Tout nouveau, tout beau

Qu’il soit blanc, rosé, orange ou rouge, le «nouveau» a de tout temps existé. Ici, Michael Marler penché sur une cuve aux Pervenches.
Photo: Jean Aubry Qu’il soit blanc, rosé, orange ou rouge, le «nouveau» a de tout temps existé. Ici, Michael Marler penché sur une cuve aux Pervenches.

​La fermentation alcoolique du millésime en cours bouscule déjà la transformation malolactique (soit la dégradation de l’acide malique, plus « mordante », en acide lactique, plus « douce », sous l’action des bactéries lactiques) que le vin tout nouveau tout beau consacre déjà la dernière récolte. Friand, coulant, léger, vivace et gouleyant, parfois rehaussé d’une pointe de gaz carbonique résiduel qui le fait ultimement ruer dans les brancards, ce vin juvénile et polisson n’a d’autre prétention que celle de faire la fête à la vie et… de vivre pleinement la fête.

Qu’il soit blanc, rosé, orange ou rouge, le « nouveau » a de tout temps existé. Il s’affranchira cependant de l’ombre des cuves pour s’éclater à la lumière en 1951, lorsque l’Union viticole du Beaujolais demande aux administrations de pouvoir vendre en primeur les vins de l’appellation, et ce, avant la date du 15 décembre de cette même année. Il faudra attendre 1985 pour célébrer officiellement, le troisième jeudi de novembre, l’arrivée du coquin requinquant.

S’il n’est pas en soi une appellation à part entière, le Beaujolais Nouveau inspire tout de même d’autres vignerons, qui piétinent déjà à l’idée d’écluser quelques litrons de leur tout dernier poupon, histoire de prendre le pouls de la dernière vendange et d’allumer des lumières aux journées d’hiver court-circuitées par le voltage saisonnier. C’est exactement ce que proposaient au Devoir, en ce troisième jeudi de novembre, une vingtaine de vignerons québécois réunis pour le meilleur et pour le rire autour de flacons aux fruités littéralement explosifs.

Une idée pertinente

Le vin nouveau Québec est-il en voie d’être élevé au niveau d’une tradition nationale, au même titre que le sirop d’érable ? L’idée est pertinente. Non seulement une mise en marché précoce des jus primeurs contribuerait-elle à régaler le palais avec des cuvées libérées au cours de l’année, mais ce serait aussi un formidable lubrifiant médiatique pour faire rayonner la production d’ici. Les gens du Beaujolais l’ont fait, pourquoi ne pourrions-nous pas prendre le relais chez nous avec une offre qualitative originale ?

Parmi la soixantaine d’échantillons dégustés, les « nouveaux » de la promotion 2021 avaient tous le sourire aux lèvres, avec ces rebondissements carboniques et fruités dignes des meilleurs vins primeurs.

Eh oui, nos hybrides, que ce soit le saint-pépin, le marquette, le pionnier, la petite perle, le vidal, le pinot noir, le chardonnay ou le pinot gris, rivalisaient d’expression en proposant des « jus » de caractère, souvent affranchis de l’empreinte de ces levurages excessifs qui nivellent parfois trop les vins.

Des coups de cœur ? Le saint-pépin d’Élizabeth Steppan (Rivière du Chêne), le marquette en « carbonique » de Geneviève Thisdel (Des Bacchantes), la petite perle de Martin et de Mathias, croquante comme un gamay juvénile (Le Grand Saint-Charles), le marquette du vignoble Cortellino, impétueux et coloré comme un Montepulciano d’Abbruzo, le solide frontenac noir des Côtes de Vaudreuil ou encore le frontenac blanc riche et vivant du Domaine La Bauge.

Une mention pour la cuvée Marie-Rose d’André Lauzon (Vignoble Les Vent d’Anges), le vidal énergique, sapide et précis de Mathieu Beauchemin (Nival), l’étonnant pinot noir rosé de Zak Hall (Domaine L’Espiègle) ou encore le pinot gris de Louis Denault, au goût franc et réjouissant de pamplemousse rose (Vignoble Ste-Pétronille). D’ailleurs, l’actuel président du Conseil des vins du Québec, Louis Denault, était fier de l’événement. « Je suis heureux que notre activité de ce soir puisse être notre fête des vignerons dans ce bon millésime, mais aussi nous permettre de nous réunir pour échanger et comparer les styles, les méthodes et les cépages. »

Rendez-vous en novembre 2022 !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Glenelly Estate Reserve 2014, Stellenbosch, Afrique du Sud (22,45 $ – 11605785). Cet assemblage typiquement bordelais où s’invite la syrah offre beaucoup de caractère, de richesse et d’ambitions à ce prix, et dans ce millésime. Une propriété acquise par la châtelaine May-Éliane de Lencquesaing (château Pichon Longueville, comtesse de la Lalande), d’une envergure et d’une prestance admirables, un rouge sec aromatique, puissant mais aussi très frais, aux tanins soutenus, bien mûrs, au goût de cacao, de marc de café, de cuir et de cèdre. Déculottera votre beau-frère lors d’une dégustation à l’aveugle. Surtout à ce prix ! (5+) ★★★ ©

