De père en fils, de fjord en lac, une virée à deux en sept temps au Saguenay–Lac-Saint-Jean

Le parc Aventures Cap-Jaseux est réputé pour ses palpitants parcours d’hébertisme aérien.
Photo: Gary Lawrence Le parc Aventures Cap-Jaseux est réputé pour ses palpitants parcours d’hébertisme aérien.

Vélo, rando, kayak, zodiac, hébertisme aérien, hébergement insolite : un séjour au Saguenay–Lac-Saint-Jean permet autant de repousser ses limites que de resserrer ses liens familiaux. Récit d’une virée active à deux et en sept temps.

Parfois, j’oublie qu’au fil des ans j’ai développé une façon particulière de voyager. Forgé par des années de reportages intenses et intensifs, je fais en sorte que chaque heure du jour (et certaines de la nuit) soit consacrée à voir du pays et à vivre des expériences. Tant pis pour le repos du guerrier, on dormira plus tard.

Photo: Gary Lawrence Kayak de mer près de l’anse Saint-Étienne, Petit-Saguenay.

Or, ce n’est pas tout le monde qui aime ce genre de séjour au rythme effréné et aux journées bien chargées. Surtout pas un préado loin de ses potes, du berceau de son enfance et de sa console vidéo. Voici donc le compte rendu de six jours de cavale père-fils au Saguenay–Lac-Saint-Jean, à effectuer sur une plus longue période (ou à ponctuer de plus de temps libres) si la smala rechigne à l’idée de cumuler fort kilométrage, longue bourlingue et multiple butinage d’activités.

Virée vélo au tobo

— Euh… c’est un centre de ski, ça ?

— C’est pour le vélo qu’on vient, alors on s’en fout si ce n’est pas Tremblant. Si ça se trouve, on n’aura pas à grimper longtemps pour dévaler les sentiers.

De fait, à peine dix minutes à mouliner en montée sur une pente même pas raide permettent ici d’accéder à cinq kilomètres d’une longue et agréable descente sur le sentier d’initiation, dans ce domaine skiable qui se fait cyclable l’été venu.
 

Photo: Gary Lawrence Fiston a préféré le «fatbike» pour ne pas s’enliser à certains endroits

Au Québec, le Club tobo-ski de Saint-Félicien figure parmi les premiers sites à avoir aménagé un réseau de sentiers pour vélomanes des bois. Ouvert depuis 1993, l’endroit a même accueilli une épreuve de la Coupe du monde de vélo cross-country en 2007. « Elle avait été annulée ailleurs et nous avons sauté sur l’occasion pour la récupérer », explique Martin Demers, le dynamique maître des lieux. Aujourd’hui, une soixantaine de kilomètres de pistes s’insinue dans une belle forêt bien dense et allègrement fournie en feuillus et conifères.

À la base de la montagne, un parcours technique bien ficelé permet de développer ses habiletés et d’aspirer à suivre les traces de Léandre Bouchard, l’olympien et champion régional qui s’est fait les dents de pignon ici. En prime, un parcours d’hébertisme aérien avec tyroliennes se déploie sur le domaine.

— C’est ton genre ça, fiston ; on essaie ?

— Non merci, trop de moustiques !

En fait, il a tellement plu les jours précédant notre arrivée que fiston a préféré le fatbike pour ne pas s’enliser à certains endroits. Heureusement, le réseau s’assèche vite car il est bien drainé — tout comme l’est l’énergie positive entre moi et ma descendance, malgré le temps maussade.

Ce phare, où est-ce ?

— J’aime pas ce vélo, je préfère le fatbike ou le vélo dans les skate parks, p’pa.

— Oublie la vile ville et regarde-moi ça : des barrages de castor taillés de dents de maître, des tourbières légères, des enfilades de bouleaux au garde-à-vous, et toujours ce lac en arrière-plan. Un peu de courage : on est presque arrivés au phare.

Rien de tel pour motiver de jeunes pleinairistes en (mauvaise) herbe que de donner un objectif alléchant à atteindre. Normalement, le cadre naturel du ravissant parc national de Pointe-Taillon devrait à lui seul suffire à stimuler le plus flemmard des préados.

