Au pays de Dieu et du Diable

Vue du Vésuve depuis le vignoble de l’antique cité romaine de Pompéi.
Photo: Monique Durand Vue du Vésuve depuis le vignoble de l’antique cité romaine de Pompéi.

Mangeant tout rond le paysage et tombant directement dans la mer, il domine à plus de 1000 mètres d’altitude comme un fabuleux ogre à deux têtes, parfois ceintes de nuages, de vapeurs, de fumerolles ou de neige. « C’est notre tour Eiffel ! » lance la Napolitaine Angela Buono. Le Vésuve, bordant la populeuse baie de Naples, est l’un des plus célèbres volcans dans le monde. En l’an 79, probablement dans l’avant-midi du 24 août — les spécialistes ne s’entendent pas sur la date —, il ensevelit la ville de Pompéi qui resta pétrifiée sous la lave et les cendres, figeant sur place tout ce qui y vivait en un immense tombeau incandescent.

Quoi de mieux pour apprivoiser le Vésuve et Pompéi, me dis-je, que d’aller goûter au jus de la terre qui les enveloppe et rencontrer ceux qui travaillent tous les jours dans sa matière ? J’ai rendez-vous dans les caves de la famille Mastroberardino, qui cultive la vigne sur les flancs du Vésuve depuis deux cents ans. C’est dans les sables volcaniques qu’est produit le fameux vin Lacryma Christi, ou « larme du Christ ». Selon une légende, Dieu, constatant que Lucifer avait arraché une partie du ciel de Naples, aurait versé une larme d’où surgit la vigne du Lacryma Christi.

Le Vésuve est une menace permanente envers laquelle nous avons développé une sorte de résignation, de fatalisme. Ce qui doit arriver arrivera.

Bien loin des larmes du Christ, plutôt bonnes vivantes, GPS, téléphones intelligents et tablettes en intraveineuse, Simona et Fabiana, fin de la vingtaine, me conduisent au vignoble. Quittant la circulation napolitaine intense, nous nous engouffrons sur l’autoroute qui mène au Paesi Vesuviani. Nous longeons le golfe de Naples où trois joyaux nous narguent avec leur beauté dentelée, les îles de Procida, Ischia et la célébrissime Capri. Il faut une petite heure pour se rendre en voiture, en train ou en bus sur les contreforts du Vésuve et à Pompéi, une ville de 25 000 habitants.

« Vous êtes ici au pays de Dieu et du Diable », me dit Piero. Il est de la cinquième génération de vignerons de la famille Mastroberardino et maître des lieux. Dieu ? Pour la fertilité, le verdoiement, où qu’on porte le regard, de cette contrée d’où sourd le lait des vignes, des oliviers, des citronniers, des amandiers, vaste jardin miroitant dans la Méditerranée. Diable ? Pour les éruptions volcaniques anciennes, récentes — en 1944 — et à venir. Car le Vésuve est toujours en activité. Forcément, ça vous marque une psyché ! « Le Vésuve est une menace permanente, m’avait raconté Angela Buono, enseignante en lettres à l’Université L’Orientale de Naples, envers laquelle nous avons développé une sorte de résignation, de fatalisme. Ce qui doit arriver arrivera. »

Photo: Monique Durand Moulage de victimes de l’éruption de l’an 79, au parc archéologique de Pompéi

« Le fatalisme est inscrit dans notre culture et fortement lié au spirituel », poursuit Piero, en me faisant visiter l’immense chai où fermente le fameux Lacryma Christi. « Nous entretenons une sorte de lien sacré avec le Vésuve. » C’est à flanc de volcan, littéralement, que fleurissent les ceps. Dans cette région, on boit et on mange ce qui a germé et poussé sur la cendre, sur les morts et sur toutes ces vies et ces empires qui s’y sont succédé, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Normands, les Espagnols. « Nos vins représentent peut-être l’expression la plus moderne d’une terre travaillée par les hommes parmi les plus anciennes au monde. »

Attention, rien à voir avec les caves confidentielles de la Touraine ou de l’Ardèche ! À partir de seize parcelles dans le voisinage du Vésuve, Mastroberardino produit deux millions de bouteilles par année, dont quelques-unes sont vendues à la SAQ. « C’est une sorte de revanche sur le nord de l’Italie, riche et industrialisé, qui nous regarde de haut », profère Piero, les yeux brillants, convaincu de participer au réveil du Sud italien. « Nous avons été les premiers à faire des vins à partir de plants indigènes. Et c’est ici, dans le Sud, qu’est né le mouvement Slow Food, qui met en avant les produits du terroir. Et n’oubliez pas que le fameux régime méditerranéen, huile d’olive, ail, tomates, c’est nous ! »

Hallucinant de vérité

En voiture à nouveau avec Simona et Fabiana. Nous quittons le chai de Mastroberardino pour le parc archéologique de Pompéi, accompagnées de l’agronome Antonio Dente. Nous pénétrons par la via Dell’Anfiteatro dans ce qui était autrefois la cité romaine, laquelle a été presque totalement excavée au fil des recherches et des découvertes depuis le milieu du XVIIIe siècle. Derrière une vaste baie vitrée sont exposés, sobrement, simplement, des moulages de victimes humaines de l’éruption de 79. Un archéologue avait eu l’idée de couler du plâtre dans le creux laissé par la décomposition des corps. L’effet est hallucinant de vérité. On est pris d’émotion devant ces hommes, ces femmes, ces enfants saisis par la nuée ardente en pleine action, en train de marcher, de manger, de dormir, de travailler. Un peu plus loin, du côté de la palestre, où s’entraînaient les jeunes lutteurs et gymnastes pompéiens, des objets pétrifiés sont exposés. Un pain qui sortait du four. Des oignons, de l’ail, un plat d’olives. On n’en revient pas.

Photo: Monique Durand Vue de l’amphithéâtre de Pompéi depuis le vignoble de l’antique cité romaine

Antonio me guide bientôt vers un petit lopin planté de ceps, un peu en retrait du parc archéologique, où il est chargé de mener une expérience. « Ici même, à l’exact emplacement où se trouvait le vignoble antique, explique-t-il, nous cultivons le même raisin qu’au temps des Romains et produisons quelques bouteilles d’une cuvée appelée Villa dei Misteri. » Avec lui, je marche au milieu des pieds de vigne ressurgis du fonds des âges. Nous pourrions être il y a deux mille ans, penchés sur les mêmes pieds de vigne, à l’ombre du même Vésuve. Sentiment rare d’un passé enlacé au présent.

Soudain sonnent les cloches de la Madonna di Pompei, répercutant leur écho loin dans les Apennins. Le vent siffle dans les longs pins parasols. Une pie roucoule son chant au ciel. C’est le moment de grâce que l’on attend d’un voyage, de tout voyage, moment plein, inoubliable. À Pompéi.

Retour à Naples avec Simona et Fabiana. Ce soir, elles ont un cours de danse. Moi, j’irai danser dans la vieille cité, devant un Lacryma Christi blanc au goût de volcan. Je lèverai mon verre à la destinée humaine.