Aux Jeux olympiques, les femmes sont encore loin d’être égales aux hommes

Pour pouvoir participer à ces JO, la boxeuse ontarienne Mandy Bujold a dû obtenir du Tribunal arbitral du sport qu’on tienne compte du fait que, si elle ne s’est pas qualifiée en même temps que les autres, c’est parce qu’elle était en congé de maternité.
Photo: COC, Michael P. Hall COC/La Presse canadienne/HO Pour pouvoir participer à ces JO, la boxeuse ontarienne Mandy Bujold a dû obtenir du Tribunal arbitral du sport qu’on tienne compte du fait que, si elle ne s’est pas qualifiée en même temps que les autres, c’est parce qu’elle était en congé de maternité.

Pour la première fois de leur histoire, les Jeux olympiques atteindront un équilibre presque parfait entre les hommes et les femmes cet été à Tokyo. Du moins, en ce qui concerne le nombre d’athlètes, parce que pour le reste, on est encore loin du compte.

Un peu moins de la moitié (48,8 %) des quelque 11 000 athlètes qui participeront aux Jeux qui s’ouvriront la semaine prochaine au Japon seront des femmes. Cette proportion était encore seulement du tiers à Atlanta, il y a 25 ans, et d’une femme sur cinq athlètes à ceux de Montréal en 1976.

Le Comité international olympique (CIO) promet que, cette année, son calendrier des compétitions assurera une visibilité égale entre les épreuves féminines et masculines. Pour la cérémonie d’ouverture, les délégations de chaque pays seront également encouragées à se donner un homme et une femme comme porte-drapeaux. Elles y seront notamment accueillies par la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, et la présidente du comité organisateur des Jeux, Seiko Hashimoto, qui a remplacé à ce poste un ancien premier ministre du Japon, Yoshirō Mori, forcé à démissionner après qu’il se fut plaint au mois de février dernier que les rares femmes de son organisation parlaient trop.

Le Canada ne sera pas en reste : son équipe de 371 athlètes est composée à 60 % de femmes, ce qui fera de Tokyo ses sixièmes Jeux d’été en sept éditions comptant une majorité d’athlètes féminines. Parmi elles, on retrouvera cette année la boxeuse ontarienne Mandy Bujold, qui a obtenu du Tribunal arbitral du sport qu’on tienne compte du fait que, si elle ne s’est pas qualifiée en même temps que les autres, c’est parce qu’elle était en congé de maternité. Il y aura aussi la joueuse de basketball de la Colombie-Britannique Kim Gaucher, à qui on a finalement accordé une dérogation spéciale pour qu’elle soit accompagnée à Tokyo de sa fille de 3 mois afin qu’elle puisse l’allaiter.

Des progrès « pris dans la bouette »

« Ça, c’est le bon côté des choses », dit Guylaine Demers, professeure titulaire au Département d’éducation physique de l’Université Laval et experte internationale sur les questions d’égalité et de discrimination dans le sport.

Mais si l’on porte attention à l’ensemble de l’œuvre, le bilan est bien moins reluisant. « Les chiffres globaux sur le nombre d’athlètes cachent d’importantes disparités entre les pays. Dans certains endroits, il est encore presque impossible pour les femmes de seulement rêver de se rendre aux Jeux. Mais le prochain enjeu majeur porte sur tout le reste. Lorsqu’on regarde la place des femmes dans le personnel d’entraîneurs, parmi les officiels, dans les équipes de soutien médical et technique, dans les postes de direction… On se rend compte que ça ne bouge vraiment pas vite. Pour les postes d’entraîneurs, je dirais même qu’on est pris dans la bouette. »

Aux derniers Jeux d’été, à Rio de Janeiro, les femmes comptaient encore pour seulement 29 % des officiels et étaient presque trois fois moins nombreuses (11 %) dans les rangs des entraîneurs, rapporte le CIO.

