Bordeaux nouvelle cuvée

Photo: Sylvie Trépanier

La ville de Bordeaux a été admise cet été au sein du Patrimoine mondial de l'UNESCO à titre d'ensemble urbain exceptionnel. L'ampleur du secteur concerné est unique au monde — 1810 hectares, soit près de la moitié de la ville — et n'a d'égale que sa diversité: le centre historique, dont un kilomètre de façade homogène du XVIIIe siècle sur les quais, un quartier d'immeubles modernes, des chapelets de petites maisons ouvrières, les «échoppes» et la grande ceinture routière des boulevards. Cette distinction couronne un plan urbain dans cette ville moyenne de 231 000 habitants (660 000 avec la communauté urbaine): centrée autour de la construction d'un tramway ultramoderne, la ville a restauré son centre historique et s'est ouverte au fleuve, la Garonne, en réaménageant les quais de l'ancien port.

ordeaux — Bordeaux «la Belle Endormie», comme on la surnomme là-bas, semble se réveiller et s'épousseter en ravalant d'innombrables façades noircies par le temps et par la pollution pour redevenir la ville blonde, construite en pierre calcaire.

Les touristes ont répondu à ce Bordeaux nouveau. Les visites guidées ont affiché une hausse de 75 % entre les mois de juillet 2006 et 2007, et la nouvelle visite Bordeaux UNESCO, un tour de deux heures en petit bus décapoté de 30 places, affichait complet tous les soirs.

Les Bordelais, eux, redécouvrent leur ville après le chaos des travaux du tramway. Il faut les voir se prélasser aux nombreuses terrasses des cafés qui s'étirent sur les espaces piétonniers gagnés sur les voitures lors de l'implantation du tramway, ou bien jouer pieds nus, adultes comme enfants, résidants et touristes confondus, dans le miroir d'eau aménagé sur les quais pour refléter la majestueuse place de la Bourse.

L'immense façade en arc de cercle, très versaillaise, en pierre blonde coiffée d'un ruban d'ardoise bleu marine, abrite une place de 4600 mètres carrés où trône la fontaine des Trois Grâces, trois femmes nues surplombant un bassin de pierre. Le soir venu, la place est somptueusement mise en valeur par le plan lumière de la ville et scintille dans le mince film de deux centimètres du miroir d'eau.

Les moins téméraires attendent que l'eau s'écoule et se promènent alors sur la dalle de granit anthracite dans un léger brouillard qui donne un aspect fantomatique, accentué le soir de faisceaux de lumière colorée.

Traverser la rivière et ses 478 mètres de largeur permet d'embrasser depuis la rive droite la place, son miroir d'eau et l'ensemble des 4,5 kilomètres de quai.

Construite par l'intendant Tourny entre 1730 et 1750 pour servir d'écrin de pierre à la future place de la Bourse, la façade de Tourny devait masquer les maisons médiévales reconstruites par la suite (le Vieux-Bordeaux actuel).

Ces travaux amorcent un essor architectural qui coïncide avec l'âge d'or de Bordeaux (1770-1789) et marquent le retour de la confiance du royaume de France envers la cité gasconne aux tendances indépendantistes, longtemps tournée vers l'Angleterre.

La ville de Bordeaux passe en effet sous la couronne britannique après le mariage d'Aliénor d'Aquitaine, en 1154, avec Henri Plantagenêt, futur Henri II. Pendant près de trois siècles, les Bordelais profiteront du commerce maritime avec les Anglais, notamment pour leurs vins.

Par la suite, Bordeaux s'enrichira également, par le commerce avec les colonies (épices, sucre, café, indigo, bois), comme port de redistribution pour la France et l'Europe, participant ainsi au triste commerce triangulaire impliquant les esclaves africains...

Après la fin de la guerre de Cent Ans (1453), pour surveiller ces Bordelais anglais et les ramener dans le giron français, la France bâtira même deux châteaux forts de part et d'autre de la ville médiévale enserrée dans ses remparts. La construction du Grand Théâtre, l'opéra de Bordeaux, inauguré en 1780, confirme les investissements royaux dans la ville autrefois récalcitrante.

En pierre blonde également, le Grand Théâtre se dresse aux abords du centre-ville, à présent semi-piétonnier.

Unité architecturale néoclassique

C'est en grande partie ce Bordeaux du XVIIIe siècle, dont les façades homogènes dites à programme de l'intendant Tourny et l'unité architecturale classique et néoclassique couvrant près de 200 ans, qui a valu à la ville d'entrer dans le club mondial très sélect de l'UNESCO. La première partie de la visite Bordeaux UNESCO fait donc la part belle à ce secteur du centre-ville et met à l'honneur Tourny, l'artisan du Bordeaux néoclassique, dont l'urbanisme, dans la tendance des hygiénistes, aurait même inspiré au siècle suivant le préfet de la Gironde (le département autour de Bordeaux), débauché par Napoléon III pour refaçonner Paris, un certain baron Haussmann...

