Expos de 1994: le rendez-vous manqué

En 1994, il n’y avait pas à chercher très loin, la crème de la crème du baseball se trouvait à Montréal P.Q.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En 1994, il n’y avait pas à chercher très loin, la crème de la crème du baseball se trouvait à Montréal P.Q.

La chose n’est pas de notoriété publique, mais les astres sont des êtres particulièrement entêtés. Et quand ils décident de ne pas s’aligner, on aura beau s’agiter comme des consommateurs de substances en manque, prier les dieux du sport qui existent beaucoup moins qu’on le pense, hurler sa colère ou sa peine, rien n’y fait. On prend son trou, et c’est bien tant pis pour vous.

Et en ce 14 septembre 1994, c’était il y a longtemps, 25 ans aujourd’hui mais comment diable oublier pareil camouflet, le trou était tellement sans fond que personne n’allait pouvoir en sortir sans séquelles majeures. Ce jour-là, Allan « Bud » Selig, commissionnaire de ses homologues propriétaires d’équipes du baseball majeur davantage que commissaire-en-fonction, son titre officiel, annonçait que le reste de la saison régulière et toutes les séries éliminatoires étaient annulées. Du jamais vu. De l’impensable en béton. Non mais, pour qui se prenaient-ils ? Surtout, pour qui nous prenaient-ils ?

Les joueurs avaient déclenché une grève un mois auparavant, le 12 août, mais on connaissait le tabac, depuis le temps qu’on se faisait trimballer. C’était le huitième arrêt de travail en 22 ans dans les ligues majeures, et toujours ils avaient trouvé le moyen de réparer les proverbiaux pots cassés avant qu’il ne soit trop tard. Ce serait nécessairement le cas cette fois encore. Quelqu’un allait se lever, bondance, et faire en sorte que les autres retrouvent un brin de raison. Annuler la Série mondiale, puissant symbole de l’Amérique depuis 1903 et disputée sans interruption, même pendant des guerres mondiales et cinq semaines après le 11 Septembre, depuis 1905 ? Il y a des choses qui ne se font juste pas, non ?

Non. Tout se fait. Tout se peut.

Joyeux gâchis

Il s’agissait, bien entendu parce que c’est toujours comme ça, d’une histoire de gros sous. De plafond salarial, de partage des revenus, de taxe de luxe, de franchises logeant dans des petits marchés qui allaient toutes mourir dans d’atroces souffrances si on ne procédait pas à des changements draconiens. Pour que son mental s’y retrouve, il était recommandé à l’amateur moyen de consulter non pas son psy, mais son comptable agréé.

On l’a su par la suite, les menaces étaient largement exagérées et une seule ville allait à terme perdre son club. Est-il vraiment besoin de la nommer ?

Quel joyeux gâchis, quand même. En 1994, il n’y avait pas à chercher très loin, la crème de la crème du baseball se trouvait à Montréal P.Q. Rendement de 74-40, le meilleur des majeures, au moment de la grève. Six matchs de priorité sur Atlanta au sommet de la division Est de la Ligue nationale. Une équipe totalement spectaculaire. Et tout à coup, paf, on s’est fait dire que les astres n’étant pas alignés pour des motifs très complexes qui ne regardent qu’eux, c’était fini. Il n’y aurait pas de championnat. On ferme ! Tout le monde dehors !

Il n’y avait jamais eu d’alignement pour les Expos avant, on ne le savait que trop, et il n’y en aurait jamais après, ce qu’on ne pouvait savoir mais qu’on redoutait. La saison 1995 n’était pas encore commencée que déjà, ils avaient délesté de leur formation Larry Walker, Marquis Grissom, John Wetteland et Ken Hill. Aussi bien dire leur coeur et une bonne partie de leur âme.

Il est facile de jouer au pronostiqueur du lendemain, mais en observant les choses à un quart de siècle de distance, c’était le début de la fin. Une longue et pénible décennie d’agonie s’ouvrait, malgré quelques soubresauts, il est vrai. Malgré Pedro Martinez et Vladimir Guerrero, malgré les courses improbables de 1996 et 2003, la ferveur s’est lentement mais sûrement évaporée et a choisi le silence pour se faire entendre, et la mort est survenue dans l’indifférence généralisée alors qu’il y avait 90 pieds non seulement entre chacun des coussins sur les sentiers, mais aussi entre chacun des spectateurs au Stade olympique.

Qui sait ce qui serait arrivé si les Expos de Montréal avaient remporté la Série mondiale de 1994 ? Les événements auraient peut-être pris la même tournure tellement les moyens de maintenir un club présentable n’étaient pas là. En revanche, peut-être que… Qui sait, qui sait ?

Quoi qu’il en soit advenu, il restera toujours le souvenir d’un rendez-vous manqué, d’un possible qui nous a filé entre les doigts, d’un tapis moelleux qui nous a glissé sous les pieds. Un rendez-vous sacrifié sur l’autel de la cupidité. Il n’y a qu’à espérer qu’une autre occasion se présente un jour. Tout le monde devrait avoir droit à une deuxième chance.