Les graines (de citrouille) du changement

Benoit Valois-Nadeau
Collaboration spéciale, cariboumag.com
Les cucurbitacées produites par Sébastien Angers à sa ferme de Sainte-Monique, dans le Centre-du-Québec, ont peu à voir avec les grosses citrouilles orange qu’on décore pour l'Halloween.
Photo: Photo fournie par Sébastien Angers Les cucurbitacées produites par Sébastien Angers à sa ferme de Sainte-Monique, dans le Centre-du-Québec, ont peu à voir avec les grosses citrouilles orange qu’on décore pour l'Halloween.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

On les considère souvent comme des décorations, mais les citrouilles peuvent aussi jouer un rôle pour améliorer la santé des sols, sans parler de la valeur nutritive de leurs graines. Encore faut-il trouver la bonne formule pour les cultiver. C’est le défi que s’est donné Sébastien Angers, qui s’est lancé dans la production de graines de citrouille biologiques. Une première au Québec.

Des citrouilles, il y en a abondamment dans les champs de la province. La majorité de ces courges servent toutefois à décorer nos perrons dans les jours précédant l’Halloween, et très peu à la consommation de leur chair. On utilise encore moins leurs graines, pourtant reconnues pour leur apport élevé en nutriments et en minéraux.

Sébastien Angers, lui, voit dans la graine de citrouille un aliment d’une grande valeur qui peut aussi servir à améliorer la santé des sols au sein d’une agriculture régénératrice.

Les cucurbitacées produites à sa ferme de Sainte-Monique, dans le Centre-du-Québec, ont toutefois peu à voir avec les grosses citrouilles orange qu’on décore pour le 31 octobre. En plus de tirer vers le jaune, l’espèce hybride qu’il a dénichée en Autriche est dépourvue de tégument, l’enveloppe protectrice qui renferme les graines, donc plus facile à transformer.

« Une des raisons pour lesquelles la graine de citrouille n’est pas exploitée au Québec, c’est que le potentiel de rendement est plus faible qu’en Europe à cause de la saison de croissance plus courte, affirme l’agronome de formation. En ce moment, mon but premier est de prouver que le concept peut fonctionner au Québec. »

Avant de se lancer dans le vide, Sébastien Angers a pu compter sur un appui de taille en Marie-Josée Richer, cofondatrice de la compagnie de collations biologiques Prana.

Désireuse d’accroître son approvisionnement local, l’entreprise québécoise achète actuellement l’ensemble de sa production. Rôties et salées, les graines vendues par Prana sont également mélangées avec des algues de la Gaspésie dans une combinaison 100 % québécoise.

« Il y a une quinzaine d’années, Marie-Josée était ma voisine de kiosque au marché bio d’Outremont, se remémore l’homme de 41 ans avec le sourire. Je vendais des saucisses bios et elle ses sacs de noix. Prana en était à ses débuts à l’époque. Des années plus tard, je l’ai croisée dans une conférence, puis je l’ai appelée pour lui proposer mon projet. Elle a embarqué à 100 %. Le fait d’avoir une partenaire d’affaires qui me sécurise pour la mise en marché, c’est énorme pour moi. »

Un outil pour la santé des sols

Depuis deux ans, l’agriculteur se sert de ses champs comme d’un laboratoire pour expérimenter avec cette nouvelle culture.

« Avec la citrouille, j’ai trouvé un outil puissant pour augmenter la diversité végétale tout en donnant une clé de rentabilité supplémentaire aux agriculteurs », explique-t-il.

L’an dernier, il s’est lancé en grand en utilisant trois régies différentes pour ses citrouilles : la méthode dite des « trois sœurs », qui allie le maïs, la courge et des légumineuses, une autre technique qui combinait sarrasin, tournesol et citrouille, et une dernière où la citrouille est associée à un couvert de seigle.

« C’était peut-être trop pour la première année ! J’ai laissé les techniques trop compliquées de côté à court terme. Réussissons d’abord en plein champ, on sera plus flyé après ! » dit-il franchement, en ajoutant qu’il avait opté cette année pour la formule la plus simple, qui utilise du seigle roulé.

Avec la citrouille, j’ai trouvé un outil puissant pour augmenter la diversité végétale tout en donnant une clé de rentabilité supplémentaire aux agriculteurs

 

Celui qui se décrit volontiers comme un « artiste designer de la biodiversité » est un grand défenseur de l’agriculture régénératrice. Cette philosophie a pour but d’accroître la santé des sols en augmentant la biodiversité dans et au-dessus de la terre et en minimisant les interventions (mécaniques ou chimiques) sur les cultures.

Pour ce faire, on allie souvent des cultures secondaires à la culture principale, question d’occuper le sol avant que les mauvaises herbes ne le fassent. Une fois leur cycle de vie terminé, ces cultures viennent également enrichir le sol.

« En ayant une succession de plantes qui viennent cohabiter, on réussit à contrôler le couvert végétal. Par exemple, le seigle, au terme de son cycle de fleuraison, devient un paillis naturel pour la citrouille », illustre Sébastien Angers.

Le cultivateur n’est pas le seul à tenter l’expérience. Il a convaincu trois autres agriculteurs de se lancer dans l’aventure avec lui. À Saint-Nazaire-d’Acton, à Saint-Césaire et à l’Orignal, en Ontario, des producteurs expérimentent aussi avec la citrouille et ses graines.

« C’est sûr qu’en ce moment [j’agis un peu comme le leader en la matière], mais ce n’est pas un projet que je veux faire seul. Je veux le créer en équipe avec des personnes qui portent les mêmes valeurs que moi, explique-t-il. Je ne crois pas avoir toutes les connaissances ou toutes les solutions. Il faut laisser la créativité et l’expérience des agriculteurs s’exprimer. »

L’agriculteur rêve donc de voir se développer au Québec une véritable filière de la graine de citrouille, qui permettrait de la décliner dans une foule de recettes de biscuits ou de gâteaux, mais aussi sous forme d’huile.

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