Sauf qu’aujourd’hui, le lac Saint-Jean a des petits airs de mer du Nord au mois de novembre et une agaçante bruine brouille nos lunettes. Même les incroyables sables grenat, ocre, rose et blond des étonnantes plages du parc ont l’air ternes, c’est dire. Qu’importe : vêtus de nos impers respirants, nous parcourons le plat pays des Bleuets qu’est celui de ce parc, et qui se mouline sans suer.

— P’pa, j’suis fatigué !

— Pourtant, mon rythme cardiaque n’a pas varié d’un battement depuis que nous sommes partis tellement on roule peinard. Tiens, voilà le phare !

En fait de phare, il n’y avait qu’une plage vierge et sauvage sur laquelle fiston a sauté à pieds joints, oubliant toutes les vicissitudes de l’effort. Une heure plus tard, il poussera l’audace jusqu’à s’immerger dans le lac, seul ce jour-là sur l’immense plage du poste d’accueil — l’une des plus belles du Québec.

— Tu viens te baigner, papa ?

— Euh… j’pense pas, non. Et tu devrais sortir de l’eau : là où nous allons, les pneumologues ne courent pas les rues.

En route pour la yourte

Après une heure et demie de voiture sous la flotte, l’idée de passer la nuit dans une yourte ne nous plaisait guère. D’autant plus que celles d’Imago Village sont situées au bout de la route qui mène au joli « hameau alpin » du centre de ski Le Valinouët, fort vivant l’hiver, mais quasi mort l’été.

Qu’importe : les six yourtes d’Imago Village, près de Saint-David-de-Falardeau, valent bel et bien le détour. Juchées à flanc de colline, elles sont dotées d’une jolie terrasse et de vastes portes vitrées et sont aménagées avec goût et fonctionnalité : table, causeuse, minifrigo, micro-ondes, évier, toilette au compost et poêle à granules sont dominés par la mezzanine où l’on dort, sous un dôme translucide (qu’on peut recouvrir pour ne pas se faire tirer du lit à 4 h 30).

Cette nuit-là, c’est donc sous le tambourinement de la pluie que Morphée est venu nous tendre les bras. Au petit matin, le ciel pétant de bleu nous a permis d’embrasser toute la superbe du massif des Monts-Valins, falaises balèzes et fières rivières comprises, sur la jolie route de terre menant à Saint-Fulgence.

Beaux parleurs, petits jaseurs

— Pardon, c’est bien par là, le parcours extrême ?

— Oui, vous êtes inscrits ?

— Oui oui…

Le parc aventures Cap-Jaseux, à Saint-Fulgence, est le premier au Québec à s’être doté d’un parcours d’arbre en arbre. Depuis, le réseau s’est richement développé et compte désormais un parcours extrême. Celui-ci comprend une section où on se lance dans le vide pour attraper des modules… sans être rattaché à un câble de sûreté par des mousquetons (contrairement à tous les parcours du genre), avec comme seule protection un filet de sécurité.

Pour s’assurer que ceux qui s’y engagent sont à la hauteur du défi, l’itinéraire aérien débute par une haute poutre mobile entourée d’un « escalier » d’échelons en spirale. « On appelle ça la sélection naturelle : si vous franchissez ça, vous pouvez continuer ! » indique Rebecca Tremblay, directrice du parc. En jaugeant la poutre du regard, fiston et moi convenons de nous autosélectionner pour ne pas devenir les prochains lauréats d’un Darwin Award.

Nous avons bien fait : le parcours régulier, séparé en quatre sections, forme un crescendo d’autant de niveaux de difficulté, et il est juste assez corsé pour faire palpiter jugulaires et carotides, en plus d’offrir des points de vue ex-tra-or-di-naires sur le Saguenay du haut de ses vertigineuses plateformes.

Le soir, nous aurions bien voulu nous effondrer de fatigue dans l’une des cabanes dans les arbres fixées en hauteur à de grands troncs, mais elles étaient toutes deux réservées jusqu’à la fin des temps, ou presque.

— Les sphères ou le dôme, ils sont libres ?

— Pareil, désolé… victimes de leur succès !

