Sous le ciel de Colombo

Le temple bouddhiste Gangaramaya est un écosystème surchargé où tout s’arrête, étrangement. 
Photo: Geneviève Tremblay Le Devoir Le temple bouddhiste Gangaramaya est un écosystème surchargé où tout s’arrête, étrangement. 

Personne ne traîne à Colombo, on y passe en coup de vent, impatient de s’enfoncer dans la langueur de l’île. Aussi désarticulée soit-elle, la capitale tire néanmoins une flamboyance de l’océan Indien, qu’elle longe sur des kilomètres, de ses quartiers survoltés et de son ciel au crépuscule, presque surnaturel.

Qu’on y arrive ou qu’on y revienne après un mois sur l’île, Colombo nous apparaît ainsi : éparpillée. Littéralement coupée du monde pendant la guerre civile, elle veut se mettre au pas, et vite. Confondu, secoué, fasciné, ébloui : c’est ainsi qu’on prend Colombo, à pied, comme elle vient. Et dans un ordre incohérent, un peu fou, cela va de soi.

Galle Road. Cette colonne vertébrale de la ville, deux raies de quatre voies rapides et commerciales, est parallèle à l’océan. On y trouve autant la carcasse d’un Marriott en construction que Temple Trees, la résidence du premier ministre que surveillent des miradors. Une fois qu’on a marché la rue depuis le Fort jusque dans Bambalapitiya, un trajet de plusieurs kilomètres, il faut migrer au bord de l’eau.

C’est là que passe la ligne de train vers Galle, à grand fracas, avec ses passagers assis sur les marchepieds ou la tête à la fenêtre. On y échange de brûlants regards, curieux, jamais inquisiteurs. Il faudra y monter : dix roupies pour dix kilomètres. Ça ne coûte rien, et on y voit tout.

Fort. Dans cette ancienne zone coloniale remise à neuf et un brin aseptisée, l’atmosphère est à la fois ancienne et moderne. Bien des bâtiments sont le miroir des empires s’étant succédé sur l’île : Portugais, Anglais, Néerlandais… Il faut visiter le Dutch Hospital, bâti au début du XVIIe siècle et bien restauré, qui abrite aujourd’hui les boutiques chics et les grands restaurants du pays.

Au nord de la zone, le Cargills Main Store et le Lloyds Building, fanés mais entiers, rappellent quant à eux l’essor du commerce et les colonies traînées dans ce progrès.

Pettah. Voisiné par les gares routière et ferroviaire, le quartier commerçant est un amoncellement d’hommes, de tuk-tuks et de camions. C’est ici que le métissage (entre Cinghalais, Tamouls et Musulmans) est le plus évident et le plus cohérent. En ce mois d’avril humide, on suffoque. Une adrénaline inédite nous pousse malgré tout à l’exploration. Il faut se laisser happer par les échoppes, par les hotels où l’on mange des platées de kottu pour 1 $. On tombe aussi sur des beautés, comme la mosquée Jami Ul-Alfar et le Dutch Period Museum, dont la cour presque silencieuse apparaît surréaliste au milieu du chaos collectif.

Lac Beira. Cette étendue d’eau entre Pettah et Cinnamon Gardens apporte un vent frais aux journées lourdes. Aux alentours : une librairie de quartier, des échoppes et le temple bouddhiste Gangaramaya, un incontournable de la ville. Cet écosystème surchargé, découpé en étages, aligne des pièces et des galeries où se recueillent les fidèles. Des arbres se fraient un chemin sur les toits et les rouleaux de prières pris dans l’encens. Partout, des oiseaux. On peut y rester le temps qu’on veut et admirer les Bouddhas.

Cinnamon Gardens. Voilà de loin le plus beau quartier de Colombo, autrefois occupé par des plantations de cannelle. On y passe aisément une journée entière : sur le campus de l’université, dans le parc Viharamahadevi et au musée national, doté d’une belle collection et dont la cour est plantée de grands banians majestueux. Galeries d’art, cafés, gymnases et terrains de soccer côtoient de longues avenues résidentielles et des pistes où courent les joggeurs, quand la chape de chaleur finit par tomber. C’est aussi là qu’on trouve le Siddhalepa Ayurveda, qui donne d’excellents massages et traitements traditionnels.

Mount Lavinia. À 10 ou 15 minutes de train, le quartier Mount Lavinia est aussi le nom d’un hôtel mythique voisin de la gare. Si l’établissement possède sa propre plage, celle d’à-côté, plus sauvage, avec ses petits stands tenus par des Sri Lankais, est bien plus attrayante. On se glisse sur une chaise longue et on observe le fracas des vagues. Ce jour-là, un jeune engage la conversation. Son nom, Perrera, trahit ses ascendances — il fait partie des Burghers, la minorité chrétienne du pays (7 %). Le jus d’ananas pressé n’aura jamais été aussi frais.

Galle Face Green. Cette étendue verte, banale en plein jour, revit au crépuscule. Au bord de l’eau se rassemblent amis, amoureux, familles et écoliers en uniforme, qui se lancent dans les vagues ou tirent des cerfs-volants sur la longue esplanade. Le soir où l’on s’y assoit, un groupe d’une dizaine de jeunes chante en s’accompagnant au tambour. Les kiosques d’isso wade (des galettes frites aux crevettes) ont ouvert leurs néons. Soudain, sans préambule, le ciel rosit, passe à l’orange, au jaune pâle puis au bleu profond. C’est une magie, se dit-on, comment se fait-il qu’on n’ait rien vu venir ? C’est le profil surnaturel de Colombo, le mystère liquide du Sri Lanka — mais ça, on ne le comprend qu’après.

En vrac

Se déplacer. Pour gagner du temps, on prend le tuk-tuk, dont il faut négocier le prix. Si en ville le bus n’est pas si pratique, le train permet de rallier à petit prix (10 roupies) des quartiers plus distants. Hormis Colombo Fort, d’autres stations sont égrenées le long de l’océan Indien, sur lequel on a ipso facto une vue dégagée durant le trajet.

Dormir. Dans la capitale, l’hébergement est cher pour ce qu’on y trouve. Coup de coeur pour Drift BnB, récemment ouvert, avec dortoirs et chambres privées. Propre, pas cher, accueillant et bien situé. 646 Galle Road.

Boire et manger. Un copieux kottu chez Pilawoos, 417 Galle Road. Un espresso au magnifique Gallery Cafe, 2 Alfred House Road. Un thé au T-Lounge, dont les variétés locales sont infinies. 62/2, Chatham Street. Des grignotines sur Galle Face Green, devant l’océan, à la nuit tombante.

Acheter. Des souvenirs faits à la main au Sri Lanka chez Barefoot, 704 Galle Road. Un massage au Siddhalepa Ayurveda, 33, Wijerama Mawatha.