Entre mer et taïga

Le «Tshiuetin» en route vers Schefferville. Il roule à une vitesse de 65 km\h.
Photo: Hélène Clément Le «Tshiuetin» en route vers Schefferville. Il roule à une vitesse de 65 km\h.

Trois summums de ce voyage au pays des Innus, entre Sept-Îles et Natashquan, avec crochet à Schefferville : le festival Innu Nikamu à Maliotenam, le voyage à bord du train Tshiuetin et le Festival du conte et de la légende de l’Innucadie, à Natashquan et à Nutashquan, à la rencontre des communautés innue et acadienne.

C’est à Mani-utenam (ou Maliotenam), réserve innue de quelque 1316 habitants située à 16 kilomètres à l’est de Sept-Îles, qu’a débuté ce voyage de six jours sur la Côte-Nord. Plus précisément sur les terres de l’ancien Pensionnat Notre-Dame de Maliotenam, où a lieu depuis 34 ans le fameux Festival de musique Innu Nikamu.

Bien que le pensionnat n’existe plus, que le site ait été décontaminé et les anciennes fondations retirées, il est difficile de ne pas éprouver quelques frissons en imaginant la vie ici de milliers d’enfants autochtones arrachés à leur famille.

Fondé en 1984 par une petite équipe d’artistes, dont le chanteur innu Florent Vollant, ce festival a fait l’objet d’un documentaire en 2017, Innu Nikamu, Chanter la résistance. Réalisé par le cinéaste innu Kevin Bacon Hervieux, le film raconte l’histoire de cet événement où on ne sert pas d’alcool, qui a grandi tranquillement jusqu’à devenir l’un des plus importants festivals de musique et d’art autochtone en Amérique du Nord.

D’Essipit à Pakua Shipi, sept des communautés innues côtoient le littoral du Saint-Laurent alors qu’au nord, dans les terres, les deux communautés innue et naskapie de Matimekush et Kawawachikamach vivent dans un paysage de taïga et de toundra.

Un train nommé Tshiuetin

C’est en compagnie des habitants de ces deux communautés — certains venus assister au festival Innu Nikamu, d’autres de retour d’un pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré — que nous avons pris le chemin de Schefferville, à bord du train Tshiuetin.

Ce jour-là, nous étions 235 passagers à bord. « Le train est plein à quatre ou cinq occasions par année », précise Tommy Vollant, chef du train. « Début août pour le festival Innu Nikamu, juste avant Noël pour aller se ravitailler, fin mai pour Beauce Carnaval de Sept-Îles, et en juillet pour la fête de Sainte-Anne, à Sainte-Anne-de-Beaupré. »

Photo: Hélène Clément Deux jeunes Autochtones au festival Innu Nikamu qui s'apprêtent à danser la danse des clochettes. Cette danse des femmes tire son nom des robes ornées de cônes métalliques que portent les danseuses.

Cette fête remonte aux colons français arrivés il y a 300 ans, mais coïncide avec une célébration plus ancienne des peuples autochtones qui passaient l’été sur la côte. On faisait la fête avant de reprendre le chemin vers l’intérieur du continent pour y passer l’hiver.

« La fête de Sainte-Anne, c’est aussi un moment pour souligner la place des grands-mères dans la communauté », explique Tommy Vollant. Bien avant que n’existe le train, les Innus se rendaient à Sainte-Anne-de-Beaupré en canot ». Tout un périple !

Longue de 410 km, celle que l’on surnomme la « Nahanni de l’est », en raison de son fort courant et de ses nombreux rapides, prend sa source au 53e parallèle, près de la frontière du Québec et du Labrador, pour se jeter dans le Saint-Laurent à 25 km de Sept-Îles.

Les paysages des 80 premiers kilomètres — distance du trajet en ligne droite 512,1 km — sont à couper le souffle. « Entre nature et démesure », le slogan de la région Côte-Nord prend ici tout son sens. Falaises escarpées, rapides bouillonnants, forêts touffues, cascades, épinettes à perte de vue, lac après lac. Beaucoup d’eau. Et le téléphone qui recule ou avance d’une heure en fonction du fait qu’on est au Québec ou à Terre-Neuve-et-Labrador. Car nous traversons tantôt une province, tantôt l’autre.

Éloge de la lenteur

Le train qui fait aussi office de fret effectue deux allers-retours par semaine, toute l’année. Il n’y a pas de gare sur le parcours. Et comme il s’arrête à la demande, il est quasi impossible de prévoir la durée du voyage. On compte un minimum de 12 heures jusqu’à Schefferville. Ce jour-là nous en avons mis 18 jusqu’à destination.

Donc beaucoup de temps pour faire la sieste, discuter avec ses voisins, déguster un thé dans la voiture-restaurant, regarder les enfants courir dans les couloirs avec des fusils à eau, photographier entre deux voitures les arbres, les lacs et les plages, les falaises et les rochers qui au coucher du soleil prennent des teintes ocre, regarder disparaître d’entre les épinettes des canoteurs courageux, saluer de la main les passagers partis rejoindre leur chalet ou une pourvoirie, faire ses adieux à un groupe de touristes de Québec dont la course s’arrête à Emeril Junction au mile 224. Un autobus les attend pour les emmener passer la soirée à Fermont avant d’aller visiter Manic-5.

