Le hockey comme dernier bastion de la masculinité virile

La culture du hockey s’organise autour d’un système de croyances. Les joueurs usent abondamment de rituels avant et pendant les parties.  
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne La culture du hockey s’organise autour d’un système de croyances. Les joueurs usent abondamment de rituels avant et pendant les parties.  

Les hostilités mâles sur glace reprennent ce soir. Le hockey est un sport qui se joue à six contre six et en fin de partie, la virilité l’emporte à tout coup avec beaucoup de coups.

À la deuxième période du premier match de la finale de la Ligue nationale de hockey, lundi soir à Tampa Bay, Jeff Petry, des Canadiens, qui joue « probablement » avec deux doigts facturés et un nez bien amoché, a lancé un boulet fulgurant. Alex Killorn du Lighting l’a arrêté avec sa cheville droite. « Ouch, ouch », ça venait de Montréal et ça faisait mal.

Le numéro 17 a glissé sur sa patte valide jusqu’au banc. Il s’est recroquevillé vers son pied blessé tandis qu’un coéquipier lui frottait un peu le dos par compassion. Alex Killorn, une belle pièce d’humanité de 31 ans, 6 pieds un pouce et 197 livres, est retourné sur la glace quelques minutes plus tard faire ce que pourquoi on le paye beaucoup de bidous.

Ainsi va la vie dure dans ce sport d’équipe considéré comme le plus rapide et un des plus violents du monde. À vrai dire, il n’y a que le Calcio Storico de Florence pour faire mieux (ou pire, comme l’on voudra) et encore, une seule fois l’an.

« Le hockey, c’est le dernier bastion de la masculinité virile », résume l’anthropologue québécois André Tessier qui a passé une décennie à le décortiquer, l’analyser, le comprendre et l’expliquer dans le cadre d’une thèse intitulée Sport et masculinité défendue récemment à la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales de Paris. Une version remaniée de l’étude est en préparation pour publication.

L’époque est à la fluidité des genres et aux identités non binaires, avec une infinité de subtilités. Le hockey résiste encore et toujours pour donner le spectacle d’un univers d’hommes sur l’ancien modèle.

« J’ai observé l’inobservable et comparé l’incomparable, résume le savant des arénas. J’ai étudié tout ce qui englobe le hockey. Pas les statistiques, pas les tactiques, ni le reste. J’ai appelé ça la culture du hockey. »

Les boys

André Tessier, cinquantenaire avancé, est lui-même un spécimen extrêmement rare : un ancien joueur devenu coach au niveau AAA doublé d’un intellectuel de haut niveau.

Prend-il encore plaisir à regarder son objet d’étude savante ? « Je commence à 17 h avec JC [Lajoie, l’animateur], je regarde l’avant-match, le match et Dave Morissette et souvent j’enregistre l’antichambre que je regarde le lendemain. Je suis un vrai fan. »

Le Dr Tessier fait partie de la lignée des anthropologues de la culture québécois comme ses maîtres les regrettés Bernard Arcand, Serge Bouchard et Pierre Marenda. Tous ont été marqués par le structuralisme du Français Claude Lévi-Strauss (1908-2009), spécialiste de la mythologie des « peuples primitifs », dont il a largement contribué à ennoblir la réputation.

Dans cette perspective théorique basée sur des observations de terrain, « l’ensemble des organisations sociales d’un peuple est toujours marqué par un style et forme des systèmes ». Ces structures complexes s’organisent souvent par oppositions binaires : sacré et profane, cru et cuit, célibat et mariage, centre et périphérie, ami et ennemi et puis mâle et femelle, bien sûr.

« Mon père, qui était bûcheron draveur, offre un autre modèle que celui de mes étudiants en classe, dit M. Tessier. Par contre, je retrouve cette forme de masculinité dans le vestiaire. Avant match et après match, on entend les mêmes jokes, on voit les mêmes comportements et il y a une forme de compétition entre les joueurs dans un sport très physique où les blessures sont fréquentes. Arcand et Bouchard ont écrit un texte intitulé De la fin du mâle. C’est pourquoi je parle du dernier bastion de la masculinité virile, là où des hommes se rassemblent avec la même philosophie, les mêmes idées, les mêmes comportements, etc. »

Des rituels

Pour maintenir cet ordre social et atteindre la victoire espérée, la culture du hockey s’organise autour d’un système de croyances. Les joueurs usent abondamment de rituels avant et pendant les parties.

