Le seigneur du caveau

Le sommelier et auteur Jonah Campbell chez lui
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le sommelier et auteur Jonah Campbell chez lui

Chanteur du groupe black métal Spectral Wound, l’auteur et sommelier amateur Jonah Campbell animera sa dernière soirée « Weinplatz » le 18 septembre.

La phrase a été échappée entre deux gorgées de malt par un collègue :

— Tu ne connais pas Jonah Campbell ?

— Celui qui organise des dégustations de vins punk rock au Platz ? Tu sais, moi, les métaphores musicales, je les trouve pires que les métaphores culinaires.

— Achète son livre Manger à mort. Tu vas comprendre.

Il est vrai qu’avec un titre original (Eaten Back to Life) renvoyant au premier album du groupe Cannibal Corpse, un bouquin publié chez Varia dans une collection dirigée par l’auteur et ancien rédacteur en chef de Liberté Pierre Lefebvre (Confessions d’un cassé) sonnait comme du bonbon. Demandez à un clown s’il aime les ballounes : une cinquantaine de courts textes caustiques sur la boucherie, la gastronomie française, la critique orientaliste, les steamés, le vin nature, le punk rock et la notion d’authenticité.

C’est qu’il a de la verve, Campbell, et un style volcanique. Assez de verve pour qu’on se dise que sa traductrice, Anne-Marie Regimbald, mérite une pinte de gin  tonic, et qu’à quelques semaines de la fermeture définitive du bar Alexandraplatz, il faudrait bien profiter de la sagesse de cet homme.

Cuisino-maniaque

« Je vais être en train de manger quand tu vas arriver. Excuse mon impolitesse. » L’homme qui envoie ce texto est âgé de 37 ans, a les cheveux longs et porte une veste en denim noir ornée d’une croix inversée en laiton. Lors de mon irruption dans sa bulle, il est en train de vider une bière opaque et de se pelleter une spécialité de bistro dans l’œsophage. Au-delà de cette première impression, on constate qu’il possède aussi le vocabulaire d’un lecteur d’Hannah Arendt, la poignée de main d’un musicien qui a bourlingué et l’accent d’un anglophone qui a grandi parmi les francophones.

Je ne suis pas de ceux qui ont un penchant naturel pour le tourisme. Quand je voyage, je finis généralement surtout par boire et lire.

Deux vérités et un mensonge, comme chez L’Écuyer : Jonah Campbell est chercheur au Social Studies of Medicine Unit de l’Université McGill, il s’apprête à repartir en tournée avec son groupe Spectral Wound, mais il a grandi à l’Île-du-Prince-Édouard, avant de déménager à Montréal, en 2005, où il s’est spécialisé en sociologie de la médecine, tout en écrivant ponctuellement pour des magazines. Son premier ouvrage, Food and Trembling, est paru en 2011 chez Invisible Publishing. Un parcours de dilettante à ses yeux, mais les dilettantes ont souvent le luxe de pétrir une pâte qui est celle de la passion.

Considérations sur le homard

Campbell a commencé à écrire sur la bouffe au milieu des années 2000, à une période où la blogosphère explosait. « Je n’avais pas de public cible en tête. Je ne m’intéressais pas à la littérature culinaire. » Il explique avoir été marqué par la prose de la traductrice et spécialiste de la gastronomie Mary Frances Kennedy Fisher. « Je n’aime pas la fiction de David Foster Wallace, mais ses essais, oui. Et je crois que c’est grâce à Consider the Lobster (2005) que j’ai découvert le Consider the Oyster (1941) de MFK Fisher. » Des plumes comme celles de W.S. Maugham et Vladimir Nabokov — dont il admire la manière de lire la réalité à contre-courant — ont parfait le travail.

Puis il a voyagé (Chine, Grèce, Écosse), parfois pour des publications, comme En route et Maisonneuve magazine, friandes de ses observations sur la vie, la bouffe, le whisky.

