Cachayes de François Lurton: un grand vin se confirme

François Lurton dans son vignoble dans la Vallée de Uco en Argentine
Photo: François Lurton S.A. François Lurton dans son vignoble dans la Vallée de Uco en Argentine

François Lurton a visiblement une passion pour le noir. Ce noir d’encre de la sève des malbecs et des côts qui, par effet miroir, réverbère une luminosité, une aura de fraîcheur que seuls les vignobles d’altitude savent créer. D’une part, fichés dans les sols les plus pauvres de la Bodega Piedra Negra, en bordure des berges de la rivière Arroyo Grande, du malbec (sélection massale argentine) et du côt (sélection clonée française) dotés d’une concentration naturelle en polyphénols des plus importantes et, d’autre part, un feuillage qui, par photosynthèse soutenue, nourrit la plante en raison d’une stupéfiante luminosité. Ajoutez des altitudes de plus de 1000 mètres et une amplitude thermique jour-nuit importante, et voilà des cépages parfaitement adaptés aux climats et microclimats locaux.

À la lumière d’une récente dégustation verticale avec le Bordelais d’origine, je serais enclin à penser que ces cépages ont trouvé, tout au pied de la cordillère des Andes, au sud de Mendoza — plus spécifiquement à l’intérieur de l’Indication géographique (IG) Los Chacayes, dans la vallée de Uco — , cette adéquation parfaite qui fait le grand vin. Celui qui se reconnaît par l’expression singulière de son origine, par sa complexité inhérente ainsi que par sa capacité à se bonifier au-delà d’une décennie en bouteille. À tel point que la prestigieuse cuvée Chacayes élaborée au domaine a légué son nom à l’IG. Le journaliste Matt Kramer, du Wine Spectator, parlerait ici d’un parfait exemple de somewhereness.

La démarche, la vision, l’ingéniosité, mais surtout l’opiniâtreté des Lurton (son frère Jacques était de l’aventure jusqu’en 2008) confirment hors de tout doute l’apport culturel européen dans la région dès 1995 (alors qu’il n’y avait que 10 % de maisons établies à l’époque), où 100 hectares de vignoble sont aussitôt plantés (sur un total de plus de 200 ha) dans la foulée d’une activité de négoce avec la maison Catena démarrée quelques années plus tôt. Suivra une exceptionnelle première cuvée sur de jeunes vignes en 2002 avant une certification bio en 2017.

La consécration du grand vin se résume aussi, comme chacun sait, à une foule de petits détails, d’observations et de prises de décisions qu’il serait trop long de résumer ici. Mentionnons cependant que le malbec, plus riche en tanins, est sensible à la coulure, qu’il est plus concentré que le côt, mais aussi moins productif, alors que ce dernier, moins corpulent, est plus acide et plus productif. Le malbec sera ainsi traité en barrique (avec roulement pour en extraire en douceur les tanins), et le côt en amphore pour en maintenir l’essentielle acidité. La verticale commentée qui suit tente de cerner la race de ce grand cru d’Argentine qui n’a pas encore dit son dernier mot…

2017 – Millésime sec et chaud avec des jus harmonieux, mais aussi très fins, derrière une robe évidemment juvénile et impénétrable. Flaveurs puissantes et épanouies de fruits noirs bien mûrs, mais aussi circonscrites par la fraîcheur. On s’en régalerait déjà !

2015 – Beaucoup d’eau et de fraîcheur dans un millésime précoce qui apparaît toutefois plus opulent que le 2017. Les côts sous amphores retiennent ici un profil plus frais, plus aromatique qui harmonise le tout. Donne à peine du lest cependant. Longue garde prévisible.

2008 – 15 % de cabernet sauvignon épaule ici le malbec dans un millésime mouillé, un chouïa rustique de profil, mais aux malbecs accomplis sur le plan aromatique. Corps, relief, étoffe et ce goût de foin fauché évoquant certains bordeaux de la rive gauche dotés d’une pointe d’évolution.

2007 – Ce premier millésime en solo de François Lurton — sous les conseils amicaux de Michel Rolland pour cette récolte — laisse le cabernet sauvignon s’afficher sous ses jours épicés, cèdrés, mais surtout très frais de menthe poivrée. Bouquet large et fondu de tanins encore une fois vivants et précis. Bien meilleur que bon nombre de bordeaux dans ce millésime… et toujours debout !

2003 – Millésime caniculaire (le plus sec des 100 dernières années !), ici à partir de jeunes vignes, mais avec petits rendements pour compenser. Le résultat est stupéfiant. Le fruit y est encore bien présent, en chair, fort suggestif et épatant de textures, dans un ensemble au sommet de sa forme.

