Quand les carmélites changent l’eau en vin et le beau en divin

Le château Les Carmes Haut-Brion est cerné par l’étalement urbain bordelais.
Photo: Château Les Carmes Haut-Brion Le château Les Carmes Haut-Brion est cerné par l’étalement urbain bordelais.

Il apparaîtra ironique, voire paradoxal, qu’un groupe immobilier dont on pourrait croire qu’il broie tout sur son passage pour y couler des tonnes de béton armé se soit empressé de préserver, et même de substantiellement bonifier, un bijou culturel par ailleurs cerné sous l’expansion tentaculaire galopante d’une ville de proximité. C’est pourtant le cas du château Les Carmes Haut-Brion, tombé dans l’escarcelle de Patrice Pichet (Groupe Pichet) en 2010, du côté de Pessac-Léognan à Bordeaux.

C’est en l’an 1584 au même endroit, alors que tout n’est que champs, calme, vignes, volupté et sources d’eau pure (la fontaine « eubrion » existait déjà sur place), que le seigneur du château Haut-Brion, Jean de Pontac, lègue aux Grands Carmes ce lieu béni des dieux à deux rangées de vigne du célèbre 1er Cru Classé. Simple gratitude ou vision éclairée de l’avenir ? Toujours est-il que la congrégation en question s’affairera lors des deux siècles suivants à y changer l’eau en vin et le beau en divin.

Aujourd’hui, sur sept hectares et soixante ares où le cabernet franc domine pour 45 % de l’encépagement (contre 30 % de merlot et 25 % de cabernet sauvignon), le château Les Carmes Haut-Brion a le 7e ciel à portée de sécateur sous la nouvelle direction habilement gérée par le dynamique Guillaume Pouthier. Un représentant de la maison de négoce Ulysse Cazabonne rencontré la semaine dernière me glissait dans le creux de l’oreille que Les Carmes Haut-Brion était actuellement la coqueluche de l’heure sur le marché des primeurs.

Et bio avec ça

Dans son livre Cosmos spirituel (Éd. Flammarion), le prolifique auteur Michel Onfray, par ailleurs un homme de discernement à ce qu’il me semble, n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il nous entretient du bio au chapitre 4, intitulé « Théorie du fumier spirituel ». « J’aime le vin et si j’avais pu boire une seule fois dans ma vie un bon flacon conçu selon les principes de l’agriculture biodynamique, je ne me serais pas interdit la philosophie de Rudolf Steiner, car sa pensée aurait été validée par ses produits. Hélas, je n’ai jamais bu de vin issu de la biodynamie qui ne soit une exécrable piquette. »

C’est fort de café tout de même ! Serait-ce à dire que les Zind-Humbrecht, Leroy, Joly, Lageder, Leflaive, Gramona et autres Vouette et Sorbé, pour n’en nommer que quelques-uns, participent de facto à cette exécrable piquette dont nous cause le célèbre philosophe ? Il aurait tout intérêt à déguster Les Carmes Haut-Brion 2015 acheté par le monopole et qui s’est envolé à la vitesse de l’éclair en primeur ! Je pense que je vais aller prendre un verre avec M. Onfray.

Affectueusement nommé « Le petit Haut-Brion », ce cru, passé en biodynamie en 2013 et que je n’avais pas dégusté depuis des lustres, semble avoir recadré, sous la houlette des Pichet, Pouthier et de leur équipe, un potentiel encore jusque-là mis en veilleuse. Une réelle compréhension du terroir (riche en crasse de fer avec cet effet réducteur caractéristique sur les vins, comme à Pomerol) liée à une observation fine du phénomène de percolation de la sève suivant l’aoûtement (transformation des rameaux en vrai bois en fin de saison), avec migration de sels minéraux dans les rafles, n’est pas sans incidence à la dégustation.

