Dans les hauteurs du Rif

Marcher dans le Rif, c’est traverser des villages comme Imezzer, logé au bas de rudes descentes dans un panorama au vert éblouissant.
Photo: Geneviève Tremblay Marcher dans le Rif, c’est traverser des villages comme Imezzer, logé au bas de rudes descentes dans un panorama au vert éblouissant.

Du Maroc on connaît les médinas, les crêtes de l’Atlas, la porte du Sahara et ses sables horizontaux. Mais au nord, là où la Méditerranée forme un dernier rempart avant l’Europe, une autre cordillère porte des hauteurs séduisantes : le Rif. Haut lieu de la culture mondiale du cannabis, la région recèle une rare biodiversité et un esprit historiquement rebelle. Points de vue.

Appuyée sur des montagnes aussi vertes que l’Atlas est sec, Chaouen a les yeux bleus et le caractère des sommets : calme, prestance, fraîcheur, bien loin des bruyants dédales de Fès et de Marrakech où la poussière charrie à longueur d’année une décharge électrique. Il faut croire que les parcs naturels Talassemtane et Bouhachem, ses voisins d’horizon, ont suffisamment de grandeur pour engourdir le flot voyageur et distiller le secret du Nord : la vie rifaine.

Ils sont nombreux, souvent Espagnols, à déambuler dans les poches de lumière, l’atmosphère andalouse et les échoppes de potiers, de tisserands et de tanneurs de cette petite ville en vase clos. Mais d’autres en font aussi leur pied-à-terre pour marcher le Rif, dont les gorges et les ondulations basses sont à des lieues du Sud au paysage minéral. Quand on arrive d’Errachidia dans un autobus ahanant, les montagnes sont une bouffée d’air soudaine, celle que retenait le désert.

Photo: Geneviève Tremblay Hors de ses places plus fréquentées, la médina bleue de Chefchaouen est fraîche et calme.

C’est depuis l’ancienne mosquée espagnole de Chaouen, abandonnée depuis les années 1920 au bout d’un sentier à flanc de montagne perpendiculaire à l’oued Ras-el-Maa, que le socle de la ville se dessine. Sa beauté pâle et altière, où ressort l’ancienne forteresse, la donne encore invulnérable — de longues murailles, d’anciennes bab (portes) au large anneau de bronze, la kasbah (citadelle) restaurée, le minaret octogonal de la grande mosquée construite au XVe siècle.

Mais la médina bleue n’a pas connu que la paix d’aujourd’hui. Après sa fondation en 1471 par Moulay Ali ben Rachid, qui en fera une base pour la défense des tribus berbères contre les forces coloniales, Chefchaouen connaîtra la guerre du Rif (1921-1926) et le protectorat espagnol jusqu’à l’indépendance du Maroc, en 1956.

Foyer de résistance constamment agité par des révoltes, dont celle de 1958, le Rif souffrira de la famine, de la pauvreté conséquente et de l’émigration, racontées avec violence par Mohammed Choukri dans son récit Le pain nu.

Il partira comme bien d’autres pour Tanger, la ville interlope au pied de l’Europe, éclairée par un espoir ici vain.

Monter vers Azilane

C’est dans cette histoire et ce Rif encore aujourd’hui peu marqué par la modernité que nous partons, sur une route de cailloux, par un matin de juin dégagé. Chaouen rural, une petite association au bureau presque invisible sur la place el-Mazjen, offre des randonnées avec séjour chez l’habitant et observation de la biodiversité locale. En cette saison morte, nous serons seule avec Lotfi. Notre carte, c’est lui.

Nous partons tôt, alors que le soleil est encore bas, puisqu’il faut être avant la nuit au village d’Azilane, à environ 15 kilomètres de Chefchaouen. Une première montée, abrupte, faite de rocailles et d’herbes rases, donne à voir un panorama spectaculaire : la ville illuminée par le matin, mais surtout le parc naturel de Bouhachem, au loin, dominé par sa forêt de chênes-lièges. Derrière nous, un berger monte lentement rejoindre ses bêtes qu’il a laissé paître sur les sommets. Il reviendra en ville à la nuit tombée, comme d’autres, silhouettes furtives.

Photo: Geneviève Tremblay La kasbah de Chefchaouen offre un point de vue panoramique sur la ville et le Rif.

