Le musée d’un amour imaginaire

Istanbul — Une vitrine de musée exhibant 4213 mégots de cigarette, avouez que cela surprend! Mais pas tant que ça si on a lu Le musée de l’innocence, le plus récent roman de l’écrivain turc Orhan Pamuk.

Depuis avril dernier, cette oeuvre vit littéralement dans une belle maison du quartier stambouliote de Çukurcuma. Appartenant au Nobel de littérature 2006, elle abrite le premier musée du monde inspiré d’une histoire inventée, le Musée de l’innocence, évoqué dans le livre.


Paru en français l’an passé, le roman relate une histoire d’a mour, ou plutôt le deuil d’un amour, celui de Kemal Basmaci pour Füsun Keskin. Il ne l’a pas choisie à temps, en a épousé une autre, d’où son tourment. Pendant des années, il fréquentera quand même la belle, et lors de ces rencontres aussi assidues que platoniques, lui dérobera des objets qui, dit-il, le consolent.


Évidemment, cette folle obsession lui procure tout un butin, qui raconte non seulement Füsun mais aussi l’Istanbul de la seconde moitié du XXe siècle et la quête identitaire des Turcs, tiraillés entre Europe et Anatolie.


C’est ce butin qui est montré au Masumiyet Müzesi, en autant de cabinets de curiosités que le roman compte de chapitres, 83, chacun composant un collage de ready-made du plus bel effet Dada ! Ces « reliquaires » con tiennent de vieux menus de restaurants, des extraits de films, des bouteilles d’alcool, des photos, des coupures de journaux, bref des milliers d’objets que le romancier a collectionnés au fil des ans, bien avant qu’il couche sur papier son formidable récit.


Les madeleines de Pamuk


Ce mélancolique bric-à-brac est par ailleurs fort instructif. On apprend par exemple qu’autrefois, les quotidiens du pays publiaient les photos des fem mes adultères, des « filles séduites », des prostituées, dont les yeux étaient cachés par une bande noire. « Lire le journal à cette époque en Turquie donnait l’impression de se retrouver dans un bal masqué », dit Kemal.


Au grenier de la maison, dans la pièce où, entre 2000 et 2007, Kemal Basmaci vécut, et où Orhan Pamuk vint s’asseoir pour écouter son histoire, dit un écriteau, on passe de l’autre côté du miroir. Ici, les vitrines présentent plutôt les manuscrits du musée, de grands calepins à spirales couverts de l’écriture impatiente de l’écrivain.


On constate qu’il a écrit, biffé et ré-écrit à plusieurs reprises la première phrase de son roman : « C’était le moment le plus heureux de ma vie, je ne le savais pas. » Et c’est sur ces mots, emplis d’une infinie tristesse ou porteurs d’une leçon, qu’on quitte le musée et les fabuleuses madeleines de Pamuk.


En complément :en remontant vers la célèbre Istiklal Caddesi, le Kafe Ara nous transporte aussi au pays de la nostalgie. C’est le repaire d’Ara Güler, le grand photojournaliste turc, ex-membre de l’agence Magnum, qui documente depuis 1950 la vie stambouliote. Plusieurs de ses images ont été publiées dans l’Istanbul de Pamuk. D’autres se trouvent sur les murs de ce café.


Renseignements. Emportez votre exemplaire du livre, qui donne un accès gratuit.


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Ce reportage a été réalisé avec la collaboration d’Air Transat.
 


Collaboratrice