Le hockey des Montréalaises

L’équipe de hockey du Royal Victoria College, campus McGill, en 1923
Photo: Musée McCord L’équipe de hockey du Royal Victoria College, campus McGill, en 1923

À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Deuxième de dix articles.

L’histoire de Montréal regorge de dates mémorables liées au hockey, à tel point que leur seule énumération pourrait occuper un journal au complet. Retenons-en donc deux qui ont marqué des tournants essentiels dont on ressent encore les effets de nos jours.

3 mars 1875. James Creighton a fait bien des choses dans sa longue vie — avocat, ingénieur, journaliste —, mais ce qui lui vaut de passer à la postérité, c’est d’organiser le tout premier match de hockey dans une enceinte couverte connu. Certes, le sport existe déjà à ce moment sous une forme ou une autre — après tout, Creighton se fait livrer des bâtons depuis sa Nouvelle-Écosse natale —, mais cette fois-là, on le codifie. Neuf joueurs par équipe, une rondelle de bois au lieu d’une balle de crosse, deux poteaux à chaque extrémité pour faire office de buts, 60 minutes de jeu.

L’événement a lieu au Victoria Skating Rink, une salle multifonctionnelle inaugurée en 1862 tout juste au nord de ce qui est aujourd’hui le boulevard René-Lévesque, entre les rues Drummond et Stanley. Particularité : la surface glacée sur laquelle le groupe mené par Creighton affronte des étudiants de l’Université McGill fait 204 pieds de long sur 80 de large, soit à peu près la taille de toutes les patinoires réglementaires en Amérique du Nord aujourd’hui (200 x 85).

26 novembre 1917. Des propriétaires d’équipes de l’Association nationale de hockey (ANH), un circuit qui traverse une crise interne, sont réunis à l’hôtel Windsor, sur la rue Peel. Ils ont déjà tenu plusieurs rencontres sans pouvoir en arriver à une décision définitive, mais cette fois-là est la bonne : ils annoncent la création de la Ligue nationale de hockey, qui comptera quatre clubs et amorcera ses activités en décembre de la même année. La LNH ne tardera pas à frôler la mort à quelques reprises, mais elle survivra contre vents et marées pour devenir le géant qu’elle continue d’être au XXIe siècle.

Deux moments fondateurs, entre lesquels une plage de 40 ans voit un sport se développer, se définir, se structurer. Un sport qui finira aussi, à une époque où cela n’est pas nécessairement bien vu de tous, par s’ouvrir aux femmes.

En jupe longue

Le match du 3 mars 1875 ne mettait évidemment aux prises que des hommes. Mais, note Lynda Baril, auteure en 2013 de Nos Glorieuses. Plus de cent ans de hockey féminin au Québec, plusieurs femmes ne manquent pas de remarquer et de s’enticher de cette discipline tout en rapidité et en finesse lorsqu’on en extirpe la brutalité. « Mais il faudra attendre une quinzaine d’années avant que ça commence à s’organiser, qu’on mette des équipes sur pied. »

Au début, des femmes sont épisodiquement invitées à participer à des matchs informels, au Victoria ou ailleurs. Il faut dire qu’on ne leur rend pas la tâche aisée : celles qui pratiquent le hockey doivent le faire, par exemple, en jupe longue. Bien des hommes réprouvent le principe même du sport féminin, à commencer par la puissante hiérarchie de l’Église catholique.

C’étaient des femmes courageuses. Elles devaient se ficher des objections qu’on pouvait soulever à l’égard de leur participation. Leur amour du hockey l’emportait sur tout.

En 1888, Frederick Arthur Stanley est nommé gouverneur général du Canada. Quelques mois après son arrivée au pays, il se rend au populaire carnaval d’hiver de Montréal, où il assiste notamment à un match de hockey, le premier de sa vie,« une partie enlevante qui oppose les Victorias et l’Association athlétique amateur de Montréal, deux des meilleures équipes masculines de la métropole», écrit Lynda Baril. Lui et sa fille Isobel, alors âgée de 12 ou 13 ans, tombent instantanément amoureux du sport. Tellement qu’à son retour à Rideau Hall, il veillera à faire aménager une grande patinoire sur les pelouses de la résidence. Et c’est là qu’aura lieu le tout premier match entièrement féminin connu, auquel participe Isobel, en mars 1889.
 

Et avant de reprendre le chemin de l’Angleterre en 1893, Lord Stanley verra bien sûr, sur la recommandation d’Isobel et de ses frères, à créer un trophée qui portera son nom et deviendra accessoirement l’un des plus convoités de tout le sport organisé.

Du temps et de l’argent

À son commencement et pendant plusieurs années, voire plusieurs décennies, le hockey féminin à Montréal sera essentiellement une affaire d’anglophones. Une question de moyens, évoque Lynda Baril, la bourgeoisie anglo de la ville ayant la possibilité de se doter d’installations et disposant de temps libre pour s’adonner à la pratique de sports. D’attitude, aussi : pour l’Église qui tient le peuple francophone dans le creux de sa sainte main, la tâche de la femme consiste à faire des enfants et à entretenir la maison, et certainement pas à disputer un sport où la combativité est de mise et la grâce laissée au vestiaire.

C’est donc tout naturellement au collège Royal Victoria de l’Université McGill qu’on verra, à partir de 1894, les premières équipes de hockey féminin se former à Montréal.

Le hockey féminin connaîtra ses premières heures de gloire à l’occasion de la Première Guerre mondiale. Les hommes partis au combat ou simplement enrôlés pour soutenir l’effort, les femmes prennent la place (même si, par exemple, l’ANH poursuit ses activités). Près d’une trentaine d’équipes existent dans l’île et leurs matchs sont très suivis, notamment la Ligue de hockey des dames de l’Est, qui présente ses rencontres au patinoir Jubilee — à l’époque, il n’était pas rare de voir le mot utilisé au masculin —, dans l’est de la ville. L’enthousiasme est tel que la police doit parfois intervenir.

« Il y avait l’effet de nouveauté, dit Lynda Baril à propos de cet engouement. Mais on rapporte aussi que les joueuses offraient un excellent spectacle. »

Bien entendu, le chemin à parcourir sera encore long. Aujourd’hui encore, même si les choses ont énormément évolué et qu’on applaudit les patineuses sur la scène olympique, les hockeyeuses n’ont pas la partie facile, qu’il s’agisse de financement, d’encadrement ou simplement de reconnaissance. Mais on ne doit jamais oublier les pionnières. « C’étaient des femmes courageuses, indique Lynda Baril. Elles devaient se ficher des objections qu’on pouvait soulever à l’égard de leur participation. Leur amour du hockey l’emportait sur tout. »