Manipulations hormonales: à l’assaut des perturbateurs endocriniens

Dans les jouets et autres produits utilisés par les jeunes enfants, on trouve plusieurs perturbateurs endocriniens.
Photo: Pierre-Yves Côté Dans les jouets et autres produits utilisés par les jeunes enfants, on trouve plusieurs perturbateurs endocriniens.

Ils sont invisibles et partout autour de nous : dans les aliments, les cosmétiques, les jouets pour enfants et les meubles. Chaque jour, nous côtoyons ces minuscules particules qui prennent d’assaut notre système hormonal. Ce n’est pas pour rien qu’on les qualifie de perturbateurs endocriniens. Soupçonnés d’être la cause de nombreuses maladies, dont le cancer et le diabète, ils sont devenus impossibles à éviter… ou presque !

L’industrie chimique a fait des miracles et a grandement facilité notre quotidien en développant le plastique, les cosmétiques et certains tissus. Mais un côté sombre commence à émerger de cette révolution. Ces produits sont fabriqués à partir de substances que l’on accuse de dérégler notre système hormonal.

Bouteilles d’eau, revêtement intérieur des boîtes de conserve, jouets, peintures, emballages alimentaires : il serait plus simple d’énumérer les produits qui n’en contiennent pas ! « On est exposés de manière continuelle », reconnaît Lise Parent, professeure en science de l’environnement à l’Université TELUQ. Une étude à l’échelle du pays avait d’ailleurs révélé que le sang de pratiquement tous les Canadiens contenait du bisphénol A, un perturbateur endocrinien largement répandu.

Cette substance avait fait les manchettes en 2008 alors que les biberons qui en contenaient avaient été interdits au pays afin de limiter les effets néfastes sur les bébés. Le Canada devenait ainsi le premier pays au monde à bannir ces produits. Depuis, force est de constater que la législation a très peu bougé, reconnaît Lise Parent. « On a retiré les biberons, mais du bisphénol A, il y en a encore partout. »

Photo: iStock Présents dans les pesticides, mais aussi dans de nombreux produits de la vie quotidienne, les perturbateurs endocriniens dérèglent les fonctions du système hormonal, nuisant à la santé et à la reproduction des populations.

Les perturbateurs endocriniens font preuve d’une grande ingéniosité pour se substituer aux hormones naturelles. Ils imitent la configuration de ces hormones pour se fixer aux récepteurs des cellules. L’organisme ne se méfie pas et les reconnaît comme des molécules d’oestrogène, par exemple, alors qu’il s’agit plutôt d’une pâle imitation. Ils peuvent aussi bloquer les récepteurs pour empêcher les hormones naturelles de s’y fixer.

Étonnamment, les effets des perturbateurs endocriniens sont plus importants à faible dose qu’à dose plus élevée. Ces substances ont une configuration moléculaire qui ressemble tellement à celle des hormones naturelles que le corps les laisse agir. Toutefois à plus forte dose, le corps comprend la ruse et active son système de défense.

Un système sensible

Le système hormonal occupe de nombreuses fonctions dans notre corps. « C’est comme un chef d’orchestre », explique Mme Parent. Il gère autant notre température que notre niveau de stress, notre sommeil ou notre taux de sucre.

Il s’avère toutefois extrêmement sensible. Un léger déséquilibre peut entraîner de nombreuses conséquences. De plus en plus d’études établissent d’ailleurs une corrélation entre l’omniprésence de ces substances et l’augmentation des grands maux de notre époque, comme les cancers du sein et de la prostate, la hausse de l’infertilité ou le diabète.

Cependant, établir un lien clair entre les perturbateurs endocriniens et ces problèmes de santé représente un immense défi pour les scientifiques, car on ignore l’effet de ce mélange de substances dans l’organisme. C’est ce qu’on appelle l’effet cocktail. « On peut difficilement décortiquer les centaines de molécules auxquelles nous sommes exposés et voir comment elles interagissent entre elles », explique Sébastien Sauvé, professeur en chimie analytique environnementale à l’Université de Montréal. « On se retrouve avec une soupe chimique dont les effets sur l’humain sont très difficiles à évaluer », ajoute Lise Parent.

« Impossible de s’y retrouver »

Alors que la réglementation tarde à être mise en place, comment peut-on agir en tant que citoyens ? « Malheureusement, c’est impossible de s’y retrouver », déplore Lise Parent, rappelant que les adolescentes utilisent 17 produits de beauté par jour, alors que leurs mères en utilisent 12. « La responsabilité de lire les ingrédients de chaque produit repose sur les citoyens, mais quand on va à la pharmacie, on ne devrait pas se retrouver devant des produits potentiellement cancérigènes ou qui ont un effet endocrinien. »

Pour la chercheuse, diminuer l’usage du plastique est l’une des premières choses à faire pour réduire la présence de ces substances dans notre quotidien.

Les principales substances au banc des accusés

  • Bisphénol A : biberons, bouteilles d’eau, revêtement intérieur des boîtes de conserve, emballages alimentaires
  • Parabènes : produits hydratants et cosmétiques
  • Pesticides
  • Phtalates : sacs de plastique, bottes de pluie, jouets en caoutchouc ou en plastique souple
  • Retardateurs de flammes (PBB et PBDE) : boîtiers de téléphone, séchoirs à cheveux, téléviseurs, rembourrure de meubles, tapis, véhicules

Et notre eau potable dans tout ça ?

De plus en plus de résidus de médicaments et de cosmétiques sont rejetés dans l’environnement. Résultat : les perturbateurs endocriniens contenus dans ces produits se retrouvent inévitablement dans les eaux usées. Quant à notre eau potable, est-elle exempte de tous ces contaminants ? « Heureusement, on gère notre eau potable beaucoup mieux que nos eaux usées », constate Sébastien Sauvé.

En effet, les stations d’épuration doivent répondre à des normes strictes concernant la présence de pesticides dans l’eau potable. Du même coup, ces traitements réussissent à éliminer plusieurs autres contaminants. Malgré tout, le chimiste conserve une inquiétude. « Je ne peux pas dire que je suis entièrement rassuré par tout ce que je vois dans notre eau potable », avoue-t-il.

Devrait-on bouder l’eau du robinet pour autant ? Pas nécessairement. « La piste de solutions à envisager serait de resserrer les normes concernant les résidus de contaminants afin de rassurer les gens et de leur offrir une eau de la meilleure qualité possible », conclut le chercheur.