Les Marquises du grand Jacques

Le mont Temetiu et, en avant-plan, la baie des Traîtres par où Brel est arrivé à Hiva Oa. Photos: Gary Lawrence
Photo: Le mont Temetiu et, en avant-plan, la baie des Traîtres par où Brel est arrivé à Hiva Oa. Photos: Gary Lawrence

Quasi vierges, authentiques, dantesques et oniriques, les Marquises forment l'archipel le plus isolé du monde et... l'endroit idéal pour terminer sa course, qu'on soit vieillard tonitruant ou inaccessible étoile filante. Compte rendu d'un séjour brélien en pays marquisien.

— Bonjour! Je voudrais savoir si vous avez du courrier pour moi, en poste restante?

— Votre nom?

— Jacques Brel.

— Jacques Brel? Connais pas. Vous avez une carte d'identité?

— ...

C'est bien la première fois qu'on ne le reconnaît pas sur le territoire français, le grand Jacques. Arrivé par manque de brise sur son voilier l'Askoy III, il n'aura plus à chercher plus loin: c'est ici, aux Marquises, qu'il soufflera un temps, en ce mois de novembre 1975. À Hiva Oa, plus précisément, l'une des six îles habitées de cet archipel du bout du monde.

Même s'il n'y a pas craché sa dernière dent, c'est à Atuona, chef-lieu d'Hiva Oa, que Brel a eu droit à sa dernière bière, celle qui gît non loin de la tombe de Gauguin, dans le même cimetière. Car contrairement à Stevenson, qui y a robinsonné, à Melville, qui a trouvé l'endroit enlevant après y avoir été enlevé, ou à Thor Heyerdal, qui y a joué les ermites bien avant l'expédition du Kon Tiki, le grand Jacques a choisi de consommer l'adieu aux Marquises en se soudant à la terre de ses trois dernières années.

Il fallait qu'il en ait vraiment soupé, de la célébrité et de ces gens-là, pour venir s'échouer ici de son vivant et y rester après sa mort. Même aujourd'hui, il demeure difficile à atteindre du fait de l'éloignement, à cause de l'accès.

«Découvertes» par hasard par le navigateur espagnol Mendana de Neira, les 12 îles Marquises sont si recluses qu'elles forment encore, à bien des égards, un paradigme perdu à 4800 km des côtes nord-américaines et à 1500 km au nord de Tahiti. Grâce à cette situation privilégiée dans le nord-est de la Polynésie française, elles ont su garder leur âme fière et sauvage, ce qui n'est pas près de changer: avec si peu de liaisons aériennes et un paquebot-cargo, l'Aranui 3, qui les ravitaille aux trois semaines, à peine 5000 personnes débarquent chaque année dans cet archipel fantasmatique peuplé de moins de 9000 âmes. Non, vraiment, Brel avait tout bon quand il a jeté l'ancre là-bas.

Une île

C'est sur la côte nord d'Hiva Oa que j'entame l'exploration de l'île de Brel. Après Hanaiapa, petit village aux maisons végétales et aux rues chargées d'hibiscus et de tiarés, je gagne la baie de Puamau, plus beau site archéologique des Marquises. C'est ici, au meae (sanctuaire religieux) de Oipona, qu'on trouve le plus grand tiki (divinité) de Polynésie française, dont les 2 m 47 de tuf narguent banians, bananiers et cocotiers. Un peu partout dans l'île, d'autres tikis émergent de la foisonnante végétation, érigés sur un paepae (plateforme lithique). Mais de Brel, aucune trace.

En traversant l'île sur sa ligne de crête, le seul rapprochement qu'on peut faire avec lui consiste à constater que le décor jouit d'une grande théâtralité: drapée de superbe, Hiva Oa déploie des oriflammes de verdure chamarrée sur fond de falaises rabotées et d'à-pics vertigineux, élevés sur le socle de récifs qui pourraient être corses tant ils se dessinent en calanques.

