Pourquoi fait-on la queue devant les restaurants de brunch?

C'est la réputation d’un établissement qui pousse ses clients à attendre en file pour une omelette et une salade de fruits.
Photo: iStock C'est la réputation d’un établissement qui pousse ses clients à attendre en file pour une omelette et une salade de fruits.

« C'est du masochisme », répond en riant un client du restaurant L’Avenue, Étienne Lamotte, quand on lui demande pourquoi il fait la queue pour bruncher, lors d’un froid dimanche de janvier. Il est 14 h 30. Étienne attend, avec sa conjointe Catherine Gauthier, depuis une vingtaine de minutes. Quant aux premières de la file, Emma Lalonde et son amie Talie, cela fait une heure qu’elles patientent pour accéder aux tant désirés oeufs, bacon, pain doré !

Si on pense inévitablement au restaurant L’Avenue du Plateau Mont-Royal lorsqu’on parle de files d’attente pour bruncher, l’établissement est loin d’être le seul à voir s’accumuler devant sa porte une multitude de clients affamés le samedi et le dimanche midi. Été comme hiver, sous un soleil caniculaire ou lorsque le thermomètre chute sous les -15 degrés.

À force d’observer, l’air dubitatif, ces files d’attente infinies, on s’est demandé quelles raisons pouvaient bien pousser les Homo sapiens à s’agglutiner devant un restaurant, frigorifiés et affamés, pour combler un de leurs besoins primaires ?

Un calcul rationnel

Pour Vincent Paris, professeur de sociologie au Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu et spécialiste des interactions entre les gens dans les lieux publics, se joindre à une file d’attente est le résultat d’un calcul rationnel chez un individu. « La file d’attente se crée quand la demande [de produits ou de services] est supérieure à l’offre. »

Ce fut, par exemple, le cas en URSS et dans la Russie du début des années 1990 où des files d’attente — décrites et étudiées par le sociologue Jacques Coenen-Huther dans la Revue française de sociologie de 1992 (« Production informelle de normes : les files d’attente en Russie soviétique ») — se formaient lors de la distribution de nourriture ou de produits rationnés, comme le tabac et l’alcool.

Étant donné que nous ne vivons pas dans un régime où s’applique le rationnement alimentaire, si on transpose cette théorie au cas spécifique des brunchs, on note qu’une file d’attente se crée lorsque la demande de qualité est supérieure à celle offerte sur le marché.

 
Photo: Katia Tobar Le Devoir Devant La Grand-Mère Poule, dans l’arrondissement Rosemont, une cliente dans la file explique : « C’est dimanche, on est en congé, on a le temps. »

Notre tournée non exhaustive des files d’attente de la métropole, un dimanche midi, nous apprend qu’en effet, la réputation d’un établissement pousse ses clients à attendre en file pour une omelette et une salade de fruits, au risque de contracter des engelures. « Chaque fois qu’on va ailleurs, on est déçus », affirment Benoît Cisecky et Julien Bodechon devant le Régine Café, rue Beaubien. La file a par ailleurs un effet d’entraînement. Pour Brianna Lesenko, par exemple : c’est la première fois qu’elle fait la queue devant L’Avenue. Si elle choisit de braver ces minutes glaciales qui la séparent de son brunch, c’est « parce que d’autres personnes sont en file, alors ce doit être bon », pense-t-elle.

Trois autres raisons ont émergé de notre tournée matinale. Tout d’abord, la proximité : un bruncheur va accepter de se joindre à la file d’attente d’un établissement s’il est près de son domicile. Dans les confidences de nos valeureux bruncheurs, on a également relevé la fatalité. Il semblerait que la file d’attente soit un indissociable du brunch tardif.

Ce qui nous amène à la troisième raison, donnée par les plus optimistes : la file d’attente ferait partie de l’expérience. On profiterait de ce moment d’attente pour se retrouver, échanger et partager un moment privilégié de conversation en couple ou entre amis.

Devant La Grand-Mère Poule, dans l’arrondissement Rosemont, une cliente interrogée dans la file explique : « C’est dimanche, on est en congé, on a le temps. » Au point qu’au Régine Café, on essaie même de rendre ce moment plus agréable en distribuant des thés et des cafés.

La file socialement codée

Mais attention, la file d’attente, si elle peut être enjouée car nous ne sommes pas en situation de pénurie alimentaire et que le bruncheur vit avec la certitude que son attente sera récompensée, répond aussi à des codes sociaux très stricts.

Remontons à ses origines. La file d’attente est née avec la révolution industrielle au tournant des années 1880. « Les files d’attente ont émergé lorsque les sociétés sont devenues de plus en plus denses et qu’on avait besoin de réduire les possibilités de chaos », explique Vincent Paris. Elle est donc un « symbole de modernité » et se veut « démocratique », ajoute-t-il.

« Dans les sociétés primitives, il n’y avait pas de file d’attente, les places étaient décidées selon le rang, le prestige ou le statut social, la place que l’on occupait dans la tribu. [Au contraire] dans la société moderne, la place dans la file n’est pas déterminée en fonction de la classe sociale, de l’origine ethnique ou du statut. On ne peut passer devant quelqu’un parce qu’on a un revenu de plus de 80 000 $ par année. »

Ainsi, tricher dans une file d’attente est particulièrement audacieux, surtout si la file est petite. « Tromper les autres est beaucoup plus difficile que dans d’autres contextes sociaux. Tricher dans la file signifie mettre sa réputation, ou sa face en jeu, risquer de la perdre devant le groupe. Les déviants sont vite remis à leur place, et parfois par le groupe en entier, qui ne se gêne pas pour manifester son irritation », indique M. Paris.