Les grands travaux de Tourny se découvrent d'ailleurs mieux à pied: les grandes portes en arc de triomphe, une longue place rectangulaire ombragée (où fut à l'origine installée la fontaine de Tourny, donnée à Québec et inaugurée en juillet), bordée de sobres façades néoclassiques ornées de balcons en fer forgé et de mascarons de pierre, ainsi que le fameux Triangle des Grands Hommes.

Tourny rasera tout un quartier du Bordeaux médiéval abritant des monastères pour ériger au centre un petit marché couvert arrondi et toute une série de rues en étoile sur le pourtour, portant les noms d'illustres penseurs, dont Montaigne (maire de Bordeaux en 1585) et Montesquieu (originaire de la région).

Ainsi, le lendemain du tour nocturne en minibus, une visite guidée du Vieux-Bordeaux en matinée est un bon complément. Déambuler dans les rues étroites et ponctuées de petites places du centre historique demeure un des charmes d'une visite à Bordeaux. Des films historiques comme La Reine Margot et Les Misérables y ont d'ailleurs été tournés.

Quartier Saint-Pierre

En remontant vers la place du Parlement, le visiteur pénètre dans le quartier Saint-Pierre, le premier à avoir été restauré. Après avoir été synonyme de pauvreté et de logements insalubres, c'est aujourd'hui un secteur en vogue: appartements anciens rénovés et innombrables petits cafés et restaurants.

Un passage sur les pavés de l'intime parvis de l'église Saint-Pierre néogothique et la visite s'enfonce dans le Vieux-Bordeaux. Au fil des noms des rues, c'est alors toute l'histoire de la ville qui remonte à fleur de pierre: en bordure du port, la rue des Chais-des-Farines — les chais étant de vastes entrepôts habituellement destinés aux barriques de vin —, la rue des Argentiers, qui accueillait les orfèvres, la rue de la Vache, la plus étroite de la ville, évoquant le marché aux bestiaux non loin, et la rue de la Coquille, la coquille Saint-Jacques étant le symbole des pèlerinages vers Compostelle.

La visite guidée se termine à l'exposition Bordeaux monumental, un petit survol très réussi même s'il est trop succinct, qui reprend les principales étapes de l'évolution de la ville gallo-romaine jusqu'à nos jours. C'est somme toute l'embryon d'un véritable musée sur l'histoire de la cité qui manque cruellement à Bordeaux; toutes les villes n'ont pas la chance, comme Montréal, d'avoir un musée de la Pointe-à-Callière.

Quartier Saint-Michel

Une visite du Vieux-Bordeaux ne serait pas complète sans traverser le cours Victor-Hugo pour passer dans le deuxième quartier, Saint-Michel, où on découvrira peut-être l'autre Bordeaux au quotidien, multiculturel, en cours de restauration, mêlant édifices ravalés et voiries pavées refaites, aux rues accidentées bordées de maisons grisâtres.

Au coeur du village dans la ville, la place de l'église Saint-Michel s'étale en grand. Autour du bâtiment néogothique, son immense flèche détachée s'élance dans les airs. Ce clocher, qui se visite d'ailleurs, offre une vue imprenable sur les toits de tuile de Bordeaux la méridionale et sur l'arrondi du fleuve en croissant de lune, qui lui a donné son surnom de «Port de la Lune».

Les matins de marché, la place grouille de monde. En après-midi ou le reste de la semaine, les cafés-restaurants autour de la place prennent leurs aises et installent terrasses et parasols de l'autre côté de la rue, sur le parvis.

Après un déjeuner sur la place — pour une touche d'exotisme: assiette de merguez et cornes de gazelle dans un des petits commerces d'Afrique du Nord —, cap sur les quais, à deux pas. La nouvelle promenade au bord de l'eau ou par la ligne de tramway des quais permet de longer depuis la porte de Bourgogne, autre arc de triomphe, la façade Tourny, le kilomètre uniforme de sobres maisons jumelées de trois étages en pierre, avec mansardes en ardoise. À l'autre bout, bien après le miroir d'eau: le quai des Chartrons, façade d'un autre quartier historique, jadis celui des négociants en vin et des protestants.

