Ceylan, magique de nature

Alors que retentit la prière, au crépuscule, des élèves ont pris place devant le temple de la Dent, à Kandy, haut lieu du bouddhisme au Sri Lanka.
Photo: Geneviève Tremblay Le Devoir Alors que retentit la prière, au crépuscule, des élèves ont pris place devant le temple de la Dent, à Kandy, haut lieu du bouddhisme au Sri Lanka.
Encore en lente résurrection depuis la fin de la guerre civile, en 2009, le Sri Lanka est cet endroit sauvage où l’on débarque sans a priori. Moins dense que l’Inde voisine, pourvue d’une nature quasi ensorcelée, la petite île n’est pas que ses plages — elle est aussi une montagne, un bouddhisme, un métissage. On en revient habité par un je-ne-sais-quoi de flottant.
 

On l’appelle la larme de l’Inde, et c’est en effet une minuscule terre humide qui exhale sa solitude dans l’océan Indien. Enveloppée de courants et d’une lumière qu’on n’a pas vue ailleurs, l’ancienne Ceylan — devenue indépendante en 1948, rebaptisée Sri Lanka en 1972 — a vu passer tous les grands conquérants : Portugais, Néerlandais, Français et Anglais, les seuls à avoir conquis l’imprenable royaume de Kandy.

Montagnes brumeuses, parfums d’épices, jungles épaisses et frémissantes : tous les écrits, anciens ou modernes, racontent une terre faste, mais fuyante. Ce qu’elle est.

Il faut peu de temps au voyageur, après son arrivée à Colombo, capitale morcelée, pour choisir la fuite, cette nature lointaine qui pend au bout de longs trajets de bus et de trains claquants, péniblement lents, qui traversent plaines, rizières, pics et champs de thé. Comme la saison sèche de la côte sud achève en cette fin d’avril, c’est sur une plage que nous mettons le cap, sur l’un de ces immenses rivages bordés de cocotiers qui font, ici, les cartes postales.


On peut affirmer sans grand risque que cette île s’adonne à la magie depuis le jour où elle est sortie de la mer

Tangalle, plage déserte

Une fois qu’on a dépassé Galle, vieille ville fortifiée de la côte sud prisée des touristes, la côte enfile un premier masque sauvage. Jusqu’à Tangalle, où l’on se jette sans cérémonie hors du bus bondé, la proximité de l’océan nous rappelle le tsunami de 2004. Difficile de croire qu’à pareille horreur a succédé cette beauté horizontale, où le ciel flambe le jour sur sa ligne indéfinie.

Moins fréquentée que Mirissa et Unawatuna, Tangalle offre espace et tranquillité, surtout quand on s’installe au bout du village, devant les vagues violentes et dangereuses. Après une marche au centre, près du port de pêche, il fait déjà trop chaud — on discute donc avec Saman. Humble et doux, assis dans son tuk-tuk, il nous raconte ce qu’était la guerre et comment il a échappé, au contraire de ses amis, à la vague mortelle du tsunami. Il a l’oeil triste quand il regarde la mer.

C’est lui qui nous conduira au Turtle Conservation Project de la plage de Rekawa, à dix kilomètres. Quand la nuit est bien installée, on peut observer les tortues de mer qui viennent y déposer leurs oeufs. C’est aussi lui qui nous mènera au monastère de Mulkirigala, construit à même le roc. Des volées de marches mènent à des caves peintes, à des Bouddhas couchés et à une vue inouïe sur la région : que du vert, où percent des dagobas blanches. On y resterait jusqu’à ce que les grillons sortent, criards et entêtés.

Nombreuses seront les rencontres aussi poignantes avec les Sri Lankais, curieux et courtois, parfois presque surpris qu’on s’intéresse à leur pays. Leurs yeux parlent, ils veulent connaître le monde. Il faut dormir chez l’habitant : même si la qualité des infrastructures est aléatoire, on y mange de fabuleux rice and curry et on y boit du thé fort, ambré, quand l’orage s’abat et nous confine à la terrasse.

Sinharaja, jungle épanouie

Il faut quatre heures de bus, en passant par Matara, pour rallier Deniyaya. À la porte de Sinharaja, dernière réserve de forêt tropicale humide du pays, d’ailleurs inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO, ce petit village est dans la frange basse des plantations de thé du Sri Lanka. D’un coup, une fraîcheur apparaît dans la lourdeur du jour.

Pour randonner dans la jungle, il faut un guide : ce sera Pali, homme loquace et rieur qui parcourt Sinharaja depuis 20 ans. Au premier pas dans l’aire protégée, c’est comme entrer sous terre. On remonte les bas sur les pantalons, on y met du sel pour repousser les sangsues — sans doute aussi voraces que les fourmis qui, en 1955, avaient rendu Nicolas Bouvier presque fou.

