Dopage: l’AMA joue sa dernière carte, selon Travis Tygart

Travis Tygart, patron de l’Agence américaine antidopage
Photo: Susan Walsh Associated Press Travis Tygart, patron de l’Agence américaine antidopage

Pour le patron de l’Agence américaine antidopage, Travis Tygart, la crédibilité de l’Agence mondiale antidopage (AMA) serait entamée si elle devait lever la suspension de la Russie, jeudi, lors de la réunion de son comité exécutif. « Elle joue sa dernière carte », a estimé dans un entretien à l’AFP celui qui a fait tomber l’ex-vedette du cyclisme Lance Armstrong. Propos recueillis par Rob Woollard.

Comment interprétez-vous la publication vendredi par l’AMA de la recommandation de son comité indépendant, favorable à la levée de la suspension de la Russie, à une semaine de la réunion de son comité exécutif ?

L’AMA a voulu faire un tour de passe-passe et s’est fait prendre la main dans le sac. Ils ont essayé de faire des clarifications samedi en publiant des documents additionnels, mais ce que montrent ces documents, et ce que tout le monde soupçonnait, c’est que l’AMA a fait des compromis [avec la Russie]. C’est vraiment risible, comme cette lettre de deux paragraphes qui n’accepte pas les conclusions du rapport McLaren [rapport qui met en évidence l’existence d’un dopage d’État en Russie entre 2011 et 2015, dont la reconnaissance est l’une des deux conditions pour la levée de la suspension de la Russie], mais qui accepte une décision du CIO, déjà entrée en vigueur. À quoi ça sert ? Nous savons tous que reconnaître l’existence d’un problème est la première étape pour le résoudre. Certains sportifs doivent recevoir des excuses, pas une vague lettre qui ne veut rien dire, alors que dans le même temps [la Russie] nie publiquement tout et dit qu’elle n’a jamais fait ce qui lui est reproché. C’est une blague et une nouvelle gifle qu’on donne aux sportifs propres à travers le monde.

Y a-t-il des éléments qui vous permettent d’avoir confiance dans la Russie ?

Aucune chance. Comme le dit le proverbe, tu me trompes une fois, c’est de ta faute, tu me trompes deux fois, c’est de ma faute. Tout ce qu’on a de la Russie, c’est « Ayez confiance en nous, nous voulons revenir sur la scène sportive internationale ». Thomas Bach [le président du Comité international olympique] a rencontré Vladimir Poutine après la Coupe du monde de football et tout ce qui a été annoncé après cette rencontre, c’est qu’ils voulaient que la Russie revienne sur la scène internationale. C’est tout ce qu’ils ont fait.

À partir du moment où vous commencez à penser que les autorités sont prêtes à fermer les yeux, que ce soit sur un pays entier comme la Russie ou sur des sportifs individuellement, la pression devient forte pour que vous jetiez, vous aussi, l’éponge et que vous trichiez

Le mois dernier, vous aviez regretté que Thomas Bach semblait avoir jeté l’éponge dans le combat contre le dopage lorsqu’il avait déclaré à la chaîne de télévision CNN que le dopage existerait toujours : est-ce que, à vos yeux, l’AMA a, elle aussi, jeté l’éponge ?

C’est certain, je pense que malheureusement, c’est ce que le CIO veut et les derniers communiqués de l’AMA préfigurent ce qu’il va se passer. Nous sommes au bord du gouffre alors que l’AMA joue sa dernière carte pour regagner la confiance des sportifs à travers le monde. L’AMA donne l’impression que c’est acceptable de faire des « compromis nuancés », selon ses propres termes. C’est inacceptable pour les sportifs qui respectent les règles et qui attendent que l’autorité mondiale antidopage applique les règles par principe et ne fasse pas des compromis.

Est-ce que la réputation et la crédibilité de l’AMA sont désormais irrémédiablement endommagées ?

Je pense qu’elle joue sa dernière carte. Ils ont l’occasion de rectifier le tir, mais les sportifs sont frustrés, ils ont le sentiment que les instances internationales veulent réintégrer la Russie à tout prix, même si le prix à payer coûte sa crédibilité au système de lutte contre le dopage et affaiblit l’AMA aux yeux du monde entier. Si vous êtes sportif, vous vous retrouvez dans une position horrible : c’est déjà assez difficile comme cela de vivre avec la réglementation antidopage, ils veulent un sport propre, ils veulent participer à des compétitions propres, mais seulement s’ils ont le sentiment que ceux qui édictent ces règlements les soutiennent. À partir du moment où vous commencez à penser que les autorités sont prêtes à fermer les yeux, que ce soit sur un pays entier comme la Russie ou sur des sportifs individuellement, la pression devient forte pour que vous jetiez, vous aussi, l’éponge et que vous trichiez.

Que se passera-t-il si le comité exécutif de l’AMA vote la levée de la suspension de la Russie ?

Cela sera un jour terrible pour les sportifs propres, mais il ne faut pas qu’ils jettent l’éponge. Ces organisations, qui ont une gouvernance défectueuse, auront un jour un moment de vérité et changeront […] À un moment donné, les diffuseurs et les commanditaires vont voir que le système est défectueux et demander des changements. Est-ce que ce moment est venu ? Je ne sais pas, mais ils sont horriblement silencieux. La flamme olympique ne brillera plus du même éclat, si on n’a pas une autorité indépendante et mondiale qui assure l’intégrité du sport et la santé des sportifs.