Kwizinn: manger haïtien sur la Plaza

Juste le nom «Kwizinn» et on part en voyage vers la Perle des Antilles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Juste le nom «Kwizinn» et on part en voyage vers la Perle des Antilles.

L’erreur initiale à éviter serait de demander à 42 amis haïtiens de vous suggérer leur adresse préférée pour un repas haïtien pas compliqué. Vous auriez droit à 42 adresses différentes et vous ne seriez pas plus avancés. Après ce premier genre de recensement, j’ai donc demandé à Pierre et Jean-Robert : « Mes amis, vous qui maîtrisez le pèse-banane à la perfection et préparez des griots à faire fondre le cœur d’un banquier, où me recommanderiez-vous d’aller avec mon petit crayon sur l’oreille pour manger haïtien et prendre des notes ? » Ils ont pris huit bonnes journées pour me répondre, signe de grande perplexité, eux habituellement vifs comme le contraventionniste se jetant sur le pauvre monde. « Va chez Kwizinn, le chef Michael Lafaille travaille bien et il y a une bonne ambiance. » En route donc pour Kwizinn.

Bien que déplumée en ce moment, la Plaza Saint-Hubert est toujours aussi divertissante. De nombreuses gloires du passé ont disparu, laissant la place à de jeunes enseignes qui risquent fort de changer l’atmosphère. En bien, espérons-le.

La présence d’un restaurant haïtien ici, impensable autrefois, est un de ces signes de changement. En très bien, dans ce cas-ci. Juste le nom « Kwizinn » et on part en voyage vers la Perle des Antilles. Je vous confirme les propos de mes amis natifs de Cap-Haïtien en ce qui concerne l’ambiance chez Kwizinn : un vendredi soir, ça bouge. Aux tables, toutes couleurs et tous âges et genres confondus, conversations et coups de fourchette vont bon train. L’ambiance est joyeuse, et la trame musicale discrète venue de l’île et de ses voisines dans les Antilles diffuse beaucoup de kompa, quelques touches de merengue et un reggae occasionnel.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des entrées aux desserts, le restaurant vaut le déplacement pour ses propositions généreuses.

La carte de Kwizinn annonce les couleurs de la maison : 100 % Haïti. Une vingtaine de plats qui pourraient se retrouver sur la table de toute maison haïtienne qui se respecte. Rien de très compliqué, mais beaucoup de générosité dans les propositions ; ici et là, quelques précisions pour faciliter le voyage, comme ces petits dessins de piments rouges à côté de certains plats et signalant une possible éruption.

Trois entrées, deux plats principaux et un dessert plus loin, je peux vous assurer que Kwizinn vaut effectivement le déplacement.

Décollage avec trois entrées, ornées de ces petits piments annonciateurs de vapeurs : chiquetaille de morue salée servie sur de minigalettes de pâte à pizza (la morue est déchiquetée convenablement et les galettes sont croustillantes à souhait) ; acras de malanga (un cousin de la patate douce appelé aussi taro), farine de manioc et mayonnaise épicée ; et, sur la suggestion de la patronne, pâté kòde. Cette sorte de beignet frit farci au hareng fumé est la version haïtienne des patties que l’on déguste sur le pouce en Jamaïque et un peu partout dans le monde sous diverses appellations.

Les deux plats principaux pris ce soir-là sont présentés avec des accompagnements similaires : riz collé aux haricots rouges, sauce à la viande, salade de coquillettes, pikliz et bananes pesées bien craquantes. Portions très généreuses et cuissons à point.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rien de très compliqué, mais beaucoup de générosité dans les propositions.

J’ai atteint mon altitude de croisière avec un « tassot cabrit », de savoureux morceaux de viande de chèvre marinée dans des herbes et des épices créoles. À moins d’être un fan fini des coquillettes, on pourrait sans doute se passer de la portion de salade de pâtes, mais tout le reste est parfait : riz parfumé, viande solide sous la dent, mais très souple, et quatre délicieuses galettes de banane plantain, frites exactement comme elles doivent l’être.

Sans doute leurré par notre traversée sans encombre des entrées prétendument pimentées et emporté par l’ambiance chaloupée de la salle, mon ami Joseph-Lucien-Daniel s’envoie en une seule bouchée le pikliz en embuscade avec son poulet barbecue. Erreur ! Le pikliz, condiment haïtien de base, correspond à notre salade au chou, mais à laquelle on aurait ajouté de la dynamite. JLD se met à transpirer abondamment, larmoie lamentablement, appelle Patricia et bredouille quelques phrases inintelligibles. Une lectrice et un lecteur du Devoir avertis en valant deux, je suppose que vous ferez preuve de plus de retenue. À la table voisine, les jeunes Haïtiennes nous regardent, moi avec amusement, mon ami avec compassion, avant de partir d’un retentissant fou rire.

Je suis revenu quelques jours plus tard, seul, un midi, pour tester ce poulet : un pur délice. Du bout de la fourchette, j’ai goûté le pikliz et me suis dit que mon ami Bleuet avait, comme le font souvent les Bleuets, un peu exagéré ; c’est certes relevé, mais si vous ne venez pas du Lac, ça devrait bien se passer.

Photo: Valerian Mazataud Le Devoir La carte de Kwizinn annonce les couleurs de la maison: 100% Haïti.

J’en ai également profité pour goûter aux beignets sucrés à la banane plantain. Quatre succulents petits beignets pour 3,50 $, un excellent investissement, fugace mais ô combien savoureux.

En salle, madame Fiorilli, épouse du chef, s’active efficacement en souriant. Son papa contribue également et, en cuisine, madame Fiorilli mère se démène. Ce chef doit être un bien bon garçon pour que toute la belle-famille vienne donner un coup de main. Après avoir essayé sa cuisine, vous voudrez peut-être vous y mettre vous aussi, ne serait-ce que pour goûter son lambi en sauce, son griot ou son lalo.

Note pour mes 40 autres amis haïtiens : oui, je sais, votre adresse préférée est meilleure que celle-ci. Pierre et Jean-Robert m’avaient mis en garde.

Ouvert midi et soir du mardi au dimanche. Un repas pour deux a coûté 59,50 $ avant taxes et pourboire.

www.kwizinn.ca​

Kwizinn

★★★

$$, 6670, rue Saint-Hubert ☎ 514 379-6670