Hors-Jeux: Pas cette fois

Poser que la Finlande espérait fort fort dans son conscient collectif ne marquer qu'un seul misérable petit but de plus que la Suède en cette tombée de rideau des XXes Jeux olympiques d'hiver (Turin 2006), oui, poser cela relèverait de l'euphémisme outrancier, un peu comme si quelqu'un osait dire que «la sirène de la cérémonie de clôture, elle était pas mal, et si elle était invitée à mon prochain cocktail mondain de socialisation, je n'en serais pas irrité outre mesure».

Ces dernières heures, on avait risqué quelques comparaisons, genre Canadien-Nordiques ou je ne sais trop quoi, mais ça n'y était pas du tout. La Finlande et la Suède, ce sont des siècles de voisinage accumulé, le petit contre le plus grand, une rivalité sportive exacerbée. Comme dénouement de quinzaine, on ne pouvait demander mieux qu'un match de médaille d'or de hockey entre ces deux-là, à moins évidemment que le grand organisateur n'ait décidé que le 50 km de ski de fond allait être remporté par un Italien, Giorgio di Centa, qui allait grimper le podium, se voir remettre sa médaille par sa soeur membre du CIO et se faire jouer l'hymne national en plein dans le grand stade devant l'humanité réunie. Uniti, per Dio, comme on a pu le constater deux fois plutôt qu'une. (C'était juste avant que l'on ne donne un autre hymne, YMCA, une composition de Puccini selon mes sources qui n'ont pas lâché le vermouth turinois depuis jeudi.)

Mais bon, pas cette fois a aussi dit le grand organisateur, en fait de misérable petit but de plus, il est allé à la Suède. À la fin, Henrik Lundqvist a fermé la porte une dernière fois et une autre dernière et encore une autre dernière, et ça s'est réglé 3-2, tout comme ça s'était réglé 3-2 en défaveur des Finlandais lors de la dernière Coupe du monde de hockey, mais que voulez-vous, le sport est ainsi, un dixième de seconde de plus ou de moins et votre destin change et il est déjà trop tard. Remarquez, ce n'est pas rien la Suède. Assez sûre d'elle en hockey pour ne pas même pas avoir le nom du pays sur son uniforme comme les autres. Seules trois couronnes, Tre Konor comme qu'on dit, avec l'idée sous-entendue que, du Kazakhstan à l'Argentine, vous savez illico à qui vous avez affaire lorsque vous apercevez les jaune et bleu. En plus, vous dire, Les Trois Couronnes, cela évoque un nom de delicatessen où on peut déguster une poutine à quatre heures du matin. Charmant et convivial.

La Finlande n'a donc toujours pas battu la Suède en tournoi olympique depuis 1972, ça se passait à Sapporo. Ce qui nous rappelle un fait intéressant: en 1972 (comme en 1976), le Canada avait boycotté le hockey aux Jeux parce qu'il contestait la définition d'«amateur» défendue par le CIO et qui permettait aux pays du bloc de l'Est d'envoyer leurs meilleurs alors que nous devions nous contenter du gagnant de la coupe Allan ou quelque chose du genre. Six mois plus tard, d'ailleurs, nous verrions que les professionnels canadiens étaient très, mais alors là vraiment très largement supérieurs aux faux amateurs d'Europe (comme c'est encore le cas aujourd'hui). Et si, quand il est question de l'équipe de Suède de 1972, il vous vient automatiquement à l'esprit le nom d'Inge Hammarstrom, c'est que vous avez passé l'âge de vous mettre au snowboard cross; essayez plutôt le bobsleigh sans élan.

