Se rosir la vie plutôt que de l’obscurcir!

Vous me trouverez sans doute ringard et vieux schnoutte, mais je ne déteste pas du tout serrer la pince à un homard très frais servi avec un Mateus rosé portugais, lui aussi servi très frais.
Photo: Jean Aubry Vous me trouverez sans doute ringard et vieux schnoutte, mais je ne déteste pas du tout serrer la pince à un homard très frais servi avec un Mateus rosé portugais, lui aussi servi très frais.
Démarrons avec un rosé, si vous le voulez bien. Il est d’ailleurs autorisé d’en boire depuis l’ouverture officielle de la chasse aux rosés, il y a 18 jours, le 1er mai dernier. Je vous suggérerais par contre d’accélérer la cadence, car cette activité essentiellement saisonnière trouve sa finalité le 31 août, soit dans exactement 104 jours. Que faites-vous alors des 261 autres journées sans boire la vie en rose ? Espérons tout de même que vous ne broyez pas du noir !

Un professionnel de l’industrie me confiait récemment sous le couvert de l’anonymat que le vin rosé, « ce n’est pas du vin, mais de la foutaise » ! Un point de vue. Un point de vue qui, à mon sens, a tout intérêt à demeurer sous le couvert de l’anonymat. Car, oui, je ne suis pas d’accord. Sur le plan technique, que ce soit sur celui du pressurage direct (jus libéré et coloré sous le pressoir) ou sur celui de la saignée (écoulement partiel des jus d’une cuve selon la couleur désirée), élaborer un rosé demande sans doute plus de précision que pour les collègues en blanc, en orange ou en rouge. Je ne suis pas œnologue, mais c’est du moins ce que pensent ces femmes et hommes de science à qui j’ai souvent posé la question.

Consommation en hausse
Vous ne serez pas surpris d’apprendre que la France est non seulement le premier producteur (soit plus de 50 % de la production mondiale sur les 12 dernières années) et le premier consommateur (43 % sur la même période), mais qu’elle importe aussi chaque année une bonne quantité de rosé (d’Espagne notamment) pour sa propre consommation.

La courbe ascendante se produit aussi chez nous avec, au moment d’écrire ces lignes, quelque 200 références en provenance d’une douzaine de pays. Vous me trouverez sans doute ringard et vieux schnoutte, mais je ne déteste pas du tout serrer la pince à un homard très frais servi avec un Mateus rosé (9,50 $ – 00000166 – (5) ★★ 1/2) portugais, lui aussi servi très frais. Revisiter ses classiques est parfois une leçon de modestie.

La dégustation d’un rosé — comme tout autre vin d’ailleurs — se pratique en fonction du candidat choisi. À grandes lampées, le sourire aux lèvres et les yeux brillants de gourmandise (avec ce Mateus par exemple) ou, plus discrètement, par petites touches, façon colibri, emporté par ce contraste si recherché entre légèreté et profondeur, finesse et puissance, qui élève parfois le rosé au niveau de l’exception.

Dans ce dernier cas, les exemples sont nombreux, mais il faut en payer le prix. Que ce soit ce Rosé d’Équinoxe 2016 de Yannick Amirault en Loire (25 $ – 11900872 – (5) ★★★ 1/2), ce Bandol Bastide de la Ciselette 2016 (25,75 $ – 13184056 – (5) ★★★ 1/2), ce Marsannay 2015 de chez Bruno Clair en Bourgogne (28,80 $ – 10916485 – (5 +) © ★★★ 1/2) ou, du côté de la Provence, ces Château de Barbeyrolles 2016 en Provence (39 $ – 13300977 – (5) ★★★ 1/2) et Château Gassier 2016 Cuvée 946 (44,75 $ – 12254657 – (5) © ★★★ 1/2).

Mais revenons au tout début de cette chronique. Et démarrons avec un rosé, un rosé d’une nuit. Il arrive justement, en l’espace d’une toute petite nuit, que les peaux fines de cépages tels que les groppello, sangiovese, marzemino et barbera tirent, du rêve profond où ils sont alors plongés, un discours improbable où le mystère se drape de tonalités fines et envoûtantes que le réveil, au petit matin, concentre en bouteille. C’est le cas ici avec ce Costaripa Mattiavezzola RosaMara 2017 de Lombardie en Italie (20,90 $ – 11415121). Parole de vieux schnoutte !

Loire: les Amis du vin font un clin d’oeil au pays de Rabelais

Harmonie 2015, Michel Delhommeau, Muscadet-Sèvre Maine (18,35 $ – 13590863). À ce mot « muscadet », moi, je dis encore, et encore, pour ne pas dire… toujours ! Oui, le muscadet de la Loire n’a jamais été aussi bon qu’aujourd’hui, et il se permet même d’envoyer paître celles et ceux qui le confondent encore avec des bibines raides et étriquées promises à un détartrage d’usage avant de passer au cabinet de dentiste. Maîtrise des maturités et meilleure compréhension sur le parcellaire des possibilités de ce cépage traité encore trop souvent de roturier par l’intelligentsia de bouche mondiale. Net, franc, friand et salin juste comme l’aime la bouche promise à saliver longuement, ce sec léger est du pur bonheur. (5) ★★★ Moyenne du groupe : ★★★

