Tête-à-tête avec la charge mentale

La division genrée du travail, rappelle l’auteure, est l’une des inégalités les plus anciennes. Mais ce n’est pas en acceptant cela comme un état de fait ou en blâmant les femmes que les choses changeront. Illustration tirée du livre d’Amélie Châteauneuf.
Illustration: L'abricot La division genrée du travail, rappelle l’auteure, est l’une des inégalités les plus anciennes. Mais ce n’est pas en acceptant cela comme un état de fait ou en blâmant les femmes que les choses changeront. Illustration tirée du livre d’Amélie Châteauneuf.

La fameuse « charge mentale », qui se définit vaguement comme la somme des tâches non rémunérées qui alourdissent le quotidien et la matière grise des femmes, fait l’objet d’un nombre exponentiel d’ouvrages populaires et universitaires ces dernières années. Dans la foulée de Fallait demander de la bédéiste Emma et d’autres variations sur le même thème, Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents est le fruit du travail de recherche pratique et de réflexions de la travailleuse sociale Amélie Châteauneuf, qui a voulu concevoir un outil pour les couples avec ou sans enfant.

Que ce soit exprimé de manière humoristique, sarcastique ou carrément caustique, tout ce qui se dit et se publie sur la charge mentale comme cause de friction chez les couples révèle-t-il quelque chose de plus profond qu’une grosse fatigue passagère ? Amélie Châteauneuf le croit. « Au Québec, on a l’impression d’avoir atteint une situation plus égalitaire avec les années. S’il est vrai que le partage des tâches domestiques est mieux distribué ici, beaucoup d’inégalités demeurent », estime la travailleuse sociale, qui rappelle que les femmes québécoises sont plus à risque de se retrouver en position de précarité économique au moment d’arriver à l’âge de la retraite. Ceci expliquant cela…

Des idées et solutions concrètes pour mieux répartir le cahier de charge de la vie domestique, Amélie Châteauneuf en a plein sa besace. Sa méthode d’intervention est ponctuée d’humour, de réalisme et de plans concrets, avec des titres de chapitre au ton ironique, comme « La légende de l’égalité dans les couples (tout le monde en a entendu parler mais personne ne l’a vue ») ou encore « Les femmes se marient en blanc parce que c’est la couleur des électroménagers ».

Malgré le côté anti-conte de fées de l’entreprise, l’ouvrage prend résolument le taureau par les cornes. Établir un « cahier des charges » des tâches domestiques et familiales, mieux distribuer le congé parental entre les conjoints, revoir la distribution genrée des tâches, proposer une hiérarchisation du travail domestique (départir ce qui est essentiel et pas…), Amélie Châteauneuf est une autrice qui préconise l’action.

Exemples et expériences à l’appui, elle s’emploie aussi à défaire certains clichés associés à la charge mentale, qui tendent à surresponsabiliser les femmes pour leurs listes de tâches qui débordent. « Il faut que les hommes prennent aussi ce dossier à bras-le-corps. Que ce ne soit pas toujours les femmes qui s’occupent des enfants malades. Parce qu’être en couple, c’est faire équipe. Nous devons aussi nous attarder à la façon dont sont partagées les ressources financières. Parce qu’à l’heure actuelle, les hommes sont encore plus nombreux à exercer un travail rémunéré », dit l’autrice, qui évoque comment l’inégalité se manifeste aussi par le peu de temps libre dont bénéficient les femmes québécoises.

Le chantier féministe de la pile de linge sale

Dans Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents, Amélie Châteauneuf met à profit sa propre expérience de maman débordée avec son expérience « terrain » de travailleuse sociale habituée d’encadrer des familles dans leur gestion de la vie familiale. Généreusement documenté en statistiques, reportages médias et recherches universitaires — avec les récits de vie d’Emer O’Toole sur les vieux patterns féminins et l’amour, qui côtoie les travaux de Camille Robert sur le travail invisible —, l’ouvrage est habilement ancré dans une actualité qui a les yeux bien ouverts sur l’héritage des combats féministes.

La division genrée du travail, rappelle Amélie Châteauneuf, est l’une des inégalités les plus anciennes. Mais ce n’est pas en acceptant cela comme un état de fait ou en blâmant les femmes que les choses changeront. Elle suggère d’entrevoir plutôt cette situation comme un problème structurel à défaire.

« Quand les deux conjoints prennent l’initiative de la charge mentale, on favorise la solidité de l’union et agit en faveur d’une meilleure santé mentale. En revanche, il est inutile de dire à une personne qui est victime d’inégalité qu’elle a choisi son sort », indique l’autrice, qui dit destiner cet ouvrage « autant aux individus qu’à la société en général ».

Si aucun pays dans le monde ne peut se targuer d’avoir touché le nirvana de l’égalité hommes-femmes, Amélie Châteauneuf soutient qu’on peut lorgner du côté des pays scandinaves pour puiser un peu d’inspiration.

« Au Canada, on se situe en milieu de peloton. On fait plutôt bonne figure, mais il reste beaucoup d’inégalités. J’aimerais que le livre interpelle aussi les instances gouvernementales et les politiciens sur la question du travail invisible. Parce que si on veut réellement s’attaquer au plafond de verre, il faut augmenter la disponibilité des femmes pour occuper un travail rémunéré en vue d’atteindre des postes élevés. »

Le perpétuel chantier de l’égalité, on finira bien par en venir à bout sans verser dans le blâme et le découragement. Et les paroles d’Yvon Deschamps clamant « Môman travaille pas, a trop d’ouvrage ! » seront finalement reléguées pour de bon au siècle dernier.

 

Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents

Amélie Châteauneuf, Poètes de brousse, Montréal, 2019, 220 pages