Leçon de géologie au Domaine Polisson

Hugo Grenon dans sa parcelle «La Cache» surplombant le lac des Deux-Montagnes
Photo: Jean Aubry Le Devoir Hugo Grenon dans sa parcelle «La Cache» surplombant le lac des Deux-Montagnes

Vous l’avez peut-être remarqué, mais la viticulture québécoise se porte très bien, merci ! Le Devoir vous propose de partir à sa suite, sur le terrain, pour prendre la mesure de cette belle envolée. Sixième arrêt : on s’invite dans le fief de Hugo Grenon, près du calvaire d’Oka.

Assister à la naissance d’un nouveau vignoble a de quoi émouvoir. Mais que de défis, de doutes, d’essais, de déboires faut-il encaisser pour assurer à la progéniture végétale promise toutes les chances de se dresser fièrement et d’être pérenne, bien au-delà de la courte vie du vigneron qui l’a taillée, palissée, guidée, protégée et qui en a récolté les fruits pour les vinifier au meilleur de son instinct et de sa sensibilité. Un véritable acte d’humilité, considérant que la vigne survivra à son géniteur, bien longtemps après que les avanies climatiques auront eu raison de sa propre peau.

C’est tout de même le « cadeau » que s’offre en 2019 Hugo Grenon, ex-géologue de formation, lorsqu’il se dote de 38 hectares de terre près du calvaire d’Oka, en léger surplomb du lac des Deux-Montagnes. Mais accoucher de ses fruits au vignoble (aujourd’hui à la 3e feuille) n’est pas le fruit du hasard. C’est lors de son cours en sommellerie à l’Institut du tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) que l’homme — riche de la documentation glanée au fil de ses recherches sur le sous-sol québécois à titre de géologue — constate sur place une « exception » géologique rarement rencontrée au Québec. Cette singularité de terroir se vérifiera d’abord sur la parcelle « La Brèche » (une pente bien drainée de 3 hectares) et de « La Cache », logée plus haut au creux d’un ancien volcan (2,25 hectares), toutes deux traitées en agriculture biologique, mais surtout, très bien ventilées.

 

« Dans le cadre de mon cours, mon défi était de trouver un domaine avec la présence de roches ignées, mais alcalines cette fois », se rappelle le chercheur. « À Oka, il y avait cinq fermes qui correspondaient à ce que je cherchais, à savoir des intrusions alcalines à pH élevé tout ce qu’il y a de favorable à la vitalité des sols, poursuit-il. En fait, j’avais ici le meilleur des deux mondes avec une base pour la vigne nourrie à même une roche volcanique particulièrement alcaline. » En suivant son cursus à l’ITHQ, Hugo Grenon, qui « n’avait pas envie d’être vigneron, mais seulement de planter de la vigne pour vérifier si son analyse des sols avait un impact sur la qualité des raisins », se retrouvera bien malgré lui en selle pour l’aventure. « C’est parce que j’ai été géologue que je suis devenu vigneron », résume-t-il. Le Domaine Polisson était né.

Faire flèche de tout bois

Le millésime 2021 sera sa toute première récolte sur ses six hectares, dont un consacré à des hybrides rustiques. C’est beaucoup pour un seul homme qui avoue « avoir un hectare de trop », mais dont il s’occupe tout de même. « Les hybrides, que se soit le léon millot, le marquette, le st-pépin ou le radisson, demandent moins de soin au champ, mais ils sont plus difficiles au chai : ce sont des chars de course qu’il faut contenir ! » glissera celui qui a déjà plus d’un tour dans son sac, tout en étant le moins interventionniste possible. Il effectuera par exemple un pressurage direct sur son marquette pour éviter le contact avec les peaux avant d’assembler le tout avec du léon millot vinifié en semi-carbonique pour s’assurer d’une palette aromatique plus séduisante.

