En Biélorussie, les sportifs sur la ligne opposée

Nadezhda Ostapchuk a certes été déchue de son titre olympique des Jeux de Londres de 2012, mais elle s’est aussi ouvertement opposée à Alexandre Loukachenko ces vingt dernières années. 
Photo: Franck Fife Agence France-Presse Nadezhda Ostapchuk a certes été déchue de son titre olympique des Jeux de Londres de 2012, mais elle s’est aussi ouvertement opposée à Alexandre Loukachenko ces vingt dernières années. 

Depuis le scrutin contesté du 9 août, nombre d’athlètes ont cessé de soutenir le président Loukachenko. Un revirement malvenu pour ce dernier, qui s’appuie habituellement sur le sport pour valoriser son image.

« Nous sommes le point faible de Loukachenko », assure Konstantin Yakovlev, l’entraîneur du Handball Vityaz Club, en repos forcé pour ses convictions politiques. Rencontré dans un quartier récent et saturé de drapeaux blanc-rouge-blanc de l’opposition, à la périphérie de Minsk, où il vit, il raconte le sursaut démocratique qui touche le milieu sportif depuis cet été, après les violentes répressions qui ont suivi l’élection présidentielle contestée du 9 août. « L’image de Loukachenko repose sur les athlètes. Il adore le sport. Ça a toujours été un sujet de moquerie dans les vestiaires… Mais, dans l’ensemble, ils ont toujours eu peur de lui. Il peut récompenser ses champions avec un bout de terrain ou un appartement. C’est seulement maintenant que nous comprenons que le sport, c’est de la politique ! Mais très rares sont ceux à s’être opposés à Loukachenko dans le passé. »

Le dialogue est la seule solution possible. Les gens sont fatigués d’avoir peur.

L’ancienne championne du monde de lancer de poids Nadezhda Ostapchuk, 40 ans, en fait partie. C’est peu dire que l’athlète (déchue de ses titres olympiques pour dopage), dont la carrure est aussi imposante que son sourire est timide, s’est sentie seule ces vingt dernières années. « J’ai toujours exprimé ouvertement mes opinions, j’ai refusé de soutenir Loukachenko dès 2000, déjà à cause des répressions qui ont suivi la présidentielle, explique-t-elle. En 2010 aussi, il y a eu des violences. »

Tout le monde le savait, mais personne ne réagissait, confirme Konstantin Yakovlev. « Au fond, les sportifs ont toujours eu peur de Loukachenko : il choisit les présidents de fédération, il a tous les pouvoirs pour se débarrasser d’un athlète ou empêcher un recrutement à l’étranger. »

« Fatigués d’avoir peur »

Hors de question donc, pour Nadezhda Ostapchuk, de soutenir le régime. « Mes titres internationaux m’ont permis de ne pas dépendre de l’État, explique-t-elle. J’ai refusé d’aller aux cérémonies officielles, j’étais la seule. Personne ne m’a jamais soutenue ni blâmée. Personne ne disait rien. Aujourd’hui, beaucoup de sportifs ont décidé d’utiliser leur voix, de s’unir pour peser davantage. » La lanceuse de poids fait partie du Conseil de coordination, l’organe chargé par Svetlana Tikhanovskaïa d’assurer la transition démocratique. Elle a pour mission de contacter des personnalités politiques qui souhaitent rejoindre l’opposition ou travailler à une sortie de crise. « Le dialogue est la seule solution possible, estime-t-elle. Les gens sont fatigués d’avoir peur. »

Personne ne se souvient plus exactement qui a vaincu ses craintes et parlé le premier, mais de nombreux sportifs ont commencé par signer une lettre pour demander des élections libres, la fin des violences et la libération des prisonniers politiques, soit le triptyque habituel des opposants. Plus de 1000 athlètes ont signé. « Au début, ils n’étaient qu’une centaine », se souvient Alexandra Gerasimenya. Cette ancienne nageuse olympique, qui a ouvert sa propre école de natation, a décidé de devenir le visage de SOS.BY, un fonds de solidarité « destiné aux sportifs qui ont perdu leur bourse, sont privés d’accès au stade ou subissent des violences psychologiques ». Elle-même est réfugiée à Vilnius, en Lituanie, et travaille à déposséder Alexandre Loukachenko de la diplomatie du sport qui lui est si chère.

Cible de choix

Première victoire obtenue cette semaine : la Fédération internationale de hockey sur glace a privé Minsk de l’organisation des championnats du monde en 2021, au profit de la Russie. La Lettonie, coorganisatrice, conserve sa moitié de la compétition. Autant dire qu’ils ont tapé là où ça fait mal : le sport de patinage confine à l’obsession chez Loukachenko qui, à 66 ans, participe lui-même à des tournois. La prochaine étape pour le fonds de solidarité est d’obtenir que les athlètes puissent participer à des compétitions sous un autre drapeau que celui, rouge et vert, associé au régime. « Nous faisons pression sur le Comité international olympique, explique Alexandra Gerasimenya, pour que les athlètes puissent concourir sous le drapeau blanc neutre. Ils nous ont reçus, mais c’est une institution plutôt réticente à se mêler de politique… »

Si de nombreuses stars du sport, des coachs, des professeurs, se sont mobilisées en créant notamment un syndicat libre — même s’il ne porte évidemment pas ce nom —, ils sont aussi une cible de choix. C’est l’opinion de la célèbre basketteuse Elena Letchevko, qui a passé deux semaines en prison dans des conditions difficiles après une arrestation spectaculaire à l’aéroport de Minsk. Quant à ceux qui restent fidèles à Loukachenko, ils utilisent aussi leur force pour servir le régime : ce sont deux sportifs, Dimitri Shakuto, boxeur professionnel, et Dimitri Baskau, chef de la Fédération de hockey sur glace, qui sont soupçonnés d’avoir battu à mort la semaine dernière Raman Bandarenka, un militaire de 31 ans pendant qu’il participait à une manifestation.