En fait, c'est généralement à travers le récit de ceux qui ont côtoyé Brel qu'on retrouve ses traces. Mon chauffeur, Anna Moke, a justement travaillé pour Marc Bastard, un proche du chanteur. «Tout de suite quand il disait bonjour, il sortait la souriante, baragouine-t-elle. Il disait qu'il n'avait jamais vu un endroit comme Hiva Oa.»

Tandis que nous évoluons de chemin escarpé en piste en lacet, Anna délaisse peu à peu ses anecdotes sur Brel pour m'expliquer l'apport important de la main de Dieu dans l'érection des splendeurs qui nous entourent. Comme si je n'avais pas assez bouffé de bondieuseries la veille, lors de la Fête de l'arrivée de l'Évangile dans l'île, voilà que je tombe sur une semi-bigote, qui tente au surplus de sauver mon âme pécheresse. Je finis par lui dire, fatigué, et les larmes aux dents, que c'est peine perdue. Mais que faisait donc Brel l'anticlérical dans la plus catholique des Marquises?

On n'oublie rien

S'il détestait l'Institution, il n'abhorrait pas tous ses membres. À preuve, il fréquentait assidûment les religieuses de Cluny, dont fait toujours partie soeur Rose, 82 ans. «C'était un homme foncièrement bon et généreux, assure celle-ci. Et d'une gentillesse! J'ai su qu'il faisait de nombreuses évacuations sanitaires avec son petit avion, Jojo. Pas par lui: il ne s'en vantait pas. Un jour, on devait transporter un enfant sur Papeete, et il s'est proposé. Comme il faisait nuit, on a fait monter des jeeps pour éclairer la piste. Il aimait vraiment rendre service.»

À Atuona, bourgade alanguie où on a envie d'écouter pousser ses cheveux, Brel fait venir des films de Tahiti et il organise des soirées de cinéma en plein air. «Il voulait ouvrir les Marquisiens sur le monde, eux qui n'en connaissaient pratiquement rien: à l'époque, il n'y avait ni télé, ni avion à Atuona», explique Guy Rauzy, maire de la commune. «Vraiment, on ne peut pas laisser ces gens crever idiots!», avait écrit Brel à Lelouch.

«Les Marquises, c'est tellement éloigné de tout, explique soeur Rose. Et pour évoluer, comment voulez-vous faire? C'est la pleine mer ici. C'est tellement difficile... On est loin de Tahiti et de la caisse, et on est les derniers servis...»

Premières îles peuplées de Polynésie, les Marquises auraient servi de point de départ à la colonisation du triangle polynésien (Tahiti-Hawaii-île de Pâques) par des tribus venues vraisemblablement d'Asie du Sud-Est, quoique cette thèse soit remise en question. Aujourd'hui, les Marquisiens vivent essentiellement de pêche, de la culture du coprah et du noni, ce fruit pestilentiel aux multiples vertus.

«C'est une race spéciale, ils ont vécu des siècles tout seuls dans un monde fermé, assure soeur Rose. Ils sont plus à l'aise, plus directs, plus droits, plus simples qu'à Tahiti, et pas malicieux du tout. Mais il faut se méfier: ils sont capables d'abonder dans votre sens pour vous faire plaisir...»

Réservés et sans chichis, les Marquisiens sont aussi aisément intimidables, mais pas au point d'avoir une valise dans chaque main. «Brel avait une grande vertu, surtout pour un grand chanteur comme lui: il était capable de se mettre au niveau de cette population si simple», explique soeur Rose.

Le haut pays qui est le sien

À Atuona, j'aurais bien aimé jeter un oeil sur la maison qu'avait louée Brel avec Maddly Bamy, sa conjointe guadeloupéenne rencontrée sur le plateau de L'Aventure, c'est l'aventure. Mais cette maison n'est plus. En revanche, le terrain où il voulait s'établir pour de bon existe toujours.