Derrière sa robe vermillon soutenue, l’expression fruitée éclate avec franchise et intensité sous l’écho d’un boisé manifeste (80 % neuf) mais aussi intégré au grain et à la trame serrée et très fraîche de l’ensemble. La proportion élevée de grappes entières ne serait d’ailleurs pas ici étrangère à cette cohabitation minérale harmonieuse qui trace avec précision et allonge la finale. Jolie garde prévisible. (10 +) © ★★★★ Issu pour sa part de l’assemblage de trois vignobles (totalisant une trentaine d’hectares) du côté de Marcillac, Cadaujac et de Léognan, la maison propose ce « C » des Carmes 2014 en appellation Pessac-Léognan, déjà plus accessible avec son corps moyen et le soyeux de ses tanins. À surveiller ! (5 +) ★★★

Rosé de saison pour toutes les saisons

Pas sérieux, le vin rosé ? Pourquoi les Éditions Féret auraient-elles consacré un bouquin entier de plus de 300 pages au sujet (Le vin rosé), avec une batterie de spécialistes à la clé pour en nuancer les mille détails techniques, physiques et organoleptiques ? Le rosé est un vin à part. Ni un blanc, ni un rouge, ni même un vin orange. C’est un vin qui a sa propre vie, ses propres codes, sa propre expression.

Sa singularité technique en témoigne d’ailleurs. « Dans le cas du vin rosé, la macération pelliculaire se déroule dans le moût avant fermentation alors que pour le vin rouge elle a lieu avant, pendant et après la fermentation », avance le docteur ès sciences Gilles Masson. « Autrement dit, la diffusion des composés des pellicules se produit en phase aqueuse pour le vin rosé, mais en présence d’alcool pour le vin rouge », poursuit-il. Pour faire court, avançons que, dès les premiers instants, les molécules extraites dans un milieu aqueux et un milieu alcoolique ne sont pas les mêmes avec, vous l’aurez deviné, déjà une incidence sur le vin qui suivra. Petit détail certes, mais qui a son importance.

La couleur ? « Jouer sur le caractère évocateur de la couleur rosée sans en proposer l’arôme et le goût risque de décevoir le consommateur », conclut-il. C’est sur ce dernier point que je souhaitais mettre l’accent lors de la dernière réunion des Amis du vin du Devoir avec une dégustation de quelques rosés. D’ailleurs, la couleur du toscan Purple Rose de la casa Castello di Ama semble l’avoir desservi au profit de ses autres qualités.

Rosé St-Jacques 2017, Domaine St-Jacques, Québec (15,45 $ – 11427544). Ce classique est particulièrement juteux dans ce millésime. Les seyval noir, lucy kuhlmann et maréchal foch lui impriment une robe de haute intensité avec, derrière, un fruité homogène, bien que peu nuancé. Certains participants ont constaté un léger creux en milieu de bouche, mais cela semble la norme avec les hybrides québécois. Par contre, fraîcheur et équilibre sont au rendez-vous. Excellent rosé de pique-nique. (5) ★★ 1/2 Moyenne du groupe : ★★ 1/2

Les Hauts de Smith 2017, Château Smith Haut Lafitte, Bordeaux, France (27,85 $ – 13671292). On passe à un autre niveau ici, avec ces balises subtiles qui témoignent du vin de cru, de terroir. Plutôt discret, c’est en bouche qu’il resserre ses saveurs fruitées et herbacées, avec détail et une extraordinaire vitalité. Longueur manifeste. Un beau « claret » ! (5) ★★★ © Moyenne du groupe : ★★★

Château La Lieue Rosé 2017, Coteaux Varois en Provence, France (17,80 $ – 11687021). Est-il besoin de le présenter ? Tous rosés confondus, le meilleur rosé sous la barre des 20 $ disponible ! Pourquoi ? Parce qu’il y a ici du vin, oui, du vin, qui raconte un terroir et cette passion de la famille Vial à vous offrir les fruits du domaine, simplement mais avec une franche authenticité. C’est plein, fourni, de belle ampleur. Un rosé « habité » et qui vous habite longuement après boire. J’aime ! (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★