Véritables capsules spatiales géodésiques dominant le fjord, ces deux ovnis habitables que sont les sphères sont isolés dans les bois et nous téléportent dans de vastes ailleurs malgré leur taille étroite. Le dôme n’est pas mal non plus : sorte de tente hémisphérique partiellement translucide, il est doté d’un grand lit et d’un mini-espace cuisine, et il est très couru par les couples qui aspirent à voir toutes sortes d’étoiles en toute quiétude.


Photo: Gary Lawrence Le dôme du parc Aventures Cap-Jaseux, très couru par les couples en quête d’isolement

 

Nous nous sommes finalement contentés des rustiques cabanes en rondins, sympas mais sans plus, après l’agneau fumé, le riz pilaf et l’excellent saumon en sauce achetés sous vide à la Vieille Ferme, agréable arrêt obligé sur la route menant au parc aventures. La très charmante et fort loquace Éva, 11 ans — que nous avons baptisée « la p’tite jaseuse de Cap-Jaseux » — y offre des tours guidés des jardins bios de la ferme, moyennant une obole d’un huard.

— T’as envie qu’on essaie ce tour, chéri ? Je crois que tu lui plais bien…

— Pas question ! Elle est plus bavarde que ma soeur…

Le nouveau statut de la vierge

— Allez, un petit effort, tu verras, t’auras jamais eu droit à un aussi beau point de vue !

— Ça monte encore longtemps ? Suis fatigué, là…

Pour monter, ça monte, mais pas si raide que ça. À tout le moins, l’itinéraire (3-4 heures aller-retour) du sentier de la Statue est ponctué de sublimes percées visuelles sur la baie Éternité, dont une qui s’ouvre sur sa convergence avec le Saguenay, au bien nommé belvédère Bellevue.

Photo: Gary Lawrence La baie Éternité vue depuis le Sentier de la statue, au parc national du Fjord-du-Saguenay

Le sentier redescend ensuite jusqu’à une grande statue de la Vierge, qu’un voyageur de commerce de Québec, Charles-Napoléon Robitaille, a fait construire en 1881 après avoir évité la noyade au pied de la falaise, pour cause de prière exaucée.

Une fois à la statue, un brave octogénaire arrive avec sa petite-fille. « La dernière fois que je suis venu, elle était bleue ; ils l’ont remise dans sa couleur d’origine, blanche avec des dorures », dit-il. Entre les fentes où l’on glisse un voeu et un petit billet, on devine la présence d’une ancienne trappe. « Quand j’étais jeune, on venait dormir à l’intérieur de la statue », se souvient le retraité, qui travaillait au parc.

De nos jours, on oublie rapidement la Vierge quand on découvre ce lieu si divinement agréable : depuis le rocher plat et en pente sur lequel repose Notre-Dame-du-Saguenay, on jouit d’une époustouflante vue sur 180 degrés sur le fjord. « Autrefois, on pouvait même monter par la falaise : ça nous prenait 25 minutes », d’ajouter celui que j’ai fini par surnommer « le vénérable du sommet ». Fiston et moi, nous avons mis deux heures aller-retour par le sentier — pas si mal pour un jeune qui s’est plusieurs fois fait prier d’avancer.

Le fier fjord en kayak

« Left, right ! Left, right ! » de beugler sans relâche l’un des 22 ados ontariens pour inciter ses covacanciers à pagayer comme des galériens. « La, ferme !, La, ferme ! » avais-je envie de lui lancer, assis avec fiston dans mon kayak de mer en tandem, en tentant de profiter de la plénitude de ces lieux qui incitent à la sérénité.

Pas facile d’apercevoir des bélugas en compagnie de pareil troupeau envahissant. Surtout quand on sait que ces braves baleines blanches sont capables de percevoir de très loin le simple tapotement d’un doigt sur un kayak.

Photo: Gary Lawrence Sortie en zodiac pour aller observer les baleines à la confluence du Saguenay et du Saint-Laurent

Heureusement, l’itinéraire emprunté mérite à lui seul le coup de pagaie : pendant environ une heure, nous avons longé en eaux calmes les falaises du fjord et leurs teintes ocre, vert et gris.

Qu’on voie le fjord du ciel, de ses rives ou depuis ses eaux, ses parois écartées par les glaciers ne sont jamais aussi impressionnantes qu’en les effleurant à vau-l’eau, à bord d’un frêle esquif à pagaies. Même si elles sont moins hautes ici qu’à Baie-Éternité.