Au bout de quatre heures de marche en plein soleil sur une piste de gravier en tire-bouchon, premier arrêt : Bab el Arz, la porte des cèdres. Altitude : 1760 mètres. Un dénivelé de 1100 mètres nous a menés jusqu’à ces hauteurs frissonnantes, où la bise frappe le mur des conifères dans un souffle grave, presque continu. Lotfi connaît les essences d’arbres comme s’il avait dessiné les planches d’une encyclopédie : sapin du Maroc, pin noir, cèdre de l’Atlas. À l’horizon : ce que l’oeil arrive à voir des 580 km2 du parc national de Talassemtane, précieux symbole de la biodiversité méditerranéenne d’Afrique du Nord. Une main en visière, Lotfi pointe au-dessus des arbres en direction de la Méditerranée, que l’on pourrait voir si ce n’était un lointain voile de brume grisâtre.

Des voix nous hèlent depuis le sentier : quatre randonneurs arrivés de Chefchaouen, de jeunes voyageurs partis pour la journée, en sandales et foulard noué sur la tête. Pareille chose aurait été impensable il y a 20 ans, du moins là où Lotfi allait marcher, là-bas, plus au nord. « Rencontrer quelqu’un, glisse-t-il lentement, c’était comme rencontrer un animal. » Le silence retombe sur nous. Des oiseaux se font entendre, mais se cachent, comme le singe magot, une espèce en voie de disparition que Lotfi cherchera sans le trouver. Encore sauvage, le Rif.

Du kif aux étoiles

Devant nous, car nous avons repris la marche, les djebels Tissouka (2122 mètres) et Lakraa (2159 mètres) trônent au-dessus des cimes. Dans ce paysage de lignes dures et de tons purs coupés par un soleil presque froid, Azilane apparaît enfin, 400 mètres plus bas, dans une cuvette d’un vert resplendissant. Ce petit village n’a pas plus de sept ou huit maisons basses et carrées, cinq familles, un bétail clairsemé, une mosquée sans minaret, du kif — beaucoup de kif, comme partout dans le Rif. On nous a prévenus qu’il y aurait peut-être des vendeurs sur la route.

Photo: Geneviève Tremblay La très ancienne Bab El-Ain, construite au XVe siècle

C’est à l’auberge d’Abdelkader que font étape les marcheurs, à moins qu’ils ne veuillent pousser jusqu’à Afeska, à une heure de marche. Un Québécois loge à la même adresse que nous, preuve de la petitesse du monde. Sur la terrasse, trois Marocains venus de Casablanca et de Tanger fument du kif dans un sebsi, longue pipe de bois. Ils sont venus profiter de la paix du Nord, comme ils disent. Du silence. Enveloppé d’une djellaba de laine, Abdelkader raconte des histoires décousues dont ils rient aux éclats. L’homme, qui n’a vécu qu’ici, dans ce climat rude et ce village étendu, s’exprime en arabe bien que le dialecte berbère local, le rifain (ou tarifit), soit encore parlé.

Une fois la nuit tombée, stupéfaction : même dans le désert, où nous étions une semaine plus tôt, il n’y avait pas autant d’étoiles. Il faut dire qu’ici commence le coeur du Rif — là où, quand il neige trop en hiver, les routes sont fermées comme dans l’Atlas. C’est dans ces villages que Paul Bowles était passé en 1959 pour enregistrer, avant qu’elles ne disparaissent, les musiques portées par les cultures berbère et arabe des tribus rifaines.

Vivre du cannabis

Au petit matin, après un thé à la menthe, du pain cuit dans la cour et un miel de romarin très fort, c’est le départ. Direction : Akchour, à 400 mètres d’altitude, environ 16 kilomètres plus bas en suivant le nord. À main gauche, un premier aperçu du Rif plongeant : pente abrupte où pousse de guingois le cannabis, gorges de collines vertes où s’engouffre le vent. Imezzer finit par se dessiner après une rude descente, un autre village de paysans où les fruits, le blé, les légumes sont consommés, stockés, peu vendus. La prospérité ne loge pas ici.

Et puis c’est la vue : en ligne droite vers le nord, courant jusqu’à l’horizon le long de la gorge où sinue l’oued Farda, des champs de cannabis. Sur ces terres pierreuses et escarpées pousse peu de chose. Économiquement sous-développé depuis plusieurs années, le Rif reste ainsi dépendant du cannabis — non moins de 800 000 personnes vivraient au Maroc de cette culture illicite de moins en moins tolérée par le régime de Mohammed VI. Des parcelles sont régulièrement brûlées par les autorités pour diminuer la surface de production, car plus la culture s’étend, plus la forêt perd du terrain — thuyas, cèdres, chênes sacrifiés pour la rente.