Anciens hangars du port

Trois anciens hangars réhabilités accueillent divers commerces, dont des cafés et des débits de glaces, où on peut profiter de la vue sur l'autre rive sur de belles chaises longues ondulantes et simplement prendre le temps de voir la ville passer avec les badauds du dimanche, presque comme des touristes, qui découvrent leur nouvelle ville, tranquillement, à pied, à vélo, en patins à roues alignées, alors que plus loin, au pied des maisons, le tramway bleuté au nez profilé glisse doucement au-dessus de son tapis d'herbe.

Et ce renouveau urbain de Bordeaux pourrait faire figurer la ville sur une autre liste non moins honorable que celle de l'UNESCO (et ô combien déterminante pour ce même patrimoine mondial de l'humanité): la liste des futures villes durables, au volet transport, en espérant qu'au volet humain, derrière ces belles façades, la «biodiversité» des habitants de tous les horizons soit également représentée.

En vrac

- Air Transat assure un vol direct Montréal-Bordeaux. Depuis Paris: TGV Paris/Roissy-Bordeaux en quatre heures (raileurope.com).

- Le clocher isolé de la basilique Saint-Michel, de style gothique flamboyant, culminant à 114 mètres (deuxième de France par sa hauteur), se visite pour une vue imprenable sur Bordeaux et son fleuve.

- Écoutez-Voir Bordeaux: six capsules audio de trois minutes pour téléphone portable à écouter depuis le tramway - ligne A. tél: 01 72 93 95 05 (code 054-000).

- Jardin botanique de la Bastide: ouvert depuis 2003 sur la rive droite de Bordeaux, dans le cadre du projet urbain. À ne pas manquer notamment pour les reproductions grandeur nature des principaux écosystèmes et la flore de la région. Des serres tropicales sont en construction.

- Sans voiture: le premier dimanche de chaque mois, le centre-ville est un secteur sans voitures de 7h à 18h. Les Maisons du vélo de la ville proposent 4000 vélos gratuitement aux habitants seulement.

- Location de vélos: Le 63, 63, crs Alsace et Lorraine, % 05 56 51 39 41; Pierre qui roule, 32, place Gambette, % 05 57 85 80 87.

- Café Utopia (Internet sans fil): petit café et cinéma arts et essai aménagé dans une ancienne église, dans le quartier Saint-Pierre, au numéro 5 de la ravissante place Camille-Jullian (cafe.utopia.free.fr).

- Les Docks (hangar 15): pour écouter un DJ diffusant de la musique lounge au bord du fleuve; aménagé dans l'un des anciens docks réhabilités du quai des Chartrons. tél: 05 56 08 21 99.

- Bar à vin: pour déguster les vins de Bordeaux au centre-ville, dans la maison du vin du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux; animé par de jeunes sommeliers; assiettes gourmandise; tous les jours de 11h à 20h; 3, cours du XXX Juillet. tél: 05 56 00 43 47, www.vins-bordeaux.fr.

- Le restaurant L'Estacade, sur la rive droite, construit sur pilotis avec grandes baies vitrées, offre une vue exceptionnelle sur la place de la Bourse juste en face. À deux pas du pont de Pierre et de la ligne de tram. Quai des Queyries. tél: 05 57 54 02 50, www.lestacade.com.

- La Tupina: la référence bordelaise haut de gamme pour goûter la gastronomie typique du sud-ouest. Dans le quartier Saint Michel, à deux pas de la porte de la Monnaie, autre petite porte en arc de triomphe (restaurant et bar-cave, vente de produits. 8, rue de la Porte de la Monnaie. tél: 05 56 91 56 37, www.latupina.com.

- Central Pub-Quai des Queyries: sur la rive droite, cette brasserie aménagée dans l'ancienne gare ferroviaire d'Orléans offre également une vue excellente sur les quais de Bordeaux en face, notamment en soirée. À deux pas du pont de Pierre et de la ligne de tram.

- Grand Hôtel: établissement de luxe, en face du Grand Théâtre, dans un ensemble architectural classique construit en 1779, place de la Comédie entièrement piétonne. En cours de rénovation après son rachat par la chaîne Radisson: ouverture fin 2007. www.bordeaux.radissonsas.com.

- À Brouage, en Charente-Maritime, à deux heures de route de Bordeaux, dans la ville natale de Champlain, la Maison Champlain remonte aux origines de la Nouvelle-France. tél: 05 46 85 19 16, www.officedetourismebrouage.com.

- Renseignements: Office de tourisme de Bordeaux: tél: 33 (0) 5 56 00 66 00, www.bordeaux-tourisme.com.

Ce reportage a été réalisé avec la participation d'Air Transat, de Raileurope et de l'Office de tourisme de Bordeaux.

Collaboration spéciale