Tandis que je gravis à pied le chemin qui y mène, sur un plateau dominant la pleine mer où Brel se serait fait héros, je cherche à comprendre ce qui a pu séduire l'auteur du Plat Pays sur une île tout en hauteurs. Pour être conséquent avec sa prose, il aurait dû acheter l'île des Tuamotu et ses 150 000 cocotiers, qu'on lui avait proposée à son arrivée en Polynésie. Mais quand on n'a que l'amour du vent du nord qui fait craquer les digues, on cherche autre chose que des images d'Épinal éclaboussées de bleu.

À des lieues du lagon luminescent de Bora Bora et aux antipodes de l'anneau corallien de Rangiroa, les Marquises ne sont pas cerclées de plages blanches comme des cierges de Pâques, ni liserées de cocotiers tricotés serré. Ici les falaises sont raides comme des saillies, là les récifs sont votifs en face de la mer, infiniment brisée. Et puis, il y a ce courant froid venu d'Antarctique, le frigide Humboldt, qui ravive les langueurs océanes tout en empêchant le corail de pousser dans ces eaux qui plongent jusqu'à 4000 m. Sans compter l'altitude et les alizés qui vous rafraîchissent le plus brûlant des coins de ciel.

«C'est pour ça qu'il voulait se construire là-haut: il souffrait du manque d'air», assure soeur Rose. C'est vrai que sur ce fabuleux promontoire, le vent vous transperce presque les yeux. Et ce ciel qui n'en finit plus d'«infinir», jusqu'à ce que des perles de pluie battent de grain en grain...

Hélas, le terrain convoité par Brel est aujourd'hui encerclé de tranchées et de barbelés. «Un vrai stalag!», tonne Didier Benatar, guide sur l'Aranui 3, en apercevant ce que Lecordier, le beau-frère casse-pompon du maire, a fait de ce terrain où trônait jadis une stèle de Brel. «Ce sont les Blancs et les Demis qui font ça; les Marquisiens, eux, s'en foutent des clôtures!», renchérit Anna Moke. Si Brel voyait ça, il s'en écartèlerait.

«Hiva Oa a beaucoup changé, poursuit Anna. À l'époque de Brel, quand les bateaux arrivaient, les enfants couraient sur la plage pour accueillir les gens avec des paniers de fruits, en guise de bienvenue. Mais aujourd'hui, l'argent a corrompu le coeur des hommes. Chez nous, quand mon mari revient de la pêche, on donne toujours quelques prises aux voisins, parce que je ne veux pas qu'on oublie ces coutumes.»

J'arrive

De retour à Atuona, après un court intermède au musée Gauguin et un coup d'oeil sur la reconstitution de sa «Maison du jouir», j'entame le dernier droit de mon pèlerinage brélien en me rendant à l'Espace Brel. «Les Marquisiens aimaient beaucoup Brel, mais ils ne connaissaient pas son oeuvre, indique le maire Rauzy. C'est pourquoi nous avons créé cet endroit, d'abord pour eux, ensuite pour les touristes.»

Même s'il tient lieu malgré lui d'incitatif à mettre le cap sur les Marquises, Brel n'a pas été récupéré par le tourisme, contrairement à Bob Marley ou Anne aux Pignons Verts. Pas de T-shirt ou de poupée Brel, pas de «trucmuche» en plastique chinois à son effigie. Au magasin général, à peine vend-on de vieilles cartes postales décolorées où figure une photo de Brel prise par soeur Rose. Dieu merci, Brel a échappé au marchandisage. «Je ne voulais pas développer ça, lui-même ne voulait pas devenir un saltimbanque du tourisme», rajoute le maire Rauzy, qui occupait ces mêmes fonctions quand Brel vivait à Atuona.

À l'entrée de l'Espace Brel, la stèle qu'on a rapatriée de son terrain convoité trône, entourée de fleurs. À l'intérieur, une série de panneaux relatent plusieurs bribes de sa vie, photos à l'appui. Des dessins d'enfants, des affiches, des peintures complètent le tableau. Au centre, le fameux Beechcraft Jojo déploie ses ailes comme au temps où Brel jouait au facteur et à l'ambulancier. Et une à une, en toile de fond musicale, les pièces de l'album Les Marquises tournent en boucle.

