Voyage - Le blues du retour

« Une fois descendu de l’avion et que la porte se referme derrière vous, votre voyage est fini. » Difficile de se résigner à cette réalité lorsqu’on revient de voyage. Pourtant, c’est ce que dit Marcel Bernier, psychologue au Centre d’aide aux étudiants de l’Université Laval, à Québec, qui a développé une expertise dans les problèmes de réadaptation à la suite de séjours à l’étranger. « Voyager fait partie des expériences extraordinaires de la vie. On est surstimulé. Cela n’a rien à voir avec la vraie vie, plus… ordinaire, admettons-le. »

Est-il normal que les retours soient souvent ardus ? Que se passe-t-il en nous lorsqu’on voyage ? Comment revenir au quotidien avec la première brassée de lavage qui n’a franchement rien d’exotique ? Pour répondre à ces questions, le psychologue, aussi grand voyageur et père de quatre enfants, a écrit un article pour le site Web de l’Université Laval, « Séjour à l’étranger : le choc du retour », qui lui sert d’outil auprès d’une clientèle en mal de voyages.

Marcel Bernier explique : « La déprime du retour est tout à fait normale et il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure. C’est une émotion comme les autres et une étape qui fait partie de l’expérience du voyage. Il faut prendre le temps de la vivre. »

Voyager, est-ce fuir ? « Un mythe !, poursuit-il. Des personnes peuvent rester ici, dans leurs pantoufles, et être constamment en fuite. Voyager permet une introspection, un miroir de soi qui impose un regard intérieur et des remises en question. Tout le contraire d’une fuite. »

Le choc de la rentrée

Au retour d’un voyage, environ la moitié des gens vivent une réinsertion difficile, qui va parfois jusqu’à la détresse. Qu’ils partent six mois ou une semaine.

Claire, une voyageuse de 43 ans, a l’habitude des retours, mais c’est un séjour d’une semaine seulement à Venise qui lui a fait vivre le plus pénible. « Je suis partie seule, et cette ville s’est vraiment imprégnée en moi. C’est comme faire un beau rêve et se réveiller brusquement pour se rendre compte que ce n’était qu’un rêve. Maintenant, je suis démotivée. Après seulement sept jours en voyage. »

Et ce n’est pas parce qu’on déteste notre vie ici qu’on ressent le blues du voyage. « À l’étranger, nous sommes différents : plus ouverts, curieux, sociables. Au retour, ces dispositions tombent à plat. Nos perceptions et nos valeurs peuvent changer. Et c’est cette rencontre avec nous-mêmes qui est parfois difficile à accepter », précise M. Bernier.

Bien regagner ses pénates

Prendre la poudre d’escampette aussitôt rentré permet-il d’apaiser le tiraillement du retour au bercail ? M. Bernier, qui est aussi l’auteur de La rupture amoureuse (éditions Eyrolles), compare le retour de voyage à une peine d’amour. « Cela peut faire du bien d’avoir une liaison temporaire pour passer à travers une rupture. Mais il est préférable de régler cette première séparation avant de se lancer dans autre chose. Même chose pour le voyage. Si tu pars vite au Mexi­que alors que tu es encore habité par l’Afrique, tu ne profiteras pas véritablement du Mexique. Il faut se dégager de notre expérience précédente avant d’en commencer une autre. »

Parmi les conseils pour adoucir l’atterrissage, le psychologue propose de planifier son retour… avant le départ : un plan de carrière, des projets créatifs, un budget raisonnable (il faut éviter de revenir sans le sou !) ou des activités comme un week-end avec des gens qu’on aime.

Parler de son séjour peut être réconfortant aussi, mais pas avec n’importe qui. « Montrer l’album photos d’un séjour magnifique à un oncle qui le feuillette en une minute, le nez en l’air, peut être décevant. Au contraire, prendre un café avec un autre globe-trotteur qui a vu le même pays que vous est une option facile à réaliser et agréable. »

La chroniqueuse trentenaire Katerine Riva a été directrice de tournée. « Ça fait quatre ans que je suis revenue d’une décennie à voyager sans arrêt et je trouve cela encore difficile. Voyager, pour moi, est une façon de découvrir le monde, mais aussi de me réinventer. À chaque nouvel endroit, je suis face à une page blanche et j’écris ma nouvelle vie. Je suis cons­ciente que ce n’est pas cela, la vie. Et je travaille fort pour ne pas être dans le déni de ma propre vie ici. »

Marcel Bernier propose : « Il faut tenter de voir son propre pays comme une destination à découvrir, et le fait de garder cette ouverture du voyageur chez soi fait partie d’un processus de réintégration. Par ailleurs, le Québec est une terre d’accueil pour des personnes des quatre coins de la planète. Impossible de partir cette année ? Il suffit parfois de marcher jusqu’au coin de la rue pour se sentir en voyage. »


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