Hugo Grenon est un homme de terrain. Infatigable, mais aussi rassembleur et doté d’une vision à long terme. Héberger sur ses terres un cultivateur pour son maïs, trois jeunes ambitieux vignerons qui lui louent un hectare de vignes nouvellement plantées (riesling et chenin blanc) et vendu sous l’étiquette « Lieu commun », en plus d’un autre hectare, celui-ci affermé à un maraîcher travaillant en biodynamie sous la bannière « Les Cultures nécessaires », lui assurent non seulement un minimum de trésorerie, mais le confortent aussi dans sa vision de valoriser, au même titre qu’un lieu-dit bourguignon par exemple, ses parcelles La Cache et La Brèche.

Dit autrement, l’homme pousse à fond sa logique géologique à vouloir discerner les fruits issus de l’aventure « Lieu commun » comme provenant en fait de ce climat précis nommé La Brèche, ou les légumes cultivés par « Les Cultures nécessaires » comme valorisant son terroir La Cache. Même son de cloche avec ses propres pommiers, pour le moment complémentaires à sa production vinicole. « Avec le cidre Polisson, je mets ma gueule en avant et je m’amuse comme un fou avec des “carbos” que je pousse à 6 bars de pression avant de dégorger », indique le cidriculteur, fier de ses « moustillantes » mousses maliques pas piquées des vers.

Les anciens de la région avaient l’habitude de parler de la terre acquise par notre homme comme étant une « terre de bonne heure », en ce sens que les légumes plantés y étaient précoces de maturité. À constater sur place la véraison anticipée du pinot noir sur La Brèche un 12 août, nul doute que les cuvées La Cache et La Brèche à venir au Domaine Polisson le seront à partir d’une terre de… bonheur.

À grappiller pendant qu’il en reste !

Cabernet Franc 2017, Château de Fesles La Chapelle, Loire, France (19,75 $ – 710442). Le cabernet franc planté sur place ne date pas d’hier. Les rois de France et Rabelais, sans compter les cardinaux, en appréciaient déjà la robe pourpre cardinalice. Le voici révélateur de ses terroirs de tuffeaux, bien vivant, avec du mordant, sans sacrifier pour autant à sa buvabilité légendaire. C’est franc, intègre, régalant. (5) ★★1/2

Diana Lacrima di Morro D’Alba 2018, Filodivino, Les Marches, Italie (20,55 $ – 14729901). Dégusté à l’aveugle, ce rouge intrigant vous fera suivre des pistes inusitées, surtout servi bien frais, à la façon d’un lambrusco par exemple. La robe violine est lumineuse, les arômes soutenus traduisent des notes muscatées et de fraise tagada, de muguet et de réséda ou encore d’orange fraîchement pressée, bref, déroutant ! Mais fichtrement racoleur ! Le tout demeure souple, satiné, léger et vivace, pourvu d’une jolie longueur. Osons les salades multicolores où les agrumes ont pignon sur vinaigrette ! Une occasion de découvrir et de faire découvrir ce cépage lacrima trop peu connu. (5) ★★★

Coelheiros Tinto 2018, Alentejo, Portugal (20,50 $ – 14399420). Vous dire que vous en avez pour votre argent tient de l’évidence. Vous dire que vous en avez pour une harmonie parfaite avec une généreuse bidoche grillée sauce aux poivres s’avère hautement crédible. Car cet assemblage d’alicante bouschet et d’aragonez (le tempranillo local) en rajoute par sa force de caractère, son impétuosité tannique mais mûre et savoureuse et cette espèce de vigueur qui n’est pas sans évoquer l’aspect fumé et minéral du terroir. Bref, un rouge corsé, authentique, singulier qui n’a pas dit son dernier mot. (5+) ★★★ ©

Saint-Bris 2017, P-L & J-F Bersan, Bourgogne, France (22,85 $ – 12454608). Le tout premier nez porte à croire que nous sommes devant un vin de Sauternes sec avec ses notes florales et miellées. Mais voilà que derrière se profilent des nuances plus calcaires, plus minérales en somme, avec ce profil évoquant l’huître fraîche qui ajoute à la profondeur. C’est bien sec en bouche, doté d’un bon volume et d’une patine plus évoluée, suave et joliment texturée. Un sauvignon blanc parvenu à maturité qui raffolera de fromages à la croûte fleurie. (5) ★★★

