River Sky, sur la terre comme aux cieux

Le groupe Black Mountain sur l’une des trois scènes de River Sky en 2015.
Photo: Liz Lott Le groupe Black Mountain sur l’une des trois scènes de River Sky en 2015.

Il y a deux ans, un matin de juillet, une salve de soleil a lacéré le mur de la chambre de Joël (nom fictif). Dans un grand« crrrrrr », Bernadette(nom fictif), sa copine, a tiré les rideaux tout en flairant le blond parfum de la pilsner qui émanait de son champion. Elle a ensuite hélé un taxi et récupéré la voiture du couple, abandonnée la veille au centre-ville, à la santé de Bacchus et de la sécurité routière. « On fait sept heures de char demain », m’avait glissé Joël, entre deux verres, éructant au passage le nom d’un festival indie-rock se déroulant dans un camp de pêche : River Sky.

— À quelle heure tu pars, déjà ?

— Inquiète-toi pas, je vais être correct.

Ce qui restait du gars « correct » allait finalement caler son mètre quatre-vingt-dix dans le siège du passager de sa Jetta. Une semaine plus tard, de retour en ville, Joël avait changé. « Faut que tu viennes », disait-il avec la conviction du membre de la secte de pêcheurs illettrés qui a rongé l’Empire romain en 300 ans, et dont Emmanuel Carrère parle dans Le Royaume. Les feux de Bengale dans les yeux de Joël ont perduré. Jusqu’à un autre « Faut que tu viennes. Et amène ta blonde. » « On se retrouve dans le bois », lui ai-je répondu, comme un Barbudo devant la Sierra Maestra.

Après la moue, le beau temps

Six cent vingt-cinq kilomètres à l’ouest de Montréal, la Transcanadienne traverse quelques paroisses à la toponymie francophone. Au dépanneur du coin, on peut encore dire à son partenaire « qu’est-ce que tu conduis dangereusement » et voir la population locale esquisser un sourire.

Dix minutes après le ravitaillement, on aperçoit le site. Trêve de moues chicanières, le besoin premier est de trouver une façon de transporter l’équipement de camping. La solution est âgée d’une cinquantaine d’années. Bénévole à River Sky depuis cinq ou six ans, elle arrive à vélo avec son accent franco-ontarien et son vieux chien. Un excellent chien. Au loin gronde le degré zéro du festival de musique : une grosse caisse trop forte dans la balance de son.

Photo: Benjamin Gammon

C’est vert, River Sky. Et il y a bel et bien une rivière et un ciel. Pas de fausse publicité là-dessus. D’ailleurs, il n’y en a pas du tout de publicité. Des enfants pieds nus et des chiens, ça par exemple… Nous retrouvons Joël, Bernadette et leur cénacle brassicole au sourire somptueux. Le concert de « pssssit » des canettes froides se perd parmi les claquements de cymbales. Premier constat : le sol est admirablement propre, le site aussi. De l’artisanat, de la nourriture locale, un luthier qui fabrique des balalaïkas, deux fours à pizza en terre cuite et trois scènes. Une grande, une toute chétive et une autre, sur la plage, agrémentée d’art psychédélique, de deux saunas et, pour l’instant, d’un groupe punk qui en rappelle un autre, qui lui rappelait déjà les Adverts.

En soirée, on aperçoit à la batterie, derrière Julie Doiron, un homme mince et tatoué. Il troquera plus tard les tambours pour le micro. Daniel Romano a le physique d’une époque sans OGM. Une dégaine d’Elvis Costello. La meilleure et la plus belle chose entendue à River Sky, et peut-être même en 2018. La nuit se termine ensuite au cœur des bois ; une scène cachée à laquelle on accède en suivant une allée dechampignons lumineux (ils existent vraiment, promis).

Photo: Benjamin Gammon

Le lendemain matin, après le café et le décrassage dans la rivière, tandis que le chanteur Éric Landry s’accorde pour les lève-tôt, quelqu’un prend le micro et remercie la communauté de s’être déplacée. Son nom est Peter Zwarich, et il a en tout point l’air d’un directeur de festival : les cheveux longs poivre et sel, habillé en mou — entre le randonneur et la classe créative. Plutôt zen ; pas le genre à garder le compte de ses chicanes lorsqu’il voyage. Il faudrait vérifier. Mais cela n’arrive pas et chacun rentre chez soi, après un arrêt à Sturgeon Falls. Bernadette, qui faisait autrefois partie des 80 % de francophones du coin, nous explique la rivalité entre deux casse-croûtes de la rue principale : le Larry’s Chip Stand et le RIV Chip Stand. L’anecdote, qui évoque l’endormante polémique Schwartz c. Main, est ponctuellement recyclée par les médias. On pourrait demander à Peter lequel il préfère…

Peter et son festival

À quelques jours de la onzième édition de River Sky, Peter Zwarich répond au téléphone. Toujours la même voix douce, probablement les mêmes cheveux. Ce biologiste de formation, qui bosse comme photographe depuis plusieurs années (je n’étais pas loin, finalement), attrape le bâton de parole. Il renverse la vapeur et me demande pourquoi j’avalerai des kilomètres d’asphalte pour me rendre au Fisher’s Paradise du 18 au 21 juillet. Hormis la présence du Hendrix saharien, Mdou Moctar, le saz acidulé d’Altin Gün (d’ailleurs à Montréal, le 16 juillet), les beats de U.S. Girl, ou encore le crooner masqué Orville Peck, la réponse est assez facile : l’absence de deux irritantes typologies festivalières, soit le policier et le marketeur.

Une combinaison garante de la taille raisonnable de l’événement, de l’attitude de la foule et de la propreté des lieux. Remarquez, il y a aussi la plage, les étoiles, le mauvais réseau cellulaire qui nous dispense des couples Instagram ; et par-dessus tout, le fond de l’air qui est bon… le même que je respirais quand Daniel Romano m’a jeté par terre, en 2018.

— Ah, Daniel ! Il était de la toute première édition. L’un de nos invités les plus récurrents.

Le festival imaginé par Zwarich et sa copine de l’époque est né au River Valley Bluegrass Park. « Nous avons tissé des liens avec le propriétaire des lieux, qui nous a laissé organiser notre propre truc. Il a plu tous les jours la première année et nous avons perdu un peu d’argent. Après un arrêt à Muskoka, nous avons découvert Fisher’s Paradise. »

River Sky est ainsi devenu une version « boutique » (abordable) du festival de musique. La petitesse de la municipalité où il se déroule évite les obstacles bureaucratiques, tout comme l’absence d’alcool en vente libre sur place. « La nature a un tel effet sur les gens, cela altère la chimie du corps humain. » L’édition de cette année confirmera donc la règle : souci de faire dialoguer festivaliers et communautés de musiciens. À commencer par des représentants de la scène montréalaise comme Pottery et Paul Jacobs, qui feront sur place ce que l’Homo sapiens faisait déjà il y a 350 000 ans (et que Joël et Bernadette feront sans doute encore aussi) : profiter du soleil tout en altérant sa chimie corporelle.

Du 18 au 21 juillet, riverandsky.ca