Réflexions sur l’ignorance

Le lac Pohénégamook, vu de la pointe est, à proximité de la frontière américaine dans le Bas-Saint-Laurent.
Photo: Jean Pierre Girard Le lac Pohénégamook, vu de la pointe est, à proximité de la frontière américaine dans le Bas-Saint-Laurent.

Jean Pierre Girard est l’auteur de L’Est en West, série de chroniques de voyages écrites avec sa fille Aurélie et parues dans Le Devoir (2001), puis chez Québec Amérique (2002). Cet été, il repart sur les routes du Québec avec le même Westfalia et ses chiens à la rencontre des Anges qui y habitent. Sur son site, vous pouvez réagir, suggérer une destination, l’inviter, sait-on jamais.

Il y a une foultitude de types de voyageurs, chiffre qu’on multiplie ensuite par mille (il doit faire 1 000 °C aujourd’hui, d’ailleurs). Pour la cause, je ramènerai cependant ce nombre à deux (!). Ceux qui aiment revoir ; ceux qui alignent les nouvelles destinations. Entre les deux, mon volant oscille.

Aussi roulons-nous en ce jour vers Pohénégamook, Bocou, Bouille et moi, où les amis du camp Félix m’ont accueilli en résidence/chalet il y a huit ans, sur la rivière Boucanée ; j’y ai griffonné des chroniques et le début d’un roman qui m’épie toujours.

La terre sent le chili, ici, je ne sais pas à quoi ça tient.

 

Au marché Bonichoix, devant les endives, je contemple de loin, ému, la même dame affable qu’à l’époque, avec une tendresse coupable, car elle ne me reconnaîtra pas à la caisse et que je suis totalement bien dans ce rôle. Je songe à me perdre dans les montagnes du Maine en sautant la frontière d’Estcourt Station, mais trop de bois, et mon plus jeune est trop jeune.

Le rien de la semaine

Quand on se confie, on accorde à l’autre un rôle immense. Si quelqu’un se confie à moi, je suis troublé, honoré, emporté. Cette personne ouvre délicatement l’écrin protégeant l’anneau qu’elle offrira à son aimé-e, toute son âme éclaire le bijou, et cette lumière céleste me redonne confiance en notre humanité fragile. Avec la solennité pompeuse que j’y mets, on saisira que la confidence est à mon sens une des marques élevées de notre condition. Se confier est un risque noble : c’est tendre la main dans le noir, vers le bruit. Ceux qui confient, ceux qui reçoivent, sont à mes yeux semblablement beaux. Mais trêve d’atermoiements : confidence.

J’ai toujours cru que le phoque était le mâle de l’otarie. Honte à moi, puisque pantoute. Phoque : loup de mer, nord de l’Atlantique. Otarie : loutre de mer, sud du Pacifique. Texto d’Aurélie quand je lui ai révélé mon ignorance : « T’as d’autres qualités, Papa. » Pfff… Seigneur.

Mais quoi qu’il en soit des lazzis de ma parfois cruelle descendance, le phoque et l’otarie m’ont amené à me reposer la question de la connaissance et de l’ignorance. Certes, j’ai quelques qualités (je sais reculer une charrette à foin en tracteur, qui est Vasco de Gama, ce qu’il faut éviter pour dresser un chien ou comment déposer une thèse), mais le phoque et l’otarie, nullité. Et je suis persuadé que c’est à cause des associations.

Car nous avançons par associations — et souvent par conclusions hâtives. Gouailleurs, nous associons tel détail à telle connaissance présumée, et hop ! nous concluons, nous rangeons commodément le dossier et passons au cahier des sports. (Triomphe de la paréidolie.)

Danger

Dans cette logique, tout ce que nous voyons se classera alors de factodans ce que nous « connaissons » : ce à quoi on peut l’associer. Aussi bien dire que tout ce que nous voyons est à peu près immédiatement aspiré dans le grand trou noir de notre infinitésimal savoir, et rebelote : on recommence cette valse touchante autant qu’absurde, forts que nous sommes de ces approximations qui ne valent rien, mais qui nous galvanisent. (C’est d’ailleurs le piège colossal des algorithmes : nous maintenir dans le cheptel de ceux qui pensent comme nous.)

C’est ici que ça devient marrant, car ça veut donc dire que, pour marcher à peu près droit, nous n’avons pas besoin de vérité, mais plutôt de vérités relatives, momentanément crédibles, et nous surfons ainsi le nez dans le vent avec une crânerie quasiment émouvante.

Bref, et ce sera mal formulé : on se prive, ce faisant, de ce que nous ignorons.

C’est exactement ce que je me dis, désormais, devant un livre que je ne « comprends » pas. Il m’amène à un endroit que je ne perçois pas encore, mais d’emblée je le rejette. C’est pourtant ce livre-là qui devrait m’intriguer le plus. De même, avec les gens.

Phoque et otarie sont ainsi devenus des leurres joyeux, des occasions de reconnaître non seulement la futilité, mais aussi l’étrange danger collé sur l’envers de mes certitudes.

Savez-vous quelle est la vraie différence entre un phoque et une otarie, au fait ? Le phoque tombe à l’eau ; l’otarie. (Texto d’Aurélie : « Elle est plate, Papa. »)

Anges de la route

Mon indispensable Jocelyne et ses collègues du IGA de Notre-Dame-des-Prairies, en rénovation depuis le Vésuve. Je confie à Jocelyne à quel point je l’aime pour récidiver dans ce rallye.

— Bah. C’est comme une grossesse, Jean Pierre : neuf mois pis, fin juillet, c’est fini.

— Ouais. OK… Mais une grossesse, Chère, on sait à peu près quand ça finit.

Elle me dévisage, lovée un instant dans ce silence impeccable pendant lequel il n’y a plus un bruit dans le chantier qui me sert d’épicerie.

— Aïe… T’as ben raison…

Tous ensemble, s.v.p. : « Fin-juil-let ! Fin-juil-let ! »

Semaine prochaine

Merci de vos mots et invitations. Où je serai ? Aucune idée. Ça dépendra si au bout de la 289, devant le fleuve et les Pèlerins, je tourne à gauche vers Vancouver ou à droite vers le parc Forillon. A mari usque té.
 

jeanpierregirard.com