aux cheveux blonds et à la chair rosâtre, ressemble aux Flamandes croisées dans la rue ?

À boire !

La fréquentation des estaminets (petits cafés) entourant la place centrale est une pratique bien belge. Avec bonheur, on y trouve la meilleure bière du monde (le menu offre parfois jusqu’à 1000 productions locales) et on y croise des personnages insolites et hauts en couleur semblant sortir d’un roman ou d’un film.

Il y a quelques années, Martin et Fabienne sont tombés amoureux de Westouter, petit village charmant appartenant à la commune belge de Heuvelland de la Région flamande. Aujourd’hui, ils sont les propriétaires de l’estaminet Peenhof donnant sur la place centrale de Westouter.

Fort de son choix de bières, que les proprios vous présentent avec passion et connaissance, leur estaminet est un véritable lieu de rencontre intergénérationnel où on a l’impression d’assister à un moment d’éternité. Surtout le soir, quand toutes les lumières du village s’éteignent (choix écologique des habitants) et que Peter, artiste surdoué au regard bleu des peintres flamands et aux dreadlocks à la Bob Marley, vous invite dans son célèbre petit camion insonorisé, surnommé « la plus petite salle de concert au monde », pour vous enivrer de sonates de Beethoven.

Après avoir savouré la beauté et la joie de vivre le temps d’un soir sous les étoiles de Westouter, on tombe le lendemain nez à nez avec un autre rappel de la Grande Guerre, soit le site commémoratif de Poperinge, érigé à la mémoire des travailleurs chinois, morts d’épuisement après avoir débarrassé ces terres des cadavres qui se comptaient par millions.

Stefan Zweig avait raison : le monde était différent avant la Grande Guerre. À ceux qui désirent savoir comment il était avant, un voyage et une promenade dans les cimetières militaires de la Flandre s’imposent. Ne serait-ce que pour se convaincre que le projet européen, s’il échoue, aura au moins permis quelques décennies de paix…