Entre Robin des Bois et Forrest Gump

«J’ai commencé tout seul. Comme Forrest Gump, je cours tout seul et après, les gens me rejoignent.» Dopé par le succès inattendu, dans son pays, de sa croisade contre le gaspillage alimentaire, un élu français veut élargir son combat à l’Europe.

Né en France de parents ayant fui l’Iran après la révolution islamique, Arash Derambarsh, 35 ans, revendique une ambition de Robin des Bois: réduire la faim dans le monde en empêchant les supermarchés de jeter leurs aliments invendus: «Je ne veux plus que la faim soit un problème. On peut dire que c’est idéaliste, que c’est naïf, mais ce que je propose est réaliste.»

À l’origine, en janvier, d’une pétition sur le site change.org qui a recueilli plus de 200 000 signatures en quatre mois, ce jeune conseiller municipal de Courbevoie, riche commune de la banlieue ouest de Paris abritant le quartier d’affaires de La Défense, se targue d’une première victoire.

À une rare unanimité, les députés français ont voté le 21 mai l’interdiction pour la grande distribution, très puissante en France, de jeter ou de rendre impropre à la consommation la nourriture invendue de ses rayons: sous peine d’une amende pouvant atteindre 75 000 euros (plus de 100 000 $CAN), les supermarchés de plus de 400 m2 devront dorénavant conclure des accords de dons avec une association caritative.

L’initiative n’est pas passée inaperçue dans un pays où chaque habitant jette en moyenne 20 à 30 kilos de nourriture par an, une déperdition évaluée entre 12 et 20 milliards d’euros (entre 16 et 28 milliards $CAN). Pour Arash Derambarsh, l’Europe est la prochaine étape: la semaine prochaine, sa pétition sur change.org sera étendue à toute l’Union européenne, «pour demander que la loi française devienne une loi européenne».

De l'eau de Javel

Reçu en début d’année à l’Elysée, l’élu explique a décidé de passer à l’action en réalisant que nombre de familles démunies restent à l’écart des banques alimentaires, par pudeur ou faute de pouvoir bénéficier de leur aide. «Des associations demandent des fiches de paie: certains sont trop riches pour être pauvres», critique-t-il en pointant la difficulté à joindre les deux bouts pour des foyers subsistant d’un simple salaire minimum.

Et de s’insurger du refus essuyé fin 2014 d’une importante chaîne française de supermarchés de ville, qu’il avait sollicitée pour récupérer et redistribuer localement ses invendus. «Ils m’ont dit: “Nous, on préfère mettre de l’eau de Javel dessus parce qu’on ne veut pas prendre le risque d’une intoxication alimentaire” susceptible de l’exposer à des poursuites. In fine, c’est le feu vert d’un autre distributeur qui l’a incité à aller plus loin en lançant sa pétition.»

«Voir de l’eau de Javel déversée sur les poubelles des grandes surfaces, qui contiennent des aliments consommables, ça scandalise», abonde l’ancien ministre français de l’Agroalimentaire Guillaume Garot, qui a porté l’interdiction votée le mois dernier à l’Assemblée nationale.

Peu de pays dans le monde disposent de lois antigaspillage, même si certains ont édicté des règles strictes, à l’instar de la Corée du Sud, où les rejets alimentaires doivent être triés et consignés à un tarif fixé selon leur poids. Pour M. Garot, la législation française fait de la France «le pays le plus engagé, le plus avancé contre le gaspillage alimentaire», aucun dispositif comparable n’existant ailleurs, hormis en Wallonie, la région francophone de Belgique.

Un goût amer pour certains

Mais elle n’est pas du goût des distributeurs. «La loi se trompe à la fois de cible et de sujet en visant la grande distribution, qui ne représente que 5 % du gaspillage alimentaire», a regretté la Fédération française du secteur. «C’est bien d’interdire, mais il faut organiser la collecte de l’autre côté», pointe Michel Edouard Leclerc, patron des supermarchés E. Leclerc, l’un des poids lourds français.

Il préconise un plan d’aide pour équiper les associations en réfrigérateurs et camions afin d’écouler les marchandises qui leur seront données. À l’échelle internationale, les efforts se multiplient pour tenter de limiter le gaspillage alimentaire, un gâchis qui touche un tiers de la nourriture produite pour la consommation humaine, selon les Nations unies.

De New York à Copenhague, des initiatives émergent: restaurants servant des plats mitonnés à partir d’aliments sauvés des poubelles, cours de cuisine «citoyens» pour apprendre à mieux utiliser les produits... En France, où elle était jusqu’alors mal vue, la pratique du doggy bag, courante aux États-Unis et consistant à ramener chez soi les restes du menu commandé au restaurant, commence à se développer.

Fruits et légumes difformes, camemberts mal louchés: sous l’étiquette Les Gueules cassées, une association écoule dans 5000 supermarchés des principales chaînes du pays des produits non standardisés qui seraient partis, sinon, au rebut. Son logo dit au consommateur: «Vous avez affaire à un produit aussi bon que les autres, il y a un petit défaut mais ça n’altère en rien son goût et il est proposé 30 à 50 % moins cher», vante son fondateur, Nicolas Chabanne.

Il affirme avoir reçu des marques d’intérêt pour sa démarche dans 17 pays, dont le Japon et le Brésil. Grâce à l’initiative, un producteur de cerises du sud de la France bénéficiant de son estampille, Nicolas Bez, confie être revenu à la cueillette manuelle pour ne plus voir ses fruits les plus petits sacrifiés par la récolte mécanisée: «Vous savez, quand un producteur attend une année pour que ses arbres donnent des fruits et qu’il doit jeter un produit, c’est dur. Là, on arrive à le valoriser.»