Il nous décrit également un réflexe inconscient que nous avons tous déjà appliqué inconsciemment. Si un ami nous rejoint dans une file d’attente, on aura tendance à le placer devant nous plutôt que derrière nous. « La personne devant n’est alors pas trop choquée, car cela ne change rien à sa place, et la personne derrière nous a moins l’impression qu’elle s’est fait dépasser, puisque nous sommes toujours devant elle », précise Vincent Paris.

Le piège abscons

Parfois, la file d’attente peut devenir un piège dont on ne peut se libérer, car elle nous place face à un dilemme. « La file est un indicateur de temps social. Elle produit de la certitude : je suis certain de passer lorsque ce sera mon tour. Mais aussi de l’incertitude : dans combien de temps vais-je passer ? » souligne Vincent Paris.

Face à cette incertitude, certains se fixent des limites. C’est le cas d’Étienne Lamotte et de Catherine Gauthier devant L’Avenue. Ils font la file oui, mais pas plus de 30 minutes et tant que la température reste supportable.

Par contre, Emma et Talie, toutes grelottantes, sont tombées dans ce qu’on appelle en sociologie un piège abscons. C’est-à-dire qu’en arrivant dans la file, elles pensaient attendre seulement 20 minutes, mais finalement leur attente a duré une bonne heure, au point de devenir très inconfortable. Mais elles étaient piégées : elles avaient trop attendu pour partir et sont restées coincées dans cette incertitude insécurisante.

Alors, la prochaine fois que vous irez bruncher, pensez à bien vous équiper : pantalon de neige et chocolat chaud. Vous vivrez ainsi l’expérience de file d’attente comme une véritable activité hivernale.

6 commentaires
  • Daniel Pinard - Abonné 19 janvier 2019 06 h 05

    Pourquoi fait-on laquelle devant les restaurants de brunch?

    Un article remarquable par sa vacuité... D'un ennui infini. On fait la queue parce que l'offre est moindre que la demande. Vous m'en direz tant!

  • Daniel Ouellette - Abonné 19 janvier 2019 09 h 24

    Une fille d'atttente pour bruncher... une occupation purement générationnelle

    Le profil des personnes qui attendent pour un brunch se distingue facilement de d'autres types de filles d'attentes (ex pour le boxing day), elles sont majoritairement composées par des 35 ans et moins....

    Concernant la ''profondeur'' limite de l'article, je partage l'opinion de M. Pinard (commentaire voir ci-dessus). Peu de perspective et de contenu, un texte ''très Plateau'' qui nous laisse ‘’vide’’ après sa lecture. Il y avait plusieurs pistes de recherche ou de contenu pour ce sujet, ex y a-t-il des files d'attente pour les soupers? Si oui, en identifier les restaurants, sinon pourquoi on ne perd pas son temps pour ce repas du soir ? Est-ce qu'on retrouve ce phénomène dans l'ouest de Montréal ou dans d'autres villes, peut-être est-il uniquement une pratique sur le Plateau-Rosemont ?

    L'auteure de l’article ne donne pas de comparaison effective sur la qualité, on fait dans la banal l'opinion de clients. Alors pourquoi ne pas avoir interroger des personnes ayant le même profil qui choisissent des restaurants à proximité de ces lieux populaires ?

    Suggestion pour un prochain article, de la profondeur, de la recherche, de la perspective et de l'information !

  • Gilles Delisle - Abonné 19 janvier 2019 09 h 54

    Dans la même ville.......

    Juste un peu au sud des avenues prénommées pour le brunch du dimanche, dans le Vieux-Montréal, il y a ceux qui attendent que les portes de l'Accueil Bonneau ou de la Maison du Père s'ouvrent , pour aller s'asseoir devant un bon repas chaud , servi par des bénévoles, en espérant y trouver place! Drôle de société!

  • gaston bergeron - Abonné 19 janvier 2019 10 h 12

    C'est pas grave

    C'est la fin de semaine et il fait un froid de canard. On a tout le temps de lire n'importe quoi...

  • Rene St-Pierre - Inscrit 19 janvier 2019 11 h 39

    Titre accrocheur?

    Je me suis laissé un peu naïvement accrocher par ce titre, comme une manière de trouver une réponse à ce questionnement que j'ai depuis plusieurs années lorsque je croise la presque permanente file d'attente du restaurant la Banquise (rue Rachel/parc Lafontaine), reconnu pour ses multiples variantes de poutines. À l'instar du restaurant l'Avenue situé sur la rue Mont-Royal, c'est sensiblement la même clientèle, 18-35, jeunes couples ou groupes d'ami.e.s, aucun célibataire...J'observe par ailleurs peu de mixité (hormis le groupe d'âge) dans ce type de file d'attente. J'en déduis que ce phénomène relève essentiellement de notre besoin grégaire de nous retrouver en nous, entre personnes qui se ressemble, et d'éventuellement, pour certains, de poster sur Facebook, Instagram ou Twitter une photo du plat ou de l'évènement festif illustrant le moment "authentique" vécu ensemble. Les "likes" et "retweet" agiront invariablement pour plusieurs comme marqueur de validation sociale. J'y vois surtout un phénomène de la société du spectacle où les besoins conjugés
    d'exhibitionnisme et de voyeurisme supplantent celui de combler un besoin de base, d'autant plus qu'il s'agit d'oeufs, de bacon et de pain doré...