La lutte de Taiwan pour changer de nom de délégation

Avec ses 12 médailles, dont deux d’or, Taiwan se classe au 26e rang des nations médaillées. Sur la photo, Kuo Hsing-chun reçoit sa médaille d’or chez les moins de 59 kg femme en haltérophilie.
Photo: Luca Bruno Associated Press Avec ses 12 médailles, dont deux d’or, Taiwan se classe au 26e rang des nations médaillées. Sur la photo, Kuo Hsing-chun reçoit sa médaille d’or chez les moins de 59 kg femme en haltérophilie.

Alors que Taiwan fracasse son record de médailles, plusieurs Taiwanais remettent en question l’obligation de compétitionner sous la bannière « Taipei chinois ». Mais la pression qu’exerce la Chine sur le Comité international olympique (CIO) pourrait freiner le désir de vouloir se présenter sous celle de « Taiwan », sans oublier les conséquences possibles sur les athlètes taiwanais.

Dans les années 1970, le nom « Taipei chinois » s’est voulu un compromis entre le Comité olympique de Taipei et le CIO afin de permettre à Taiwan de compétitionner lors des Jeux olympiques, puisque Taiwan n’est pas reconnu comme une nation indépendante par la Chine. Les règles de cette entente prévoient que Taiwan n’a pas le droit d’utiliser son nom, ni son drapeau, ni son hymne.

Le record de médailles établi par Taiwan aux Jeux de Tokyo ramène toutefois sur la table cette terminologie. Au moment d’écrire ces lignes, le Taipei chinois avait récolté 12 médailles, dont 2 d’or, le plaçant au 26e rang des nations médaillées. Un exploit pour cette île de 23 millions d’habitants, reconnue par seulement 15 pays, et ne possédant pas de statut mondial. Depuis, des voix s’élèvent pour appuyer ce changement de nom.

« C’est un peu frustrant. Je suis Taiwanais, Taiwan est mon pays. Quand je voyage à l’étranger, les gens nous appellent par notre pays, pas par Taipei chinois, commence Wu Meng-Chung, un résident de Taipei, la capitale. Les Taiwanais sont plus motivés qu’avant de vouloir essayer de lutter une fois de plus pour changer le nom. »

Même son de cloche du côté de Yan-Da Chen, un autre résident de la capitale. « J’ai l’impression que plus de personnes réclament ce changement, notamment grâce aux performances de nos athlètes [à Tokyo]. Les Taiwanais se sentent plus en confiance de dire ce qu’ils pensent », croit-il.

En 2018, un référendum demandait aux Taiwanais s’ils préféraient compétitionner aux JO sous la bannière « Taiwan » plutôt que « Taipei chinois ». À cette époque, le CIO avait même averti l’île qu’elle pourrait perdre son droit de concourir aux JO si elle changeait son nom, puisque cette décision relève de la compétence de l’organisation. Le statu quo l’a finalement emporté à 52 % des voix.

Mais avec la frénésie des Jeux de Tokyo, une des leaders du mouvement, l’ancienne athlète olympique taiwanaise Chi Cheng, serait en train de préparer un deuxième référendum pour que « Taiwan » soit représenté aux Jeux de Paris en 2024, selon certains médias locaux.

Pression sur les athlètes

Les athlètes ou les personnalités publiques taiwanaises osant se prononcer sur l’indépendance de Taiwan font face autant à des éloges qu’à des critiques sur les réseaux sociaux. Lorsque le duo d’athlètes taiwanais a remporté la finale du double masculin de badminton contre la Chine, le 31 juillet, un des vainqueurs s’est empressé d’écrire sur une publication Facebook « I am Wang Chin-Lin. I am from Taiwan », suivi de quatre drapeaux taiwanais. Sa publication a récolté plus d’un million de « J’aime », mais également son lot d’insultes.

Plus tôt cette semaine, la présentatrice de télévision taiwanaise Dee Hsu a écrit une publication Instagram dans laquelle elle qualifiait les athlètes taiwanais d’« athlètes nationaux », provoquant l’ire de certains internautes. Peu après sa publication — qui a depuis été retirée —, elle a perdu plusieurs commanditaires.

« Ça s’est déchaîné. Il y a beaucoup de tension du côté chinois. Les réseaux sociaux chinois sont noyautés par des nationalistes hystériques, c’est une question d’orgueil et d’enjeu national pour eux », affirme Yann Roche, professeur au département de géographie à l’UQAM et spécialiste de la géopolitique du sport.

Outre ces actions individuelles, le professeur soutient que la Chine n’est jamais bien loin pour maintenir le « Taipei chinois ». « Personne ne cache que c’est la volonté de la Chine. Il y a un jeu de coulisses dont on n’est pas toujours au courant […] mais c’est clair que la Chine fait pression [sur le CIO] », affirme celui qui est également chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand.

Wu Meng-Chun aimerait voir sa nation compétitionner sous la bannière « Taiwan », mais il garde une pensée pour les athlètes. « Si nous voulons nous battre pour changer le nom, il faut que nos athlètes soient d’accord avec cela, car la punition sera sur eux, pas sur le public. »

« Les athlètes taiwanais ont peur de ne pas pouvoir participer aux JO s’ils s’expriment de façon plus marquée […] Il y a une pression très forte qui se matérialise à l’échelle du CIO. C’est la preuve que pour les Chinois, ce n’est pas juste une question de sport », estime M. Roche.

Une pression qui va de pair avec la politique de la Chine unique prônée par le Parti communiste chinois qui considère l’île de Taiwan comme lui appartenant.

Et le CIO ? Accepterait-il le nom de Taiwan ? « Ça ne peut pas arriver », laisse tomber le professeur. « Parce que ce serait une prise de position politique [trop] forte », ajoute-t-il, en précisant que la Chine en termes de puissance constitue un poids non négligeable.

Malgré ce conflit terminologique et même idéologique, l’espoir règne chez les Taiwanais. « J’espère toujours que nous pourrons utiliser Taiwan à l’avenir. Nous sommes différents de la Chine. Nous avons des élections chaque année, souligne Yan-Da. Je suis optimiste, même si ça prendra du temps. »



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