Photo: Geneviève Tremblay La beauté altière de Chaouen la donne encore quasi invulnérable.

Mais la biodiversité persiste et survit : figuiers, noyers, noisetiers, poiriers, citronniers, cerisiers, genévriers, cactus à figues de barbarie et de rares caroubiers, dont nous croisons deux immenses spécimens à la canopée généreuse. Une descente nous mène jusqu’à la rivière Farda, où nous trempons nos pieds courbaturés non sans lâcher un petit cri tant l’eau est froide. Un groupe de jeunes Marocains, partis peu après nous d’Azilane, discutent dans un sabir de français et d’arabe.

Descendre vers Akchour

C’est à une hauteur métaphoriquement proche des dieux que se marche la dernière portion du trajet, sur un sentier mince comme un fil où toute chute n’est jamais qu’à un pas de côté. Un berger disparaît avec son âne dans un sentier pour Ouslaf, village plus à l’ouest. Lotfi nous met bientôt en garde : la descente vers le Pont de Dieu, une arche naturelle formée par l’érosion dans une gorge spectaculaire, sera raide : un hors-piste épuisant fait de roches et de sable où il faut s’aider des mains pour ne pas glisser, ou sauter comme une gazelle entre deux pans de roc.

Mais plus bas, heureusement, l’écho de l’eau et des cascades calme le léger tremblement des jambes. La gorge profonde et sinueuse nous mène près d’Akchour, où les oued Farda et Kelaâ se rencontrent. En ce samedi de soleil, des familles plongent dans le bassin formé par un barrage hydroélectrique. Comme ailleurs au Maroc, le laurier-rose fleurit là où le lit des rivières se fait plus sec. Dans la voiture qui nous ramène à Chaouen, on se dit : une petite trentaine de kilomètres à pied dans le Rif, du thé à la menthe un soir de froid alpin, le silence dégagé par le roc, une poignée de villages rifains dans le pointillisme des montagnes auront exprimé ce que le Maroc ne montre que peu, dans ses extrémités.

Une fois dans la médina, sous nos fenêtres ouvertes sur le crépuscule, des femmes se mettent en route pour la mosquée. Des jeunes hommes se prennent par la main et le cou, dévalent les escaliers glissants. La vieille mosquée espagnole apparaît maintenant ridiculement proche. Des boulangeries émane l’odeur subtile des amandes et du sucre, la brise fraîche rappelle l’étendue sauvage d’où l’on arrive. Et soudain monte la prière du couchant, dont l’écho mettra du temps à mourir sur les montagnes.

En vrac

Dormir. À Chefchaouen, on vous suggère de trouver une auberge au nord ou au nord-est de la médina, avec un accès aux sentiers et loin du bruit de la place Uta el-Hammam. À l’Hostal Guernika, tenu par une Espagnole établie à Chefchaouen depuis 20 ans, il y a du quatre-quarts le matin, avec fromage frais (jben) et jus d’oranges pressées. La chambre tout en haut, près de la terrasse, fut la plus agréable de nos cinq semaines marocaines.

Marcher. Bien des auberges pourront vous suggérer les services d’un guide indépendant, mais on vous conseille de passer par une agence. Chaouen rural offre de bons prix et un service attentionné en français.

Manger. Jus d’oranges pressées, khoubz, tajines, harira, miel, olives et fromage frais : Chefchaouen est marocaine, mais aussi méditerranéenne. En montagne, comme l’effort physique est intense, on apporte des dattes et des oranges comme collation.

Lire. Le pain nu, un récit autobiographique de Mohamed Choukri sur la famine et les migrations du Rif, et Leurs mains sont bleues, un récit de voyage de l’écrivain américain Paul Bowles, dont un chapitre est consacré à ses mois passés dans le Rif, en 1959, pour en enregistrer les musiques.

Acheter. Au Maroc, les artisans vendent leurs créations dans leurs échoppes, mais aussi dans une série de boutiques étatiques appelées Ensemble artisanal. Celle de Chefchaouen, sur la place el-Mazjen, est très bien tenue et on peut y observer le travail de chaque artisan.