Ce jour-là, des singes se balancent, des lézards sont aux aguets, des mille-pattes géants cheminent sur les troncs. Oiseaux, serpents, écureuils : Pali cherche. Sur 8000 hectares d’épais couvert, la forêt cache une faune et une flore aux espèces pour la plupart endémiques. On repère des fongus aux couleurs vives, des bosquets d’épices — poivre, cardamome, une variété rare de cannelle. Certains arbres, larges comme des sultans, ont plus de 400 ans. Solides, ils ont échappé à la déforestation qui court ailleurs au pays.

Bientôt, un orage gronde, un éclair mauve clignote. Les cigales continuent leur bruit de scie mécanique. Sous les premières gouttes, on se baigne dans une cascade enveloppée de vent. Loin des routes poussiéreuses et des gares chaotiques, on pense : la vie sous ce climat exigeant est un miracle. Deux vies, plutôt : celle de la nature, exubérante, et celle de l’homme, temporaire.

Ella, pic verdoyant

Mais il faut repartir. Entre Deniyaya et Haputale, juchée à presque 1600 mètres, il y a bien neuf heures de route sur un chemin tortueux. Dans les virages à 180 degrés, le chauffeur doit tourner dix fois son immense volant noir où pourrait s’asseoir un yogi, jambes croisées.

Plusieurs fois, il éternuera durant ses manoeuvres. Nous prierons.

Sur ces chemins ruraux poussent des hameaux : bureau de poste, étal, ampoule grésillante, bananes noires, lenteur. Parfois, une silhouette arrive de nulle part, en sandales, s’accroche au marchepied in extremis et pousse la foule déjà compacte. La chaleur se partage avec l’écolier en costume, avec le paysan qui traîne ses légumes dans un sac qu’il placera sur sa tête pour se jeter, lui aussi, dehors.

Bientôt, de grands pins odorants côtoient les feuillus sempervirents. Ceinte de champs de thé, baignée dans une lueur gothique, Haputale est surtout connue pour l’usine qu’y a bâtie Thomas Lipton en 1890. Comme ailleurs dans les montagnes du centre, les plantations de thé emploient en majorité des Tamouls, que les Anglais avaient fait venir de l’Inde du Sud au XIXe siècle, au moment où l’industrie était en pleine expansion — la culture du café, infesté par un champignon, ayant été abandonnée.

C’est ici et à Ella qu’il faut visiter une usine, apprendre comment se produit l’excellent thé noir (ou vert) entre 300 et plus de 1000 mètres d’altitude. Cueillies une fois par semaine, les feuilles arrivent dans de grands sacs avant d’être séchées, roulées, brisées, ensachées. Leur âcre amertume flotte entre les machines.

Si l’on est d’abord rebuté par Ella, à une heure de train au nord et sur le chemin de pratiquement tous les voyageurs, on sera en revanche happé par ses montagnes. Car, outre Adam’s Peak, le plus haut sommet du pays, c’est ici qu’on grimpe. Little Adam’s Peak et Ella Rock, à raison d’une randonnée par jour, jettent des parfums de thé, de citronnelle et d’eucalyptus. Et quels panoramas ! Puis, le soir, d’un coup, la brume tombe sur le village, sur la route où vous devenez soudain aveugle. La pluie vient souvent peu après.

Kandy, coeur bouddhiste

Dans ce pays où environ 70 % de la population est bouddhiste, Kandy est l’âme et le coeur. Aux abords d’un lac miroitant trône le temple de la Dent, une dent qu’on ne voit pas mais qui serait celle du Bouddha lui-même. Sur un petit autel, les fidèles déposent des fleurs en priant. Le sinistre attentat de 1998 des Tigres tamouls, qui avait ébranlé cet endroit sacré, est loin. On peut y passer tout un après-midi à observer brûler l’encens et à remonter le fil bouddhiste dans les musées attenants.

N’importe quel voyageur aimera Kandy, vivante, douce et articulée. On lui suggère une virée matinale autour du lac avec un arrêt au vieux monastère Malwatte Vihare, où vivent quelque 300 moines ; une soirée de danse traditionnelle dans l’un des trois centres culturels ; une visite au marché central, deux étages de fruits, d’épices, d’encens et de crème de santal ; et, si le temps le permet, une retraite en périphérie de la ville, où l’on vous enseigne le hatha yoga et la méditation. En son coeur, le pays vibre et rayonne.

Polonnaruwa, l’histoire

Avec Anuradhapura, première capitale des anciens royaumes cinghalais fondée au IVe siècle avant Jésus-Christ, la cité-jardin de Polonnaruwa est l’un des plus beaux legs de l’histoire de l’île. C’est ici, dans les plaines et les rizières du nord-est, que s’est assis le bouddhisme. Fortement teintés par la culture hindoue, métissés, ces sites cachent sculptures et fresques dans l’épaisseur de la jungle.