Tshiuetin signifie « vent du nord » en innu-aimun. Le train est exploité depuis 2005 par trois communautés de la Côte-Nord. Les Innus de Mani-Utenam et de Matimekush-Lac-John et les Naskapis de Kawawachikamach, la réserve qui se trouve à treize kilomètres du centre de Schefferville et où les habitants parlent l’anglais.

À notre arrivée à Schefferville, à 23 h, le ciel était illuminé par des milliers d’étoiles, il n’y avait plus une seule place pour une étoile supplémentaire. Des traînées d’étoiles sur le fond noir de la Voie lactée. Jamais de ma vie je n’ai vu un ciel aussi beau.

Le Tshiuetin repart le lendemain matin, mardi, à 8 h. Ceux qui le manqueront devront attendre le prochain, vendredi. Ou prendre l’avion qui mène en 90 minutes à Sept-Îles.

On a marché sur Mars

Le touriste qui mettra les pieds à Schefferville pour une nuit, trois jours, ou plus, si le coeur lui en dit, ne doit pas s’attendre à du grand luxe. Il y a bien un ou deux hôtels, mais rien de très exotique. À l’exception du Guest House, dont le côté rustique et rétro lui confère du charme. C’est d’ailleurs dans cette sympathique auberge sur le bord du lac Knob, dans la chambre 7, qu’est mort en 1959 le premier ministre Maurice Duplessis.

C’est au resto le Bla Bla que nous rencontrons Philippe Vollant, un Innu de la réserve de Matimekush, guide à ses heures sur réservation. En sa compagnie, nous visitons la petite ville rouge de poussière et ses environs. D’abord un arrêt au dépotoir pour y voir les ours, avant de se diriger vers la mine à ciel ouvert Tata Steel Minerals Canada le temps d’une photo avec son fils à côté d’un gigantesque camion et d’une visite dans le ventre du mégadôme aux allures de vaisseau spatial qui abrite le concentrateur.

Puis, nous grimpons au sommet de la montagne qui surplombe Schefferville pour une vue d’en haut de cette ville fondée par la société minière Iron Ore of Company Canada (IOC) en 1954, et de ses environs. Le plus impressionnant : les trous de mine d’un rouge vif — vestige de la société minière IOC —, qui donnent au paysage des allures de planète Mars.

Une visite à Schefferville est une expérience et une leçon de géographie et d’histoire. Entre autres celles des Innus venus s’installer ici il y a bien des lunes.

Sur la route de Natashquan

Natashquan est à cinq heures de route de Sept-Îles. Sur la 138, nous longeons le Saint-Laurent, qui s’apparente ici plus à la mer qu’à un fleuve. On ne voit pas de l’autre côté. On se croirait parfois sur la côte est américaine, la foule de touristes en moins.

À Longue-Pointe-de-Mingan, nous embarquons à bord d’un bateau pour une excursion de 3 h 30 sur l’île Nue et l’île aux Perroquets. Si les monolithes rongés par les vents du large, les macareux moine avec leurs gros becs colorés, les petits pingouins, le phare de l’île aux Perroquets, les marsouins et les rorquals sont autant de merveilles, la pêche aux oursins à l’aide d’une vadrouille est impressionnante. À voir et à déguster.

Au Portail Pélagie-Cormier, à Havre-Saint-Pierre on peut louer un audioguide routier « Sur la route de Natashquan » conçu pour les automobilistes visitant l’est de la Minganie. Sur une distance de 160 km jusqu’à Natashquan, on écoute sur deux CD les gens du pays raconter leur histoire et présenter leur milieu de vie. Des haltes sont suggérées. C’est ainsi que nous découvrons le charmant village Baie-Johan-Beetz, le fumoir d’Aguanish où l’on peut se procurer un saumon fumé excellent et l’île Michon.

Natashquan grouille de monde venu assister au 13e Festival du conte et de la légende de l’Innucadie. Le peuplement ici par les Acadiens remonte aux années 1850. Sur une période de 40 ans, une centaine de familles acadiennes des îles de la Madeleine s’établissent à Kegaska, à Blanc-Sablon, à Natashquan, à Havre-Saint-Pierre et à Mingan. Sur le thème de la transmission, ce festival met en valeur le milieu de vie qu’offre la Côte-Nord en donnant un espace aux communautés innues et acadiennes. À travers ce festival, nous avons découvert le village natal de Gilles Vigneault. Kue kue !

À propos du train «Tshiuetin»

Départ de Sept-Îles : lundi et jeudi à 7 h ; départ de Schefferville : mardi et vendredi à 8 h ; coût d’un aller simple Sept-Îles–Schefferville : autour de 50 $; coût de l’avion avec Air Inuit, Schefferville–Sept-Îles, un aller simple : 532 $. Le Tshiuetin roule à une vitesse de 65 km/h.

À propos de la route 138

De Montréal à Natashquan: 1263 kilomètres. La 138 parcourt la ville de Montréal sous le nom de rue Sherbrooke et se termine actuellement à Côte-Nord-du-Golfe-du-Saint- Laurent (Kegaska) sur la Basse- Côte-Nord. Kegaska se trouve à 45 kilomètres à l’est de Natashquan et vaut la visite. C’est la fin de la route, un bout du monde.

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la réserve innue Mani-utenam (ou Maliotenam) avait 3500 habitants, a été corrigée.

Notre journaliste était l’invitée de Tourisme Côte-Nord.