Bourgogne Aligoté Stéphane Murat 2020, Bourgogne, France (23,25 $ – 14263485). Voilà un candidat plus que favorable à la cause des coquillages, qu’il s’agisse de moules ou de palourdes sautées à l’ail dans une sauce légèrement crémée et citronnée. Un melon de bourgogne aussi sec que léger, net, droit, tout simple, mais fort sapide. (5) ★★ 1/2

Je t’aime, mais j’ai soif, Famille Chasseley, Vin de France (24,60 $ – 14559930). La soif l’emporterait-elle ici sur l’amour ? La proposition apparaîtra sans doute un chouïa égoïste, mais le vin partagé lui donnera sans doute tout le carburant nécessaire pour relancer le discours. Un gamay primeur sans sulfites, au goût éclatant de fruits, qui sait se faire aimer, par sa vivacité, son grain, sa tenue de bouche. Tout le soleil du mois d’août en novembre. Et par ici les charcuteries et les rillettes ! (5) ★★★ ©

Chardonnay 2018, Jean Bourdy, Côtes-du-Jura, Jura, France (29,65 $ – 13498881). Se glisser dans l’univers de cette très ancienne maison jurassienne vous plonge illico dans un monde de silence où le mystère s’installe, au fil des colonies de levures et de champignons se multipliant à l’infini sur les murs anciens de caves elles-mêmes issues d’une autre époque. Voilà pour le décor. Le reste vous rive ailleurs, sur une version fruitée de chardonnays où la noix fraîche et de doux amers créent la dynamique, avec beaucoup de présence et de vinosité, de caractère et de longueur. Un blanc sec pour volailles napées d’une crème à la morille ou un bon morceau de comté affiné. (5+) ★★★  ½ ©

Chablis 2019, Alain Mathias, Bourgogne, France (30,25 $ – 14170131). Carole et Bastien Mathias rejoignent cette maison créée de toutes pièces par Alain Mathias en 1983 du côté d’Épineuil, tout près de Chablis. Personnellement, je la rejoins sur l’expression authentique de ce chablis bio issu de plusieurs parcelles du finage de Lignorelles, situé au nord de la commune de Chablis. Qu’on ne s’y trompe pas : nous avons là du chablis dans son essence, enrichi par un long élevage, maîtrisé sur le plan technique, mais surtout hautement sapide, pour ne pas dire minéral, franchement savoureux et de belle longueur. À ce prix, pas d’hésitations ! (5) ★★★  ½ ©

Cabernet Sauvignon 2018, Black Sage Vineyard, Vallée de l’Okanagan, Canada (30,25 $ – 13887376). Le grand « cab » joue déjà du coude et bombe le torse dans cette cuvée qui lui en fournit toute la latitude. C’est coloré, soutenu sur le plan aromatique comme sur le plan gustatif, pourvu de tanins abondants, avec ce goût très frais et balsamique de sauge, d’épices et de fumée. Bref, beaucoup de vin ici, mais fort harmonieux. (5+) ★★★  ½ ©

Chardonnay 2019 Les Villages Thomas Bachelder, Péninsule de la Niagara, Ontario (36,50 $ – 14555429). Je ne sais pas où Thomas Bachelder trouve le temps de vinifier les nombreuses cuvées qui lui passent entre les doigts. Il faut toutefois admettre que non seulement tout ce qu’il touche possède sa griffe personnelle, mais que chaque cuvée exprime aussi une personnalité à part entière. Ce serait un euphémisme que d’affirmer qu’il a du talent ! Cette cuvée déborde de fruit et de dynamisme, avec ses notes de pêche mûre et de coing, ainsi qu’un extraordinaire dynamisme de bouche où densité, clarté et longueur précisent la finale. Que de chemin parcouru pour en arriver là, tout de même, dans la province voisine. (5) ★★★ ½ ©

Pinot Noir 2018, Domaine Roy & Fils, Willamette Valley, États-Unis (59,25 $ – 12882338). Il y a rapidement ces arômes et ce goût envoûtant de cerise noire juteuse, elle-même admirablement taquinée par les notes grillées conférées par une futaille de qualité et qui vous interpellent. La suite est affaire de texture, de sève liée à merveille autour de tanins mûrs, de première fraîcheur. Ne reste plus que quelques aiguillettes de canard pour sceller le plaisir. (5+) ★★★ ½ ©

L’Aventure Optimus 2018, Pasos Robles, Californie, États-Unis (87,25 $ – 11359617). Il n’y a qu’en Californie que la fusion des cépages syrah et cabernet-sauvignon (rehaussés ici de 20 % de petit verdot) enrichit à ce point la cuvée sans nuire à son équilibre. Mais attention, c’est du lourd ! Le fruité est ici optimal, la texture est riche et de belle densité, avec des tanins mûrs, moelleux et sphériques qui prolongent en profondeur la longue finale. Un rouge puissant dont la sève s’intègre parfaitement aux sucs d’un bon steak sauce au poivre. (5+) ★★★★  ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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