Des rosés biologiques

Château Gassier Pas du Moine 2016, Côtes de Provence, France (23,80 $ – 13287995). Tout au pied de la montagne Sainte-Victoire, les syrah, rolle, cabernet, grenache et cinsault s’imprègnent des lieux en attendant de livrer en bouteille le fruit de leurs méditations végétales. Ils y sont transférés avec respect, mais aussi avec beaucoup de doigté, par l’équipe de cette célèbre maison de Provence qui encapsule ici le fruité en lui préservant une énergie, une densité et une expression uniques. La finale, ascensionnelle, se dote même d’une appréciable longueur. Un bio de haut niveau. (5 +) ★★★1/2 © Moyenne du groupe : ★★★

Château de Miraval 2016, Côtes de Provence, France (46,75 $ – 1.5 l – 12996255). J’avais placé ce magnum en cave il y a un an. J’aurais pu le laisser encore quelques années. Oui, le rosé se bonifie en bouteille, à l’image des meilleurs blancs ou rouges. Ce Miraval brillait par sa finesse et sa cohésion d’ensemble, son fruité juste et son harmonie impeccable. Avec ce ruissellement minéral fin qui ajoutait à la sensation de fraîcheur. Il en reste encore. Foncez, car à ce prix… (5 +) ★★★ 1/2 © Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Purple Rose 2017, Castello di Ama, Toscane, Italie (20,90 $ – 11741613). Les beaux vins italiens possèdent toujours un chic indémodable. Cet assemblage de sangiovese (80 %) et de merlot trace le profil de rosé bien habillé, aux fibres bien serrées, doté d’une élasticité, d’une saine vitalité. Peu détaillé pour le moment. Une autre année de bouteille ? (5) ★★★ © Moyenne du groupe : ★★★

Château Vannières 2016, Bandol, France (32,75 $ – 13593298). Et le mourvèdre dans tout ça ? Certains participants trépignaient de le voir apparaître ! (trépignaient d’impatience en attendant de le voir apparaître?) Le voilà consacré (ici à 60 %) avec ce cru de haut niveau, puissant et séveux, construit et un rien autoritaire, mais toujours frais et salivant en raison de sa touche minérale. Grand rosé de caractère et de gastronomie qui n’a pas dit son dernier mot. (5) ★★★ 1/2 © Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

Champagne Ayala Rosé Majeur (65,50 $ – 11674529). La cerise sur le gâteau ! Et quelle belle cerise, à la fois ronde, luisante, émoustillante, fraîche et délicate en raison ici d’un apport de beaux chardonnays (près de 50 %) qui l’illumine de l’intérieur pour mieux en dégager le subtil relief. Le doigté de la chef de cave Caroline Latrive y est bien sûr manifeste, que ce soit du côté de l’approvisionnement des fruits ou du côté de l’inspiration qui se dégage de leur traitement. Mise en bulle sensible et inspirée. (5) ★★★ 1/2. Moyenne du groupe : ★★★

D’autres excellents rosés actuellement disponibles

  • Listel Grain de Gris 2017, France (11,35 $ – 270272 – (5) ★★)
  • Cazal Viel 2017, Languedoc, France (12,55 $ – 10510354 – (5) ★★1/2)
  • Carrelot des Amants 2017, Brulhois, France (12,90 $ – 620682 – (5) ★★)
  • Champs de Florence 2017, Domaine du Ridge, Québec (14,55 $ – 741702 – (5) ★★)
  • L’Orpailleur 2017, Québec (15 $ – 11678933 – (5) ★★)
  • 7e Ciel 2015, Côtes d’Auvergne, France (17,40 $ – 13343248 – (5) ★★1/2)
  • Château Grand Escalion 2017, Costières de Nîmes, France (17,95 $ – 12843128 – (5) ★★ 1/2)
  • Pétale de Rose 2017, Régine Sumeire, Côtes de Provence, France (20,95 $ – 425496 – (5) ★★★)
  • Meiomi 2017, Robert Mondavi, Californie, États-Unis (26,50 $ – 13679833 – (5) ★★ 1/2)
  • Diving into Hampton Water 2017, Languedoc, France (27,80 $ – 13689821 – (5) ★★★ ©)
  • Château Canadel 2016, Bandol, France (31,50 $ – 13514861 – (5) ★★★ ©)