 

Effusion 2016, Patrick Baudouin, Anjou (33,75 $ – 11909498). Patrick Baudouin multiplie les cuvées avec un dénominateur commun propre à chacune d’elles, soit une haute sincérité d’ensemble. Comme si les vins racontaient tout au nez avant même que l’on ait bu ! Ce chenin sec irradie non pas sous l’effet d’une fission nucléaire (trop belliqueux), mais sous l’éclat démultiplié du vortex fruité-minéral soutenu. Précision, intensité, intégrité et longueur. Haute voltige ! Crabe des neiges, écrevisses, huîtres… (5 +) ★★★ 1/2 © Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

 

Sancerre « Les Romains » 2015, Domaine Vacheron (58,50 $ – 13303975). Simplement princier ! Le sauvignon élevé au rang de ces arts de bouche qui sans cesse interrogent, fascinent et font réfléchir. Un grand blanc sec nourricier qui sait être opulent et d’un beau volume (ici, les lies fines sont dorlotées pour mieux rire tant elles sont chatouillées), un vin combinant textures et épaisseurs, richesse et longueur, à la façon d’un Pessac-Léognan soudainement devenu plus mélancolique et rêveur. « L’effet Loire » y est sans doute pour quelque chose. (10 +) ★★★★ © Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

 

Renaissance 2016, Henry Marionnet, Touraine (28,85 $ – 13196815). Je ne devrais plus mentionner ici les vins de la maison Marionnet, car mon souci d’objectivité en prend pour son rhume. Mais je me soigne. Il demeure qu’une fois de plus, ces vignes de gamay non greffées sans ajout d’antioxydant à la mise se révèlent une belle bête de concours au bonheur (lire critique du 4 mai dernier). J’arrête là les frais pour éviter tous conflits d’intérêts. (5 +) ★★★★ © Moyenne du groupe : ★★★

 

Les trois cabernets francs du splendide millésime 2015 qui suivent démontrent une fois de plus que ce cépage — noble entre tous — signe des vins subtilement différents selon leurs terroirs de prédilection enclavés dans les appellations Saumur-Champigny, Bourgueil et Chinon. Avec sa légère réduction (la carafe s’impose), le Château Yvonne La Folie 2015, Saumur-Champigny (27,80 $ – 11665534) déroule tout naturellement sa trame fine et florale avec ce goût franc de marc frais qui épate et fait tituber tant c’est beau et bon. (5 +) ★★★ 1/2 © Moyenne du groupe : ★★★1/2. Le Bourgueil « Le Grand Clos » 2015 de Yannick Amirault (32 $ – 11154128) joue la carte d’un élevage qui soigne aux petits oignons un fruité aux tanins amples, riches et sphériques qui dégagent un fruité tout simplement glorieux sous sa trame profonde et sensuelle. (5 +) ★★★★ © Moyenne du groupe : ★★★1/2. Quant à la cuvée L’Huisserie 2015, Chinon de Philippe Alliet (39,25 $ – 11990450), le vin, pour le moment en « phase bernard l’hermite », nous dit déjà la portée exemplaire et bien tracée de ce fruité pur combiné à une sève minérale ici plus qu’évidente. C’est ciselé et d’une précision sans faille, avec une fraîcheur et une droiture exemplaire. De longue haleine. (10 +) ★★★★ © Moyenne du groupe : ★★★ 1/2

 

Vouvray Le Haut Lieu 2016, Domaine Huet (54,25 $ – 10796508). Est-il besoin de présenter cet écrin vouvrillon acquis en 1928 par les parents de Gaston Huet ? Noël Pinguet en aura au fil des ans tiré la substantifique moelle pour passer ensuite le flambeau à Jean-Bernard Berthomé, qui poursuit et sublime à la fois ce vignoble (argilo-calcaire à dominante d’argiles brunes) mais aussi Le Mont (silex) et Clos du Bourg (calcaire) sous les principes de la biodynamie. Des vins à couper le souffle. La grâce s’allie ici à la fermeté pour traduire des « jus de sol » aux discours racés, révélant la poire confite, le coing et le cédrat sur une finale longue et radieuse. Un sec-tendre de rêve, à servir sur ris de veau, fromages locaux et autres cardinaux des mers. (10 +) ★★★★ 1/2 © Moyenne du groupe : large spectre, entre ★★ 1/2 et ★★★★ 1/2 !

  
Autres vins pertinents disponibles :
 

Cheverny 2014, Domaine Maison, Cheverny (18,65 $ – 11463801 – (5) ★★★)

 

Saumur Champigny Tradition 2015, Domaine de la Guilloterie (19,65 $ – 13591065 – (5) ★★ 1/2)

 

L’Arpent des Vaudons 2016, Sauvignon Blanc, Touraine, J.F. Mérieau (20,95 $ – 12564233 – (5) ★★★)

 

Chinon « Les Picasses » 2013, Olga Raffault (27,15 $ – 871004 – (5) ★★★ ©)

 

Coulée de St-Cyr 2013, Domaine de Saint-Just, Saumur (27,25 $ – 10272608 – (5) ★★★ ©)