Les Chic-Chocs - Puys de lumière

Photo Gary Lawrence
Photo: Photo Gary Lawrence

Ce sont nos White Mountains, nos ex-Alpes, feu nos Rocheuses. Burinés par 450 millions d'hivers, ils s'élèvent six fois moins que leurs frangines de l'Ouest, mais ils accusent quatre fois plus d'années au compteur. Ils, ce sont les Chic-Chocs, immortels pinacles de beauté du parc de la Gaspésie.

Voilà bien une heure que j'ahane ferme, sur des sentes en montée qui s'élancent vers l'azur nu bleu faïence. Entre deux rangées de sapins qui ploient sous leur charge ivoirine, une ouverture laisse parfois entrevoir le colossal mont Blanche-Lamontagne, l'étrange Hog's Back et, bientôt, la tignasse d'une vallée poudrée à frimas, comme si elle attendait la visite de la lune qui lui cligne déjà de l'oeil, au-dessus d'un placide banc de brouillard.

Après 90 minutes de grimpette sans raquettes et bien des coulisses qui dans le dos me glissent, j'atteins enfin le sommet du Champ-de-Mars. Le frisson qui me traverse l'épine dorsale n'a rien à voir avec le vent glacial qui me flagelle la carcasse : sur ce haut plateau hérissé d'arbres enchifrenés de neige, 360 degrés de nature farouche se déploient en un indicible cyclorama.

Tête d'affiche des environs, le titanesque mont Albert, véritable Table Mountain québécois, époustoufle de par sa grâce opaline. La veille, du haut du mont Olivine, la star des Chic-Chocs ne s'était pas sentie d'humeur et elle avait préféré se retirer dans sa loge de brume, comme cela lui arrive si souvent, avec la mer tout proche et son sommet qui pousse l'aiguille de l'altimètre jusqu'à 1154 mètres.

Mais aujourd'hui, Albert a surmonté son trac et honoré son appartenance à ces monts qui ont le chic pour provoquer le choc. Debout devant eux, je me plais maintenant à jouer pleinement mon rôle d'explorateur, béat de m'être farci les 700 mètres qui mènent au Champ-de-Mars à la force du mollet, avec comme seuls complices deux bâtons et des semelles de bottes.

« Trop souvent, les Chic-Chocs sont associés à une image de destination extrême, surtout l'hiver. Si certains secteurs sont effectivement taillés sur mesure pour les excursionnistes aguerris, d'autres se prêtent à des activités pour tous, comme tu peux le constater... », plaide Jean-Philippe Chartrand, de la SEPAQ (Société des établissements de plein air du Québec).

D'un côté, les plus hardis peuvent toujours partir sept jours en expédition de ski de haute randonnée, crécher en refuge ou déflorer de fabuleux champs de vierge poudreuse en ski hors piste, en télémark ou en planche à neige.

De l'autre, les pusillanimes aventuriers bénéficient d'une large gamme d'excursions peinardes qui valent néanmoins leur pesant de neige. Même l'ascension du mont Olivine, autre tourneboulant belvédère naturel, ne nécessite ni cordages, ni courage, à peine deux enivrantes heures de marche, sans sherpa et pas cher payé.

Cela étant, on dit que dans cet îlot de Grand Nord en terre gaspésienne, mille mètres vers le haut correspondent à mille kilomètres vers le septentrion. « Régulièrement, de jeunes surfeurs téméraires grimpent n'importe où, sans raquettes et vêtus de vêtements légers », déplore Jean-Philippe Chartrand. Or des avalanches se produisent parfois et le facteur de refroidissement éolien n'est pas du genre à sonner deux fois, par ici.

Mais les Chic-Chocs ont beau signifier « muraille infranchissable » en micmac, ils ne forment plus l'inaccessible étoile dont on rêvait sans l'espérer. Et avec tout le développement qui y a présentement cours, il y a fort à parier qu'ils seront de plus en plus fréquentés, hiver comme été.

Rénovations de fond en combe

Pas facile de s'y retrouver, dans la logique toponymique gouvernementale. Surtout en Gaspésie, quand on sait que les monts Chic-Chocs ne sont même pas situés dans la réserve faunique du même nom, stricto sensu.

Partie intégrante des Appalaches et des monts Notre-Dame — ces derniers comprenant également les monts McGerrigle —, les monts Chic-Chocs englobent notamment les monts Logan, Albert et du Milieu (personne n'y a encore vu Sylvebarbe), mais pas les monts Jacques-Cartier, Richardson et autres Ernest-Laforce, tous situés dans les McGerrigle.

Depuis qu'on a lancé le Projet Chic-Chocs, en 2001, le flou terminologique s'est toutefois dénébulé. Désormais, la « destination Chic-Chocs » regroupe le parc de la Gaspésie et les réserves fauniques des environs, sans distinction.