Gaivosa Primeiros Anos Douro 2018, Alves da Sousa, Portugal (23,05 $ – 14072611). C’est d’abord le caractère empyreumatique et balsamique qui s’affiche à l’olfaction, avant que les notes boisées viennent à leur tour cerner le fruité riche, compact et puissant déployé en bouche. Un rouge de haute voltige, bourré de caractère, à la sève intense et soutenue qui comblera une table bien carnée où le gigot, le couscous ou les brochettes de boeuf mariné sont à l’honneur. La carafe s’impose ici. (5+) ★★★1/2 ©

Fiano 2019, Antica Enotria, Pouilles, Italie (23,80 $ – 14731939). Fort original que ce blanc sec bio aux flaveurs citronnées de miel et d’herbes fraîches dont la vivacité cohabite avec des notes minérales soutenues en finale. Joli vin de caractère décliné par une vinification aussi maîtrisée qu’inspirée. Poisson blanc et fenouil grillé seront des compagnons à table. (5) ★★★

Riesling Tradition 2019, Émile Beyer, Alsace, France (24,55 $ – 13989541). Le cépage joue ici les seconds violons en voilant subtilement sa forte personnalité. Et c’est là qu’entrent en jeu Valérie et Christian Beyer en lui offrant, par une habile intervention sur lies fines, une profondeur, un volume qui l’enrobe, mais avec, selon moi, un léger déficit sur le plan de l’acidité. La pomme, le miel et les épices à pâtisserie s’y adonnent avec bonheur. Un nature intègre, bien dans sa peau. (5) ★★★

Dolcetto d’Alba 2019, Luciano Sandrone, Piémont, Italie (25,10 $ – 10456440). Une confection impeccable, une fois de plus. Mais surtout un style épuré, dynamique, axé sur une fraîcheur qui pourtant ne fait que fluidifier la fine trame tannique pour en assurer l’élégant relief. Un rouge de corps moyen, mais au fruité net et ambitieux. (5+) ★★★ ©

Trousseau à la dame 2020, Fruitière vinicole de Pupillin, Jura, France (25,65 $ – 14545280). Ce vin rouge nature a la bougeotte ! Bien sec, sans sulfites et doté d’une légère pointe de gaz carbonique, ce trousseau vinifié « à la beaujolaise » avive une bouche qui sans cesse redécolle en hauteur. Une vinification parfaitement maîtrisée, mais surtout un bijou de vin de soif à écluser bien frais avec des amis qui aiment les charcuteries. (5) ★★★1/2 ©

Romorantin V.V. Benoît Daridan, Cheverny, Loire, France (26,30 $ – 11953325). Cépage rare, insolite, ancien, intrigant mais diablement savoureux, le romorantin, dont la référence demeure encore et toujours l’excellente cuvée livrée par le Domaine de la Charmoise du clan Marionnet, étonne par ce caractère de pomme à cidre perçu au nez comme en bouche. Un blanc sec doré de couleur, ample, bien frais et texturé de flaveurs, terminant sur des notes de coing, de citron confit et d’amers des plus porteuses. À découvrir sur les rouleaux de printemps, les fromages de caractère ou une volaille à la crème. (5) ★★★ ©

Rosé de Loire 2020, Thibaud Boudignon, Loire, France (26,90 $ – 14729513). Je pensais avoir fait le tour des rosés… eh bien non ! Cette superbe bouteille d’un naturel désarmant semble danser au-dessus de la mêlée, par le coloris lumineux de sa robe, mais surtout par cette acidité fine et enlevante qui élève le fruité sans le laisser choir. Un rosé sec et inspiré qui vous plonge en contrée de Loire paresseuse et mystérieuse, mais aussi joviale et enjouée. L’un de mes rosés préférés cette saison ! (5) ★★★1/2



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