2002 – Une récolte élaborée à partir des fruits 100 % récoltés au domaine et fermentés en cuve béton. Un millésime très humide (434 millimètres !) qu’il a fallu trier en raison du botrytis, actuellement sur son déclin, mais pourvu d’une finesse qui témoigne de ce souci de modérer ces extractions trop poussées qui avaient alors cours en Argentine dans les années 1990.

 

Le 12 septembre, je déguste un vin québécois 

Le Conseil des vins du Québec (CVQ) vous propose de découvrir (ou redécouvrir) les vins du Québec en dégustant un produit choisi par ceux-ci ! Du 4 au 12 septembre, les différentes plateformes médiatiques du CVQ s’animent avec des contenus vidéo et des articles qui vous feront découvrir des vignerons passionnés qui sont au coeur l’industrie.

 

Je vous invite à visionner la capsule vidéo « Pourquoi déguster un vin québécois le 12 septembre ? » dans laquelle les vignerons du Québec vous font découvrir un vin d’ici et dévoilent les différentes raisons d’en déguster tout au long de l’année. Pour la voir, c’est ici.


À grappiller pendant qu’il en reste!

Brezo 2019, Mencia, Bodegas y Viñedos Mengoba SL, Espagne (18 $ — 14426897). Le vigneron Grégory Perez propose ici une version très festive et résolument fruitée du cépage mencia derrière sa robe juvénile éclatante, ses tanins souples framboisés de première fraîcheur et sa finale nette, mais tout de même vineuse et équilibrée. Servir frais. (5) ★★1 / 2 ©

Baltos 2018, Mencia, Dominio de Tares, Bierzo, Espagne (20,35 $ — 12560099). Sur le plan aromatique et gustatif, l’impression d’un assemblage gamay grenache à la fois parfumé et hautement épicé, soutenu en bouche par un caractère minéral marqué, avec cette touche typique de fumée et de fruits noirs. Beaucoup de gueule ici, mais de la distinction aussi. (5) ★★★

Fleurie 2019, André Colonge & Fils, Beaujolais, France (21,70 $ — 14730549). Ce cru me déroute souvent, car il propose à la fois une étoffe structurante et une envolée fruitée des plus séduisante. À la fois le sérieux et la joie de vivre, le tout la plupart du temps livré avec grâce et délicatesse. Les Colonge en proposent ici une version florale qui ne manque ni de charme ni de structure, assoyant graduellement au palais des tanins fruités bien frais et bien serrés au fur et à mesure du parcours en bouche. Une jolie bouteille proposée à prix très amical. (5 +) ★★★ ©

Château D’Aquéria 2019, Tavel, Rhône, France (23,85 $ — 13964061). Quand les tanins très fins d’un rouge s’intègrent et se fondent à l’amplitude moelleuse d’un grand blanc sec pour culminer sur une bouche puissante, peu acide mais diablement savoureuse… alors s’installe le rosé de Tavel, dans cette dimension qui révèle la nonchalance paresseuse et secrète des vins du Sud. Un beau rosé de repas, à prix amical. (5) ★★★ ©

2πr 2018, Gratavinum, Priorat, Espagne (31,75 $ — 11307163). Un lion ! Et son rugissement qui porte, terrorise même, tant la puissance manifeste s’impose. Normal quand vous assemblez de vieux grenaches à des carignans qui ne le sont pas moins, avec ce goût profond de cerise et d’épices, son moelleux de tanin consistant, sa finale chaude, profonde et longue en bouche. Bref, pas un vin de brunch, plutôt une grosse pointure à servir sur une cuisine marocaine ou pour accompagner de petit ou gros gibier. (10 +) ★★★ 1 / 2 ©

Riesling 2019 « Heissenberg », Domaine Ostertag, Alsace, France (51 $ — 739813). Il reste très peu de ce grand riesling sur les rayonnages, mais s’il n’en tenait qu’à moi, je vous en porterais une bouteille personnellement à la maison tant sa dégustation vous rapproche du Grand Ordonnateur de l’univers. Le cépage se plie ici aux ordres du terroir, suggérant rapidement un caractère tenace de verveine, de citron, de sel et de pâte de coing, sans cesse amplifié par une sève dynamique et précise. L’expérience est sensationnelle, en ce sens qu’elle fait référence au dépassement de ses propres sens. Grand vin inspiré de la biodynamie à servir sur vos plus beaux fromages en fin de repas, histoire d’accélérer la volubilité de la conversation. (10 +) ★★★★ 1 / 2 ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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