Pour faire des Chic-Chocs « la destination montagne de l'est de l'Amérique du Nord », 62 millions de dollars seront ainsi extirpés du bas de laine des Québécois, d'ici 2004. En tout, 70 projets sont en cours sur une zone qui couvre 3000 kilomètres carrés, soit « plus que la superficie du parc de la Gaspésie [802 km2], l'équivalent d'une bande de 12 kilomètres de large entre Québec et Montréal », explique Gilbert Rioux, chargé de projets à la SEPAQ.

Les travaux visent principalement à mettre en valeur le massif, améliorer son accessibilité et ses infrastructures d'accueil, atteindre de nouveaux standards de qualité et de confort pour l'hébergement et diversifier l'éventail des activités tout en relançant, par la bande, l'économie gaspésienne.

C'est ainsi qu'on a complètement revampé l'accueil du gîte du mont Albert ; qu'on déroulera six kilomètres de nouvelles routes ; que huit chalets et une quinzaine de refuges sont en cours de restauration ; qu'on agrandit un centre d'interprétation et qu'on planche sur un autre ; et qu'on érigera sous peu deux écogîtes, une première dans l'est du Canada.

On cogite sur les écogîtes

Le concept existe déjà dans l'Ouest canadien, en Amérique centrale et aux États-Honnis: l'écogîte, ou écolodge, est une sorte d'auberge recluse au beau milieu de nulle part.

Très confortable et exploité suivant des impératifs de protection et de sensibilisation environnementales, il vise une clientèle plus contemplative que sportive, en quête d'une expérience hors du commun, voire de ce monde. Les écogîtes gaspésiens n'échapperont pas à cette règle.

« Ce seront deux bulles de tranquillité où 36 personnes trouveront calme, isolement et sérénité », indique Gilbert Rioux. Le premier écogîte sera ainsi perché à 600 mètres d'altitude, en plein coeur de la réserve faunique de Matane, près des monts Matawees et Coleman, à 55 kilomètres de route de Cap-Chat. On y accédera en minibus l'été et en chenillette l'hiver.

Sur place, les hôtes vivront en groupe pendant trois ou quatre jours, puis un autre groupe prendra la relève. L'ambiance sera conviviale, l'atmosphère, familiale, et le personnel s'emploiera autant à servir aux tables qu'à guider en forêt. Tout le matériel — ski, raquettes, bâtons de marche, etc. — sera fourni et on proposera des activités encadrées à ceux qui le voudront.

Seules ombres au tableau : les deux écogîtes coûteront la bagatelle de 10 millions de dollars, et le premier d'entre eux, dont l'inauguration est prévue pour janvier, s'élèvera sur un terrain où fut accordée une concession d'exploitation forestière.

« Mais il faut savoir que toutes les forêts non protégées de Gaspésie ont été concédées à de telles compagnies. Même dans les réserves fauniques, il leur est possible de faire quelques prélèvements. Et puis, de toute façon, l'écogîte sera situé tellement loin dans les bois... », répond-on à la SEPAQ.

Souhaitons simplement que lorsque cette formule deviendra populaire et que les forêts environnantes auront été éventuellement grignotées, le spectre de l'horreur boréale ne fera pas son apparition en Haute-Gaspésie.

En vrac
- Pour se rendre aux Chic-Chocs, on peut prendre la 132 jusqu'à Sainte-Anne-des-Monts et, de là, bifurquer sur la 299. L'autocar constitue une autre possibilité (1 888 999-3977, www.orleansexpress.com), tout comme l'avion, via Mont-Joli (1 888 247-2262, www.flyjazz.ca).

- Une intéressante alternative consiste à prendre le train de nuit, qui quitte Montréal à 19h (et Charny, près de Québec, vers 21 h 55) pour rallier New Richmond à 7 h 39, le lendemain matin. Si le sifflet de la locomotive coupe souvent celui du sommeil, il est fort agréable de se réveiller en voyant le soleil iriser la chape de glace de la baie des Chaleurs, au petit matin. Construits « avant la création de Bombardier », les wagons-lits sont dotés de chambrettes ingénieusement conçues. Dans un espace très restreint, on a réussi à faire tenir un lit escamotable, un cabinet de toilette et un évier rabattable. Impeccable et rigolo. 1 800 361-5390, www.viarail.ca.

- Désormais ouvert l'hiver après de judicieuses rénovations, le gîte du mont Albert mérite plus que jamais ses quatre étoiles, avec sa salle de séjour à toit cathédrale et sa baie vitrée ouverte sur le mont Albert. Devant le grand âtre, il fait bon assimiler les plats mitonnés par le chef des lieux, souvent surprenant et inventif. Certains forfaits du gîte sont plus qu'intéressants : 412 $ pour cinq nuitées avec table d'hôte le soir et p'tit déj'. Le gîte est situé à 42 kilomètres de Sainte-Anne-des-Monts et à une centaine de kilomètres de New Richmond, sur la route 299. 1 888 270-4483.

- Du reste, les Chic-Chocs comptent nombre d'autres possibilités d'hébergement, du camping d'hiver aux chalets, en passant par les refuges. 1 866 727-2427, www.sepaq.com.

- Renseignements sur la Gaspésie : 1 800 463-0323, www.tourisme-gaspesie.com.

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