Le Québec et le Canada ne font pas tellement mieux à ce chapitre, déplore Guylaine Demers. En 2019, seulement 19 % de l’ensemble des entraîneurs-chefs en sport organisé étaient des femmes, tous niveaux confondus. Cette proportion était un peu plus élevée aux niveaux collégial et universitaire, avec 28 %, mais nettement plus faible dans l’équipe olympique canadienne aux derniers Jeux d’été de Rio et d’hiver de Pyeongchang, avec respectivement 17 % et 11 % de l’ensemble des entraîneurs. Quant aux femmes qui ont une place dans les conseils d’administration des fédérations sportives québécoises, elles sont à peine moins rares, à 22 %.

Secouer le bastion

« Au risque de sonner comme une professeure d’université, on voit bien là que le sport est l’un des derniers bastions de l’hégémonie masculine », souligne la chercheuse. En sport de haut niveau, la question est importante, parce que les femmes aussi devraient pouvoir aspirer à atteindre des sommets dans leur sport — non seulement comme athlètes, mais aussi comme entraîneuses, officielles ou dirigeantes.

Le CIO commence d’ailleurs « à mettre la pression » aux comités nationaux olympiques et aux fédérations sportives internationales pour qu’ils améliorent la situation. Il leur a fixé, par exemple, un objectif minimum de 30 % de représentation féminine dans leurs organes de direction. « À ce jour, plusieurs [d’entre eux] ont atteint l’équilibre entre les sexes, et beaucoup d’autres font des progrès constants pour combler l’écart », assurait-il l’automne dernier.

On voit bien là que le sport est l’un des derniers bastions de l’hégémonie masculine

« Il faudra que ces cibles s’accompagnent de sanctions, si l’on veut que ça bouge vraiment, souligne toutefois Guylaine Demers. Dans le monde du sport, on est lent et ancré dans la tradition. »

Une base à renforcer

Mais il n’y a pas qu’au sommet de la pyramide du pouvoir sportif qu’il faut que des choses changent pour permettre aux filles et aux femmes « de profiter comme les autres de ce que le sport peut apporter dans la vie », poursuit-elle. Actuellement, elles ne comptent toujours que pour un peu plus du tiers des adeptes des sports organisés au Québec.

On constate notamment qu’une fille sur trois abandonne le sport à son arrivée à l’adolescence, contre seulement un garçon sur dix. Cette soudaine désaffection tient à un plusieurs facteurs sur lesquels les dirigeants sportifs, les gouvernements et toute la société peuvent jouer un rôle.

On remarque, entre autres, que si de plus en plus de fédérations sportives cherchent à attirer plus de filles, elles se soucient rarement des causes de leur départ. On constate aussi que le fait d’avoir des femmes comme entraîneuses offre aux filles un mode d’encadrement qui leur convient souvent mieux, en plus de les exposer à des modèles auxquels elles peuvent s’identifier. On observe également que les enfants qui persévèrent dans le sport ont souvent des parents sportifs, et que cette influence est particulièrement forte sur les filles.

« Et puis, il y a toutes celles qui vont lâcher le sport à cause de la pression qui est encore mise aujourd’hui sur leur apparence. Il y a encore des filles qui pensent que d’avoir de gros muscles, de suer, de porter des vêtements plus amples et de ne pas être maquillées n’est pas sexy, ne correspond pas à ce à quoi elles sont censées ressembler », dit l’experte qui préside depuis vingt ans Égale Action, un organisme qui fait la promotion de l’égalité par le sport, en plus d’avoir lancé cette année un balado consacré à la place des femmes dans le sport, Jouer comme une fille, avec le journaliste sportif Marc Durand.

Elle se réjouit par contre de voir que les gouvernements fédéral et québécois semblent avoir pris au sérieux la question de l’égalité dans le sport depuis quelques années. « L’arrivée d’une femme, ex-athlète olympique, comme Isabelle Charest au poste de responsable de la Condition féminine et responsable du Sport, pour nous, c’est le jackpot ! Mais comme je l’ai dit, ce sont souvent des choses qui avancent lentement. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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