« Je ne suis pas de ceux qui ont un penchant naturel pour le tourisme. Quand je voyage, je finis généralement surtout par boire et lire », affirme-t-il avant de commander une autre pinte et de discourir sur Julio Cortázar, Bruno Latour et Karen Blixen.

Pas d’excuse pour le mauvais vin

Autour de 2014, dans le cadre du carnaval culinaire  Restaurant Day , un copain a invité Campbell à s’improviser sommelier. « Nous avons ensuite répété l’aventure. L’idée était de permettre à des amis qui n’avaient ni l’espace mental ni le portefeuille d’en apprendre un peu plus sur le vin. J’en bois beaucoup en compagnie de différentes personnes. De fil en aiguille, j’ai découvert des agences d’importation et je me suis créé un réseau. »

Un jour, Bernadette Houde, copropriétaire du bar Alexandraplatz, lui a proposé de rehausser la carte de son établissement. « Aucun bar montréalais n’a d’excuse pour servir du mauvais vin. J’ai donc élaboré une carte en pigeant chez une douzaine d’importateurs. » Les soirées bimensuelles Weinplatz étaient nées : vins nature, bulles curieuses, crucifixions rosées.

Campbell dit avoir approfondi ses connaissances œnologiques à la manière d’un vieux slogan situationniste : « J’ai pris mes désirs pour des réalités, car je croyais en la réalité de mes désirs. Ici, contrairement à New York ou à Toronto, la culture culinaire fait qu’il est plus facile d’apprendre sans nécessairement maîtriser le vocabulaire spécialisé. »

Dans un chapitre de Manger à mort traitant du mépris qu’éprouvent certains individus envers les amateurs de vin, il écrit : « Le vin nous parvient […] empêtré dans une image de distinction sociale et semble la cible idéale. » Lorsque je lui relis ce passage où il prétend également que « les gens riches sont chiants [et que] nous avons raison de nier leurs plaisirs », il raffine sa pensée en précisant : « Je suis de plus en plus à l’aise avec le vocabulaire du vin. C’est un discours technique, je comprends que cela peut paraître aliénant. Mais il y a un grand risque dans le fait d’oblitérer la complexité des choses en ne voyant en elles que du bon ou du mauvais. »

L’analogie punk rock et vin nature est éclairante à ce sujet. Il écrit dans Manger à mort : « Cette description plutôt superficielle tait la réalité que le vin nature, comme le punk, peut être perçu comme une menace contre les ordres établis du goût et de la production culturelle. »

Selon Campbell, la comparaison s’essouffle généralement en raison non pas de la faiblesse de l’analogie, mais bien de l’ignorance fondamentale des commentateurs qui en font usage.

Palais enthousiaste

Questionné à savoir quand il avait senti que son palais était devenu assez développé, Campbell hésite : « Assez développé pour quoi ? Je ne me suis jamais intéressé au vin dans le but d’accomplir quoi que ce soit. Je n’ai jamais pensé devoir atteindre un certain niveau d’expertise. Mon souci a toujours été celui d’éprouver l’enthousiasme nécessaire à partager mes impressions. »

Tandis que le bar Alexandraplatz, situé dans le Mile-Ex, a récemment rendu public le fait que son bail ne serait pas renouvelé l’année prochaine, Campbell prépare une dernière soirée « Weinplatz » le 18 septembre. « Même si l’événement promet d’être couru, ça demeure de la sommellerie de base : j’essaie simplement de servir du bon vin. »

Un dernier pour la route

L’ultime événement « Weinplatz » aura lieu le 18 septembre, de 16 h à 23 h, au 6731, avenue de l’Esplanade, à Montréal. Le party de fermeture du Platz se déroulera le 28 septembre.

Essais cuisino-maniaques (et un peu trash)

Jonah Campbell, traduction d’Anne-Marie Regimbald, Varia « Regards en friche », Montréal, 2019, 277 pages