Vins nature en hausse

Le vin nature se ressource avant tout à la vigne.
Photo: Alvaro Palacios, Gratallops Le vin nature se ressource avant tout à la vigne.

Les vins bios, nature et biodynamiques ont la cote chez le consommateur. Mais le fait de savoir que ces derniers existent et gagnent en popularité condamne-t-il de facto ce que « l’arrière-garde » avait à offrir, ces vins dits « classiques » ou « conventionnels » qu’il faut obligatoirement reléguer aux oubliettes sous prétexte que c’est-plus-du-tout-ça-le-goût-du-vrai-vin-aujourd’hui ? Le Devoir est allé à la rencontre de quelques acteurs de l’industrie avec la question suivante : remarquez-vous une hausse d’intérêt du consommateur pour les vins nature ou bios, et pour quelles raisons ?

SAQ La société d’État mettait en vente une trentaine de vins nature cette semaine, soit 153 cette année seulement, pour un total de 425 produits. Le rapport annuel soumis par Linda Bouchard indique qu’avec « cette tendance qui s’accentue année après année, nous avons proposé, au cours de l’exercice 2020-2021, un éventail de 2108 produits certifiés biologiques ».

« L’intérêt toujours plus prononcé de nos clients pour les produits bios a d’ailleurs fait croître leurs ventes en litre de 29 % au cours du dernier exercice financier ! Si les vins bios ont le vent dans les voiles, les vins nature les suivent de près ! » note-t-elle

A3 Québec « Oui, en effet, le consommateur est sensible à tout ce qui est meilleur pour la santé en ce qui concerne le vin nature et le vin bio, bien que la tendance ne soit pas nouvelle », souligne Catherine Lessard, d.g. d’A3 Québec (une association réunissant plus de 70 agences de vin totalisant 97 % des ventes de la SAQ).

« Certains membres [de l’association] sont même spécialisés dans ce créneau et sont très influents dans notre industrie. Mais ces derniers se sentent très concernés par la définition du vin nature : ce qui compte, c’est que le vin nature ne soit pas “dénaturé” et que le consommateur soit bien informé sur ce qu’il en est. »

Agence Boires Charles Landreville ne suit pas les modes et n’appartient à aucune chapelle, mais il demeure à l’écoute du marché. Il aime le vin, point barre.

« On a, au Québec, l’un des marchés les plus intéressants pour le vin nature avec une clientèle qui associe ce type de vin comme on le ferait d’une marque. Nous, on préfère parler de vin artisan. À l’image de musiciens qui font dans le punk ou le classique, j’aime des natures intègres, mais aussi ceux qui sont plus olé olé, qui supportent des petites pointes volatiles, Mais il faut de l’équilibre. Je suis très fier de notre marché actuellement. »

Groupe réZin L’éclectique Jean-Philippe Lefebvre, dont l’orange pastille « réZin » adoube bon nombre de flacons artisans, souligne pour sa part que « ben oui, il y a plus d’intérêt pour le vin nature ».

« Ça part de quelques agents qui ont essaimé la chose dans les restos ; les clients en ont par la suite demandé à leur conseiller en vin dans leur SAQ de service, lesquels ont remonté ça aux analystes [acheteurs] de la SAQ », note-t-il. « Mais ce sont les médias [sociaux] qui ont fait mousser l’affaire. Rareté, look cool, discours vertueux : bref, on bouscule les codes du vin pour le rendre plus accessible aux jeunes générations. »

AdVini De l’avis d’Hélène Dion, directrice des relations publiques pour AdVini Québec, « on remarque effectivement l’importance que le consommateur donne au bio ». « Les vins nature se démocratisent et la demande est plus forte. Les vignobles d’AdVini en produisent de plus en plus. Je ne saurais dire pourquoi, mais il me semble que, face aux changements climatiques et au déclin de la biodiversité, le consommateur a peut-être l’impression de consommer de façon plus responsable, de contribuer. C’est une sacrée bonne question. »

Et la sommelière Julie Pion d’enchaîner : « Une des grandes tendances actuelles, très utilisée en marketing, est l’authenticité, la quête de sens. C’est une tendance qui a pris naissance chez les millénariaux il y a quelques années, mais qui se répand chez les plus vieux également. »

La QV « La demande [pour les vins bios et nature] est effectivement de plus en plus forte », souligne Cyril Kérébel.

« Je pense que les gens se responsabilisent et réfléchissent plus lorsqu’ils sont en face d’une bouteille de vin. La qualité plutôt que la quantité ! Nous développons, mes confrères et moi, un réseau de clients qui sont amoureux des vins “authentiques”, donc, notre travail de terrain, notre sélection est importante ici, cela permet de faire découvrir aux gens une sélection réfléchie, accessible, car c’est important d’avoir une offre démocratique. »

Selon la perception générale, le vin nature entre dans la catégorie du vin dit « glou-glou » : ça ne fait pas sérieux, mais c’est bon. Il demeure qu’il y a des gens qui prennent le vin nature au sérieux, comme la famille Maule, en Vénétie, où le cépage garganega est roi. L’échantillon du Masieri 2019 d’Angiolino Maule (23,70 $ – 12846741 – (5) ★★★) déposé par son agent québécois au Devoir s’accompagnait de cette introduction : « De pizzaiolo à vigneron, Angiolino Maule a changé de vie à la fin des années 1980. Avec sa femme Rosamaria, ils se sont plongés dans une aventure qui les a profondément enracinés sur le flanc des collines de Gambellara, dans le hameau de Biancara en Vénétie. Plus qu’un métier, c’est toute une philosophie que les Maule ont embrassée : celle de faire du vin sans avoir recours à l’arsenal œnologique moderne. »

Pour dire les choses simplement, ce blanc sec bien vivant sonne les cloches par sa joie de vivre. L’un des vins nature les plus impudiques qu’il m’ait été donné de… « glouter » !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Montepulciano d’Abruzzo 2019, Oh my green ! Abruzzes, Italie (15,50 $ – 14730063). Ce rouge bio à base de montepulciano est ici vinifié pour en tirer le croquant fruité tout en le privant d’une tanicité qui diluerait son charme immédiat. Un rouge sec, de corps moyen, franc de goût, à servir frais sur votre souvlaki au porc ou à l’agneau. (5) ★★ 1/2

Il Bianco 2020, La Segreta, Planeta, Sicile, Italie (15,95 $ – 741264). Derrière l’ingénieuse capsule à vis, une solide base de grenache blanc parfume amplement ce blanc sec léger, bien vivant, pourvu d’une délicate amertume léguée par une touche de viognier et de fiano sur la finale. Tout le renouveau des meilleurs vins de Sicile affiché tant par leur modernité que par leur impeccable maîtrise d’exécution. Le plateau de fruits de mer s’impose ! (5) ★★ 1/2

Pinot Noir 2019, Alpataco, Argentine (16,95 $ – 14714493). Eh bien, pour tout vous dire, il n’est pas si mal tourné que ça, ce pinot de Patagonie du bout du monde. Le fruité y est clair et net, avec suffisamment de charnu, de fraîcheur et d’équilibre, sans compter cette finale tout ce qu’il y a de propre et de digeste. Bref, une heureuse surprise, à servir frais sur votre poulet rôti du lundi. (5) ★★ 1/2 ©

Pomares Tinto 2019, Quinta Nova de Nossa Senhora do Carmo, Douro, Portugal (18,40 $ – 13886875). Une version juvénile et hautement fruitée des possibilités associées aux cépages autochtones du Douro, avec cette approche franche, soutenue, un rien rustique, structurée, au goût profond de fruits noirs, d’épices et de réglisse. Servir frais sur un sauté de porc aux olives. (5) ★★ 1/2 ©

Trebbiano d’Abruzzo 2020, Cirelli La Collina, Vénétie (23,35 $ – 13750062). Nous sommes dans la trajectoire du Masieri 2019 d’Angiolino Maule (23,70 $ – 12846741) cité dans le corps central de la chronique vin nature. Un blanc sec plutôt simple et discret, au fruité de melon, de miel et de pomme à écluser bien frais et sans réserve sur vos antipasti préférés. (5) ★★ 1/2 ©

Le Facteur Su’l’Vélo 2019, Brutout & Cosme, Vouvray Sec, Loire, France (26,95 $ – 14426969). Formidable chenin blanc bio, au nez frais et précis de pomme Golden, de fleurs blanches et d’essence de citronnelle qui fait tourner la tête et ensorcelle. Un blanc si naturel, si mis à nu dans son expression, qu’il donne l’impression de revenir aux sources, à ce moment précis où Bacchus et Dionysos célébraient le jus de la treille fermentée en dissimulant leur vertu derrière une feuille de vigne. C’est dire ! (5) ★★★ 1/2 ©

Sancerre 2019, Domaine du Pré Semelé, Famille Raimbault, Loire, France (28,55 $ – 14727761). Les quantités sont limitées, mais le vin vaut le détour. Car voilà un sauvignon blanc qui flirte finement avec ses terroirs marno-calcaires, doublant la mise au palais par une texture délicate, vibrante, exquise de fraîcheur. Le fil d’Ariane est incontestablement ce terroir qu’une vinification précise rehausse tout au long du parcours en bouche. Bref, une maison que je découvre avec vous et qui est déjà un grand classique. (5) ★★★ 1/2 ©

Montessu Isola dei Nuragi 2018, Sardaigne (29,95 $ – 11098322). Mystère assuré ou argent remis ! Un rouge puissant et profond à savourer en deux temps, à 24 heures d’intervalle, histoire de lier plus intimement encore les cabernets (francs et sauvignons) et syrahs au fruité profond des vieux carignans qui composent 60 % de la cuvée. Un vin d’automne et de gibier, de cèpes grillés et de ragoûts roboratifs. (5+) ★★★ 1/2 ©

Herdade Aldeia de Cima Reserva 2019, Alentejo, Portugal (30 $ – 14729708). Voilà 30 $ fort bien investis. Un investissement dans la compréhension d’un terroir d’abord, dans l’originalité de l’assemblage de ses cépages arinto, alvarinho et antao vaz ensuite et, pour circonscrire le tout, dans l’exécution sûre et maîtrisée mise en oeuvre pour l’accoucher. Car voilà un blanc sec riche et profond, aux flaveurs exotiques d’ananas confit, de miel et de pomme fraîche, le tout livré avec fraîcheur, vinosité et de délicieux amers en finale. C’est à se demander pourquoi il n’existe pas d’autres vins blancs portugais de ce calibre dans notre marché ! (5) ★★★ 1/2 ©

Chardonnay 2019, Kumeu River Estate, Nouvelle-Zélande (41,25 $ – 10281184). Le prix est aligné sur les grands blancs de Bourgogne et c’est tout à fait justifié ici. Comme à son habitude, le vin de Michaël Brajkovich brille au firmament des chardonnays qui vrillent, dansent et « ritournellent », au nez comme au palais, avec cet ajustement précis d’un boisé hautement maîtrisé qui ne lasse jamais. C’est net, intense, vivant, jubilatoire, équilibré, de belle longueur. (5) ★★★ 1/2 ©


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles

 

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