« Ces rituels naviguent entre ce que l’on peut appeler une “routine” dans le langage sportif pour les uns, et des superstitions pour les autres lorsqu’ils invoquent des forces, disons “surnaturelles”, à des fins de protection », note la thèse.

Le terrain d’observation dans les ligues sénior AAA en a révélé un bon paquet qui va de la manière maniaque de « taper » son bâton et d’aiguiser ses patins, aux comportements du gardien qui parle aux poteaux de son but jusqu’à la façon d’enfiler son uniforme.

« C’est une question de coutume, de cérémonie et l’acceptation du rituel est souvent fondée sur une efficacité surnaturelle, explique M. Tessier. Quand il coachait les Nordiques, l’entraîneur Michel Bergeron empruntait toujours la même route pour se rendre au Colisée s’il avait gagné le dernier match et un autre chemin s’il avait perdu. Il a dit qu’il connaissait tous les chemins menant au Colisée. »

Les femmes des joueurs ne sont pas en reste avec leurs croyances. Angela Price, femme de Carey Price, en a sondé quelques-unes pour son blogue. Emilia Armia garde les mêmes vêtements que lors de la précédente victoire. Cat Toffoli porte et reporte les mêmes chaussettes.

Les gradins et les téléspectateurs intégrés à cette structure symbolique développent leurs propres rituels. « Le grand concept, c’est l’identité, dit l’anthropologue. Le partisan s’identifie au club de sa ville, de sa province, de son pays. Il y a une force dans cette identité qui permet aux supporters et encore plus aux fans de construire de nouveaux rituels. »

Une religion ?

Tout cela finit-il par constituer une sorte de religion ou d’absolu de substitution ? Après, tout, la Sainte-Flanelle a été analysée comme nouvelle religion du Québec postreligieux.

L’anthropologue n’y croit pas. Ou pas dans ce sens. Il parle plutôt d’un « système de croyances » qui a tout de même son graal (la coupe), son lieu sacré (l’aréna, avec ses bannières des victoires et des joueurs sanctifiés) et son saint des saints (le vestiaire, où apparaît le logo de l’équipe au sol qu’aucun joueur n’ose piétiner).

« Il y a bien des éléments du sacré », concède le structuraliste qui décortique ce problème en subtilités dans ses 400 pages savantes. On peut faire des analogies, mais ce n’est pas une religion. D’abord, il n’y a pas un dieu ou des dieux, dans cette culture du hockey. Ensuite, la religion ne prend pas de vacances alors que normalement le hockey arrête en été. »

Surtout, anthropologie oblige, André Tessier développe la thèse selon laquelle l’équipe de hockey forme une fratrie, une « tribu » avec son chef et ses guerriers « qui prennent tous les moyens de pouvoir affirmer qu’ils sont ou ont été les plus forts, les vainqueurs de la Coupe à un moment de leur histoire, et ce, devant des femmes qu’ils tentent de séduire ».

Il parle aussi du club et du vestiaire comme de l’équivalent de la « maison des hommes » de certaines sociétés traditionnelles. Les théories sur le diffusionnisme servent à suivre les emprunts du hockey aux Autochtones d’Amérique du Nord.

« La mère de Carey Price vient d’être élue cheffe de sa nation en Colombie-Britannique, conclut l’anthropologue qui compte bien écrire plus longuement sur ce sujet précis. Carey Price en a parlé en entrevue. Tout ça au moment où on découvre les tombes des enfants autochtones morts dans les pensionnats. Moi, je dis que si Maurice Richard est lié à la Révolution tranquille, au passage des Canadiens français aux Québécois, Carey Price est le Maurice Richard des Premières Nations. Si jamais il gagne la Coupe Stanley, son implication aura encore plus de poids. »

Le Saint-Graal

Quand on a présenté le trophée Clarence S. Campbell aux Canadiens de Montréal la semaine dernière, après la victoire contre les Golden Knights de Las Vegas, ni le capitaine Shea Weber ni ses coéquipiers n’y ont touché. Cet étrange comportement découle d’une superstition pour ne pas nuire aux chances de remporter le seul prix sur lequel on veut vraiment mettre la main : la coupe Stanley.

« La coupe, le vrai trophée, c’est le graal du hockey, dit l’anthropologue André Tessier. C’est le récipient merveilleux qui peut assurer l’immortalité. Avoir une bague de champion, avoir son nom sur la coupe, c’est immortel. Il y a une division bien claire dans la ligue entre ceux qui ont gagné la coupe et ceux qui ne l’ont pas. »

 

À voir en vidéo