Istanbul selon Orhan Pamuk

Photo: Louise Gaboury

Il ne faut pas compter sur Orhan Pamuk pour parler des monuments d'Istanbul ou recommander les meilleurs restaurants. Pamuk, Prix Nobel de littérature en 2006, est pourtant le meilleur guide de l'âme de cette ville. Et Istanbul, alias Byzance, alias Constantinople, c'est avant tout une âme. Littéralement habité par sa cité natale, l'écrivain turc la décline en quelques mots clés: noir et blanc, hiver, Bosphore et hüzün, cette mélancolie caractéristique des Stambouliotes.

C'est avec une sensibilité extrême qu'Orhan Pamuk, compagnon de voyage érudit et discret, nous livre sans pudeur son amour de cette ville mythique qu'il décrit sans fard, avec ses émouvantes ruines, ses bâtiments effondrés, décombres d'une histoire glorieuse. Même s'il reconnaît que la silhouette majestueuse d'Istanbul doit beaucoup à ses monuments immortels, Pamuk goûte tout autant le spectacle d'une petite rue en pente, plantée de figuiers, qui semble se précipiter dans la mer.

Dans son livre Istanbul - Souvenirs d'une ville, Pamuk évoque «un lieu en deux teintes, à moitié obscur, couleur de plomb, dans le style des photographies en noir et blanc». Il attribue une part de cette impression de noir et blanc à la pauvreté de la ville et à sa beauté flétrie. Pour bien saisir ce concept bichromatique, il suggère au voyageur étranger qui arrive d'une riche cité occidentale de se perdre sans tarder dans les rues populeuses, ou d'attendre la nuit qui plonge Istanbul dans une atmosphère onirique, soulignant son ambiance noir et blanc.

Plus évident en hiver, dans la pénombre du soir qui tombe tôt, le noir et blanc enveloppe les Stambouliotes qui retournent vers leur foyer, et le pont Galata où se hâtent les foules vêtues de couleurs fanées, presque fantomatiques.

Pour Pamuk, c'est sous la neige qu'Istanbul est la plus belle, et sa communion avec la ville et ses habitants est encore plus forte quand «les ténèbres tombent comme un poème», écrit-il.

Le Bosphore

Avec Orhan Pamuk, la croisière touristique sur le Bosphore devient une expérience quasi mystique: «Le plaisir de se promener sur le Bosphore, de se mouvoir au sein d'une ville si vaste, si riche historiquement et si mal entretenue, vous fait éprouver la liberté et la force d'une mer profonde, puissante et animée.»

L'écrivain aime contempler l'éclat particulier de la lumière quand, dans les crépuscules d'été, «le Bosphore mêle les rougeoiements du ciel au propre mystère de son obscurité». Il ressent ce bras de mer comme profondément lié à la vie et au bonheur de vivre. Dans ses périodes moroses, la possibilité d'aller marcher le long du détroit lui redonne le sourire.

Pamuk souligne l'importance pour les Stambouliotes de voir le Bosphore de leur fenêtre. Selon lui, vue d'un bateau qui navigue de la mer de Marmara vers le Bosphore, Istanbul apparaît comme des «millions de fenêtres avides, ouvertes pour voir ce navire et le Bosphore».

Ce qui frappe d'abord le voyageur arrivant de l'aéroport, c'est le nombre impressionnant de bateaux qui mouillent dans la mer de Marmara, comme une flottille de guerre. Ce paysage pourtant familier ne cesse de fasciner les Stambouliotes, qui, comme Pamuk, ne manquent pas de compter les bateaux qui passent par le Bosphore. Ce jeu le passionne tant qu'il avoue même que, loin d'Istanbul, il lui arrive parfois de vouloir rentrer dare-dare pour reprendre le décompte des bateaux.

Le hüzüm, la mélancolie stambouliote

Pas d'Istanbul sans le hüzüm, ce sentiment noir éprouvé par des millions de personnes, «un point de vue sur la vie, un état d'esprit et un matériau qui fait de la ville ce qu'elle est», qui la recouvre comme un brouillard léger, omniprésent et mystérieux.

«Istanbul porte le hüzüm non pas comme une maladie passagère ou comme une souffrance mais comme quelque chose de sciemment choisi, qui considère la défaite et la pauvreté comme des conditions à honorer avant de commencer à vivre», explique-t-il. Comment ne pas succomber à cette mélancolie ambiante dans une ville où le passé est partout présent?

Istanbul - Souvenirs d'une ville. À lire sans modération, sur place, à la terrasse du charmant salon de thé du Consulat français, une tranquille cour intérieure à l'écart de la frénésie de l'avenue Istiklal, en jouissant de la vue à celle du Café Pierre Loti qui domine la Corne d'or, sur le toit de l'hôtel Azayade ou du restaurant Develi, en voguant sur un des bateaux qui croisent sur le Bosphore, aux environs de la place Taksim, le quartier de Pamuk, ou à l'ombre de l'église Saint-Sauveur-in-Chora, autour de laquelle subsistent encore quelques typiques maisons de bois.

Parce qu'il nomme les choses que les voyageurs tombés immédiatement sous le charme de la ville ressentent sans comprendre, personne mieux que Pamuk ne peut traduire la poésie inhérente à son ambiance. Pour le reste, il y a Lonely Planet.

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Notre journaliste était l'invitée de Vacances Transat.
2 commentaires
  • Clothaire - Inscrite 21 janvier 2012 07 h 07

    Mme Gaboury, pouvez-vous nommer au moins un ouvrage de Pamuk

    Vous le citez comme si vous l'aviez lu, donnez-nous au moins le titre de l'ouvrage qui lui a valu le prix Nobel. Proposons au moins «Neige», «Le livre noir»,

  • bricomario - Inscrit 21 janvier 2012 12 h 40

    Titre cité dans le texte de Mme Gaboury

    "Istanbul - Souvenirs d'une ville".