«Même après les avoir connues, ses chansons n'intéressaient pas grand-monde ici, assure Ate, préposé à l'Espace Brel. Le "Plat Pays"? Regarde autour de toi: que veux-tu qu'on fasse avec ça? Et puis, c'est pas notre genre de musique. Mais après sa mort, on était tous très fiers de la chanson qu'il a composée sur nos îles.» Sur ces mots, Le Lion s'achève et la pièce éponyme s'entame. Le long de mon épine dorsale, un frisson colimaçonne.

C'est cependant au cimetière du Calvaire que j'atteins le «climax» de ma virée brélienne. Quand j'arrive sur ce petit site juché en altitude, le jour commence à vouloir se faire demain. Contrairement à celle de Gauguin, plus ostentatoire, la tombe de Brel est toute simple, toute discrète, «racrapotée» sous un vague feuillage, dissoute dans une pâle verdure. Entre les branches, on entrevoit le sommet du Temetiu, point culminant de l'île.

Alors que je scrute les offrandes laissées par de précédents visiteurs, un poivrot pas parfaitement à jeun titube de tombe en tombe jusqu'à celle de sa Dulcinea, avant de décapsuler une grosse Hinano, le houblon officiel de Tahiti. N'ayant pas sur moi de flasque de J&B — le whisky préféré de Brel —, j'ouvre moi-même une canette et la verse aux pieds du grand Jacques, qui l'écluse d'un trait par la terre au teint de cendre.

Après cette ablution posthume s'ensuit une autre, puis une autre encore, pour tous les assoiffés du panthéon de mes disparus. Coeur en croix, bouche ouverte, je reste là une bonne heure, à entendre jouer Les Marquises dans le juke-box de ma caboche. Et je réalise plus que jamais que six pieds sous terre, Brel n'est pas mort; six pieds sous terre, il règne encore.

En vrac

Air Tahiti Nui relie New York à Papeete en vol direct (13 heures), deux ou trois fois par semaine selon la saison. Info: www.airtahitinui.com

Le meilleur moyen de découvrir les Marquises consiste à s'embarquer sur l'Aranui 3, un cargo comprenant une section aménagée comme un navire de croisière. En deux semaines, on fait escale dans toutes les îles habitées. Ce périple aussi exceptionnel qu'inoubliable est offert en dortoir, en chambre ou en suite, de 1800 ¤ à 4400 ¤ tout inclus, avion en sus. Départ et retour à Papeete, toutes les trois semaines: www.aranui.com

À Hiva Oa, le meilleur endroit où séjourner demeure le Hanakee Pearl Lodge. Piscine aérienne, terrasse avec vue imprenable et ravissants petits bungalows surplombant la baie par où Brel est arrivé: www.pearlresorts.com

Pour tâter les poissons crus, chèvre coco cari et autres mets qu'affectionnait Brel, cap sur le restaurant Marie-Antoinette, à Puamau, et surtout chez Hoa Nui, à Atuona.

Sur place, randonnée pédestre, équitation, vélo de montagne, pêche au gros et plongée sous-marine sont disponibles. Info: www.marquises.pf ou www.tahiti-tourisme.com

Le Lonely Planet Tahiti (en français) dispose d'une section étoffée sur les Marquises. À considérer aussi: l'Évasion Bleu Tahiti et le Géo Tahiti, moins complets. À se procurer sans faute: Les Îles Marquises, archipel de mémoire, Autrement, 1999, un collectif très fouillé pour saisir l'âme profonde de ces îles.

***

L'auteur était l'invité de Tahiti Tourisme, d'Air Tahiti Nui et de l'Aranui 3.
1 commentaire
  • Francois ULLMANN - Inscrite 14 juillet 2007 16 h 57

    Les Marquises de Gary LAWRENCE

    feron désormais, j'en ai l'intime conviction, de l'ombre à la meilleure littérature de voyages. Il faut vraiment du génie pour fouetter le panache du premier cocotier venu au terme d'un si long voyage.