Un peu après le lieu-dit Brise-Culottes, alors que le groupe s’apprêtait à faire demi-tour, nous lui avons faussé compagnie pour jouir enfin d’un peu de quiétude sur tout le chemin du retour. Bien nous en prit, car au détour de la dernière baie, un drôle de plongeur chauve au crâne gris a surgi juste à côté du kayak.

Hiiiiiiii, un phoque ! de s’écrier fiston, tout ébaubi.

Nous avons été les seuls à le voir ; comme quoi il est toujours profitable de garder le profil bas, le silence et ses distances, quand on explore la nature et qu’on tutoie la faune. Une règle qui s’applique tout autant aux baleines, d’ailleurs.

Baleines en direct

Ce matin-là, il pleuvait — pour faire changement (climatique) —, mais le grain ne nous a pas abattus pour autant. Dès que le robuste zodiac a franchi les limites du Saguenay, des taches blanches ont commencé à émerger d’entre les vagues. « Bélugas droit devant ! » a lâché un passager hexagonal emmitouflé dans sa veste.

Puis, la valse des rorquals a pris le dessus. Tandis que l’un ouvrait sa gueule béante pour engloutir un maximum de krill, l’autre roulait sa bosse avant d’exhiber sa nageoire dorsale sans aucune inhibition.

Bientôt, la surface de l’eau s’est mise à ressembler aux rapides de Lachine, avec une constellation de vaguelettes frétillant sur l’étale. « Ici, il y a à peine 20 mètres de profondeur, ça brasse par en dessous ! » d’indiquer Olivia, la gentille pilote-interprète en éteignant le moteur pour laisser venir à nous les visiteurs du fleuve. Les baleines ont convergé en quantité pour profiter de l’agitation de leur garde-manger. Méchant festin, méchante liesse pour la dizaine de passagers du zodiac.

Pendant ce temps, au large, une épaisse nappe de brume flottait à la surface du fleuve, laissant croire qu’un bateau d’observation de 600 passagers (!) était en train de sombrer. « Quand une baleine va d’un côté, tout le monde se rue, et on voit le bateau s’incliner », assure Olivia.

À bord de notre silencieux zodiac, foin de tout cela : on jouit d’un contact intime avec les vénérables mastodontes, on garde nos distances, et tant les passagers que les cétacés apprécient. Sauf peut-être fiston, le regard hagard, perdu dans le brouillard de ses pensées. « Regarde là-bas, chéri ! Cinq bélugas ! »

— Ah ben ouais…

Cette fois, ça y est : fiston a vraiment le blues de la métropole. Va falloir rentrer plus tôt que prévu — de toute façon, il pleut comme vache qui pisse. Heureusement qu’hier soir, il m’a entraîné à l’anse Saint-Étienne, la jolie plage de Petit-Saguenay, où une lune irréelle se reflétait dans les flaques d’onde oubliées sur les sables.

Ça m’a fait penser à fiston et moi : deux entités indissociables, l’une née de l’autre, l’autre ne pouvant vivre sans l’une. Mais la prochaine fois, on partira juste un peu moins longtemps.

En vrac

Carnet d’adresses. Club tobo ski : velostfelicien.com. Forfaits vélo, kayak et rando avec Équinox Aventures : equinoxaventure.ca. Imago Village : imagovillage.com. Parc aventures Cap-Jaseux : capjaseux.com. La Vieille Ferme : agneaudufjord.com. Parcs nationaux de Pointe-Taillon et du Fjord-du-Saguenay : sepaq.com. Excursions en kayak sur le Saguenay et en zodiac aux baleines, au départ de Petit-Saguenay, avec Organisaction : organisaction.com. Village Vacances de Petit-Saguenay: villagevacances.com.

Hébergement. Un bon hôtel familial à Saint-Félicien : hôtel du Jardin, avec piscine intérieure.

À voir. La nuit, le zoo sauvage de Saint-Félicien présente une agréable expérience multimédia créée par Moment Factory, Anima Lumina. Inspirant et apaisant. zoosauvage.org/animalumina.

Renseignements : info@tourismesaglac.net.

Notre journaliste était l’invité de Tourisme Saguenay–Lac-Saint-Jean.