Cuvées de prestige champenoises

La 163e édition Grande Cuvée de la maison Joseph Krug (fondée en 1843), pilotée par le chef de cave trapéziste virtuose Éric Lebel, est une anomalie dans le paysage des bulles.
Photo: Jean Aubry La 163e édition Grande Cuvée de la maison Joseph Krug (fondée en 1843), pilotée par le chef de cave trapéziste virtuose Éric Lebel, est une anomalie dans le paysage des bulles.

Le rêve, fantasmé au-delà des derniers horizons possibles, mais aussi matérialisé grâce à un savoir-faire dont on est particulièrement fier. Bienvenue dans l’univers des cuvées de prestige, paradis des bulles habillement mises en perles au collier de l’extravagance assumée. Des cuvées dont s’enorgueillissent les maisons champenoises, estampillant à même le passeport du luxe, du calme et de la volupté, une rareté (moins de 5 % de la production) inscrite en lettre d’or sur leur carte de visite.

Chaque grande maison de Champagne a la sienne. Une démarche qui en synthétise à la fois le style et l’esprit sous le couvert d’un doux délire délibérément orchestré. Quelques perles dégustées, le plus souvent autour d’un repas de circonstance, car ces grands vins — le mot « vin » a ici son importance — s’acoquinent souvent par leur sève aux plats qui savent les faire briller plus encore.

Grande Sendrée Rosé 2010, Drappier (123,75 $ – 13513294). Le vin est l’homme et l’homme, à l’inverse, incarne le vin qu’il élabore en le drapant de ses intentions, de sa personnalité, de sa générosité. Il se nomme ici Drappier, Michel Drappier. Et sa Grande Sendrée est un poème sans doute adressé à cette femme qui, un jour, au détour, lui a laissé des papillons dans l’estomac pour ne pas dire l’inspiration nécessaire à son imaginaire. De son fief d’Urville dans la Côte des Bars tout au sud, cette cuvée, où dominent des pinots noirs bien mûrs, sculpte une bouche nourrie et gourmande tout en étant exquise et raffinée. Un rosé de saignée (trois jours) avec un doigt de chardonnay et une liqueur de dosage mûrie sous bois, qui lui confère encore plus de sensualité. (5) ★★★★

Deutz Hommage à William Deutz 2010 (130 $ – 13657992). Cette maison fondée en 1838 semble tout aussi à l’aise à exalter le chardonnay que le pinot noir. Il y a de la brillance ici, doublée d’une sève et d’une vinosité qui n’altèrent en rien la finesse, mais qui semblent au contraire la révéler et la maintenir avec une espèce de grâce insolente. Cette cuvée 100 % pinot noir en témoigne. Une bulle qui ne cache pas son jeu mais qui l’expose avec une transparence aussi impudique qu’elle transpose avec acuité le génie du terroir (ici les parcelles Meurtet et La Côte Glacière à Aÿ). Quelque sept années sur lattes ajoutent à sa profondeur, à sa longueur. Bref, plaira à l’amateur qui aime le vin véritable, transcendé par une vinification inspirée et sans faille. À très bon prix ! (5) ★★★★ 1/2

Palmes D’Or Brut 2006, Nicolas Feuillatte (135,75 $ – 950410). Un millésimé de haut niveau à ce prix ? C’est la proposition que vous font les milliers de vignerons aux quatre coins de la champagne, et plus particulièrement ceux qui bichonnent les grands crus du côté de la montagne de Reims (Verzy, Verzenay, Ambonnay, Aÿ…) et de la Côte des Blancs (Chouilly, Cramant, Avize…) en fournissant la maison, qui, elle, affinera cette cuvée gastronomique sur près d’une décennie en cave. Chardonnays et pinots noirs satinent ici un palais aux saveurs luxueuses et princières, finement révélées par le temps. Un champagne à maturité, prêt à boire. Quelques pépites de parmigiano reggiano ou un carré de veau au miel l’anobliront plus encore. (5) ★★★★

Laurent-Perrier Cuvée Grand Siècle (199,25 $ – 12545104). Taillé sur mesure pour l’apéritif sans toutefois bouder quelques oursins ou noix de Saint-Jacques raffermies sous leur touche iodée, cette cuvée élaborée pour part à peu près égales de 11 des 17 grands crûs de chardonnay et de pinot noir a été imaginée le millésime même de ma naissance (1955) par Bernard de Nonancourt avec cette idée pas bête du tout d’assembler « le meilleur du meilleur avec le meilleur ». Une recherche de l’équilibre ultime à partir de trois millésimes réunis pour leurs complémentarités respectives. Avec pour résultat une sève tonique de bulles qui ne cède à la puissance que pour mieux tendre à la verticale une finesse aérienne et courtoise. Grand style ! (5+) ★★★★ 1/2