À part ça, vous savez ce qu'a dit le premier ministre de la Suède, Göran Persson? Que les Finlandais avaient pratiqué un style de jeu ennuyeux. «Plattmatch», c'est le mot qu'il a utilisé. Mais si ce n'est pas très poli tout en étant à la hauteur de la rivalité, les commentateurs suédois, eux ne s'ennuyaient pas. Une petite idée de leur enthousiasme de fin de match, qui bat en brèche certains stéréotypes scandinaves, c'est le moins que l'on puisse dire, peut être obtenue dans cet extrait que nous signale Mr. Dupontsson, correspondant de Hors-Jeux dans les environs du cercle polaire septentrional: http://www.sr.se/cgibin/Radiosporten/nyhetssidor/index.asp?programID=2504&nyheter=1, et vous cliquez sur le lien «Matchens alla mal och den dramatiska slutminuten». Sachons espérer qu'il sera encore là aujourd'hui. Dramatiska en effet. Ça déménage. Oïe oïe oïe, comme l'on peut entendre.

Cela étant, en matière de hockey sur glace, une constatation s'impose: finale de 1998, République tchèque-Russie; finale de 2002, Canada-États-Unis; finale de 2006, Suède-Finlande. Six équipes différentes. C'est que la formule du tournoi ne permet justement pas la création de vraies équipes. Répétons-nous, quand on joue des matchs dans la Ligue nationale, y compris sur la côte du Pacifique, le dimanche 12 février, et que le calendrier olympique commence le mercredi 15 février en Europe, c'est un peu n'importe quoi.

Mais je suis certain que vous espérez fort fort dans votre conscient individuel que Saku Koivu ne s'arrêtera pas en si bon chemin.

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Puisqu'il est question de chemin, celui de Vancouver 2010 s'est ouvert hier. Avec des autochtones au coeur de la cérémonie, bien sûr, parce que l'idéal de paix universelle promu par le mouvement olympique implique que l'on fasse semblant d'oublier qu'on ne souvient pas que les autochtones, ben, on leur a parfois fait passer la paix universelle sur le corps.

Il y avait aussi un ski-doo, et l'occasion était belle, pour ne pas dire carrément incroyable, de songer que tiens, quelle fantastique idée: des courses de ski-doo en 2010. Avec des 500 m et des 1000 m et des 1500 m et des 5000 m et des 10 000 m et des poursuites et des relais et une formule biathlon permettant aux motoneigistes de s'arrêter pour abattre un grizzly, le Canada pourrait atteindre 150 médailles et enfin être fier de lui.

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Puisqu'il est question de médailles, tout le monde sait que vous aimez les compter. Enfin, pas toutes, juste celles que remporte le Canada (aussi appelé «nous» en langage olympique du terroir, «nos» athlètes, «nos» ceci, «nos» cela, comme si ces jeunes pleins de détermination n'étaient pas capables de s'appartenir tout seuls, surtout qu'on ne leur donne pas un sou pour les remercier de faire rejaillir l'honneur sur nous). Et là, vous êtes arrivés à 24, et vous avez songé si seulement nos millionnaires du gouret ne s'étaient pas pogné le beigne d'aplomb, l'objectif aurait été atteint.

Vous avez aussi compté les médailles de toutes sortes de manières pour déterminer que nous terminions au troisième rang du classement des nations, car il y a les médailles d'or, mais il y a aussi le total de médailles, et je pense que vous avez vraiment du temps à perdre. Et il y a aussi l'histoire, le plus grand total historique, ce à quoi il faut ajouter ceci: en 1988, on décernait 46 médailles d'or, d'argent et de bronze. En 2006, on en a décerné 84.

Voyez comme l'absolu est relatif.

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Ainsi, mesdames messieurs, prend fin cette belle aventure de 17 jours (ceux-là, il est permis de les compter) consistant à rester assis pendant 150 heures sans virer patraque. Il me reste une médaille au fond du tiroir, je la remets à Joey Cheek et Clara Hughes et à tous les autres qui ont déjà annoncé qu'ils remettaient des milliers de dollars à l'organisme Right To Play, qui favorise le jeu dans les pays déshérités, parce que quand il ne reste rien, il reste encore à jouer.

D'ici à une prochaine communication autour de la Classique mondiale de baseball qui commence vendredi, soyez de bons citoyens, ne jouez pas avec votre manger, n'oubliez surtout surtout pas de fermer la télé en quittant la pièce et, ben, et puis euh.