Mieux vaut commencer très tôt le matin par une visite du remarquable musée d’archéologie avant de parcourir, idéalement à vélo, les kilomètres du site — encore très bien préservé puisque plus « jeune » (XIIe siècle). On y trouve les vestiges de grands palais, de fins Bouddhas, d’immenses dagobas et Gal Pota, un livre de pierre où sont gravés les hauts faits d’un roi — l’un parmi tant d’autres ayant tenu ici des discours, reçu des nobles, gouverné un pays encore si sauvage.

Quand on n’a pas déjà fait un safari dans l’un des parcs du sud-est, il y a ici un trio de zones protégées où les éléphants se déplacent, suivant les pluies : Minneriya, Kaudulla et Hurulu. Ne vous inquiétez pas, les chauffeurs et les agences savent où aller au jour près. En cette mi-mai, notre chance sera inouïe : des troupeaux entiers marchent et mastiquent, jettent des oeillades aux jeeps. À l’état sauvage, cet animal national porte la sagesse (ou serait-ce la résilience ?) de son pays.

Trincomalee, la lointaine

Plus au nord, dernier arrêt : Trincomalee, foyer de la culture tamoule. Ici, la guerre civile a frappé fort. Le tsunami aussi : sur un mur de béton cassé, l’un des nombreux qui jonchent encore une portion du rivage, un graffiti comme un mauvais rêve : TSUNAMI.

Sur les plages de Nilaveli et d’Uppuveli, où les voyageurs déposent leurs valises dans de petites cabines ensablées, on trouve les mêmes pirogues à balancier qu’à Tangalle. C’est toutefois en bateau à moteur qu’on se rend, avec l’un des centres de plongée du coin, sur l’île protégée de Pigeon Island. Requins-baleines, corail bleu et blanc, petites criques : et on retrouve la mer.

Au loin apparaît le fort Frederick, construit par les Portugais en 1623 et aujourd’hui occupé par une base militaire. Tout au bout, un trésor : Kandasamy Kovil, grand temple hindou accroché au roc. Pendant qu’on admire la vue, des fidèles cassent des noix de coco enflammées en les jetant furieusement dans un casier à larges rebords. Ainsi, semble-t-il, leurs voeux accrochés dans les arbres sur des bouts de papier seront exaucés.

Pour rallier Colombo depuis le nord-est, un trajet d’environ 250 kilomètres, il faut au bas mot huit heures de train. Au contraire du bus, celui-ci secoue d’un seul geste, endort. On s’arrête dans des dizaines de gares. Des banderoles battent au vent, installées pour Vesak, grande fête bouddhiste célébrée en mai. Des hommes en sarong marchent le long des rails. Quand il fera trop chaud, ils le plieront au-dessus des genoux.

Déjà nous manque la brûlure du soleil, l’humidité qui trouve tout, la brume des montagnes, la mer comme rempart à l’exil. Et cette lumière qui marque le voyageur de la même manière que ces balancements de la tête, petite moue facile au sens ambigu. Comment se relever du pire et être si humaine ? Cette île veut revivre, elle le crie. Et ne plus être que la larme d’un géant.

En vrac

Lectures. Pour les soirées de pluie, il vous faut le récit Un air de famille (Michael Ondaatje), le roman inspiré par la guerre civile Drôle de garçon (Shyam Selvadurai) et Le poisson-scorpion (Nicolas Bouvier). On vous suggère aussi An Historical Relation of Ceylon, de Robert Knox, détenu sur l’île pendant 20 ans, au XVIIe siècle, par le roi de Kandy, et le document Le bouddhisme de Bernard Faure, au Cavalier bleu (2010).

Guides. On vous recommande fortement de combiner deux guides : un exemplaire du Lonely Planet, puis le Routard ou le Rough Guide. Un guide de conversation peut être utile, bien que l’anglais soit souvent suffisant. Notez qu’il faut un visa pour entrer sur le territoire, qu’on obtient en ligne.

Transports. Qatar Airways offre un vol direct Montréal-Doha, puis un autre vers Colombo. Sur place, les bus (très bon marché) vont partout, presque tout le temps, et le train relie entres autres Colombo, Galle, Kandy, Ella, Trincomalee et Jaffna, au nord. Pour les courtes distances, le tuk-tuk est très pratique, mais négociez ! Quant à la voiture, sachez que les routes sont chaotiques et la circulation en sens inverse.

Hébergement. Son niveau reste assez bas et les prix, parfois plutôt élevés. Privilégiez les petites pensions familiales, qui font cuisine maison. Assurez-vous d’avoir une moustiquaire et de l’eau courante. Coup de coeur pour Shangri-La, à Kandy, tenu par Nandana et sa femme, qui parlent français. Auberge, écolodge et cours de yoga. 2, Mahamaya Mawatha.

Gastronomie. Peu élaborée, l’assiette sri lankaise est en revanche fraîche et bien épicée. Cherchez les hotels (ce sont des restaurants) et les marchés, puis goûtez : jus frais, roti et kottu, mi kiri (yogourt de bufflonne), pol sambol (noix de coco et piment), rice and curry (essayez de trouver le curry de jackfruit).