Dom Pérignon Brut 2008 (262 $ – 280461). J’écrivais ici même il y a quelques millésimes de cela : « Cette cuvée créée, pensée, préméditée, assemblée et constamment aiguillée par ce grand prêtre qu’est Richard Geoffroy et par son collaborateur Vincent Chaperon (qui a cosigné avec Geoffroy ce 2008) relevait d’une obsession, voire d’une démarche jusqu’au-boutiste, pour ne pas dire… jusqu’au bouddhiste. En ce sens, Dom Pérignon, c’est la pierre philosophale du vin. » Je persiste et signe. Il est à parier que Chaperon (42 ans) s’amusera comme un enfant gâté avec cette belle matière issue des 1250 hectares (parmi 17 des 21 grands crus) pour accoucher des 6 millions de bouteilles de Dom Pérignon. Ce 2008, où chardonnay et pinot noir fusionnent à parts égales (inhabituel pour la maison), possède rondeur et profondeur, fougue, luminosité, densité et énergie. Pour ces 28 années consacrées à recréer physiquement et spirituellement l’icône Dom Pérignon au fil des différents millésimes, je vous salue bien bas cher Richard Geoffroy. Et bienvenu dans le jardin des grandes bulles, Vincent Chaperon ! (5+) ★★★★★

Veuve Clicquot La Grande Dame 2008 (276,50 $ – 354779). Le solide mais fin fil conducteur du pinot noir (plus de 90 % de l’assemblage) ponctue la trame serrée mais aussi satinée de cette élégante cuvée signée Dominique Demarville. L’impression d’un bourgogne rouge racé, ample et parfumé, enveloppé et puissant mais aussi « cousu » avec maîtrise, délicatesse et tension. Incontestablement un grand flacon de repas, au discours captivant, sans cesse changeant, d’une rare intelligence. (5+) ★★★★ 1/2

Krug Grande Cuvée (313,75 $ – 727453). La 163e édition Grande Cuvée de la maison Joseph Krug (fondée en 1843), pilotée par le chef de cave trapéziste virtuose Éric Lebel, est une anomalie dans le paysage des bulles, quelles qu’elles soient ou d’où qu’elles proviennent. Nous sommes ici au niveau de l’obsession pure, de la quadrature du cercle touchant sa propre finitude, de l’équilibre des forces sans cesse contrebalancé par la grande toupie du temps. Vous en doutez ? Approchez-le par tous les sens et laissez cet assemblage de 183 vins issus de 12 millésimes inscrits dans la capsule-temps 1990-2007 faire jaillir en vous à la fois la profondeur du mystère et l’illumination pure. Créé pour être savouré à son apogée (2019), cet assemblage de pinot noir (37 %), de chardonnay (32 %) et de pinot meunier (31 %) offre une richesse de sève d’une profondeur inouïe, mais aussi un axe dynamique où la vinosité d’ensemble (élevage en fût) se love et se superpose à l’infini. Grande bouteille de table qui a bien encore 10 ans devant elle. ★★★★★

 

Le chroniqueur remercie les agences promotionnelles pour leur soutien concernant les échantillons prévus à la dégustation.

  

La semaine prochaine : une caisse panachée pour les festivités des douze meilleurs vins à moins de… 25 $ !

À grappiller pendant qu’il en reste!

L’appel des Sereines 2016, François Villard, Rhône, France (20 $ – 12292670) Pas de doute qu’à 20 $, l’affaire mérite d’être partagée ! Parce qu’elle appelle les sens à la réjouissance et aux éclats de rire, au bonheur tout simple de goûter sans cependant trop abuser des belles choses. Sur ce dernier point, il faudra faire gaffe : cette syrah séduit et envoûte. Vous serez prévenu ! (5) ★★★

Touraine Chenonceaux « Silex des Martinières » 2018, Domaine Bellevue, Loire, France (24,90 $ – 14221728) Ce sauvignon a une sève si sentie qu’elle semble soutenir à elle seule l’ensemble en le structurant sans fléchir. Saisissant sauvignon sur toute la ligne ! L’empreinte millésime se fait ici sentir en raison de la générosité et de la maturité du fruité, mais il y a ce « fond » de terroir que l’on croque, avec cette impression de superposer au palais quelques épaisseurs minérales qui ajoutent à la tension, à la longueur. Une belle découverte ! (5+) © ★★★ 1/2

Saint-Aubin « Luce » 2016, Marc Colin & ses Fils, Bourgogne, France (46,75 $ - 13919382) Millésime affecté par le gel, ce 2016 n’en demeure pas moins d’une brillance que rehausse ici le clan Colin d’un chouïa de finesse supplémentaire. Discrétion aromatique certes mais fruité ciselé avec vivacité et précision, le tout doublé d’une texture où la sapidité minérale côtoie un élevage judicieusement ajusté. Lumineux (5+) ★★★ 1/2 © 


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles