Recalibrer les espaces urbains à l’ère de l’hyperconnectivité

Selon Guillaume Éthier, la rue Saint-Viateur, dans le Mile End, est un endroit qui présente plusieurs «qualités propres à ce que peut devenir une avenue commerciale intéressante, avec de la vie».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Selon Guillaume Éthier, la rue Saint-Viateur, dans le Mile End, est un endroit qui présente plusieurs «qualités propres à ce que peut devenir une avenue commerciale intéressante, avec de la vie».

En cette ère d’hyperconnectivité façonnée par Internet, les ordinateurs et les téléphones intelligents, comment faire pour « réhumaniser » la ville et s’approprier les espaces de façon tangible, plutôt que de se réfugier dans une « cité numérique » et des espaces de sociabilités désincarnés ?

Dans un nouvel essai officiellement lancé en juin, Guillaume Éthier, professeur du Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), imagine une « ville analogique », c’est-à-dire une « petite utopie » qui est « fondamentalement à l’opposé des défauts du numérique ».

« Les choses sont en train de changer sur le plan de la sociabilité et de l’espace public. Il y a un glissement vers le numérique, notamment à partir des espaces concrets, expose-t-il. L’idée est de prendre acte de ce passage et d’imaginer une ville qui essaierait de réimaginer son rôle à partir de cette nouvelle donne. »

Le Devoir l’a rencontré rue Saint-Viateur, dans le Mile End, à Montréal. Un endroit qui, selon lui, présente plusieurs « qualités propres à ce que peut devenir une avenue commerciale intéressante, avec de la vie ».

Les cafés, librairies, restaurants et commerces bigarrés pullulent dans la rue et, ici et là, les passants peuvent s’asseoir. Le professeur désigne un espace un peu à l’écart, avec deux bancs entourés de murets et de végétation, aménagé à côté d’une petite épicerie spécialisée.

« C’est bien d’avoir de petits espaces d’intimité, des bulles », dit-il. Il fait l’éloge de la lenteur, dans un monde qui tend plutôt à la rapidité et à la réactivité immédiate. « Ça permet une autre appropriation de la ville et de s’arrêter dans le flux », ajoute-t-il.

L’inverse serait des espaces « très génériques », des « non-lieux » « glissants », comme les aéroports, les grands centres commerciaux, les supermarchés ou les chaînes de café comme Starbucks. Des espaces sans densité culturelle et dans lesquels les gens sont en transition.

« C’est un lieu dans lesquels on sait que, peu importe où on est dans le monde, on va avoir exactement la même expérience », souligne le chercheur en parlant des cafés Starbucks, qu’il conçoit comme des produits de l’ère numérique et qui changent la façon d’occuper la ville, tout comme les Airbnb ou les Uber. « À l’intérieur, on y trouve des travailleurs qui ont des laptops, qui font 1000 métiers et qui sont connectés sur les mêmes outils », ajoute-t-il.

Le professeur affirme que l’espace urbain dans les villes modernes a de moins en moins de choses à offrir pour inciter les gens à passer du temps hors ligne.

Il fait ainsi l’apologie de lieux fluides et pleins de vitalité, où les gens peuvent se rencontrer en étant déconnectés d’Internet et des réseaux sociaux. « Il y a des choses qui ne se reproduisent pas en ligne. On le voit avec le projet du métavers, c’est tellement grossier par rapport à la richesse des comportements à l’extérieur », souligne-t-il.

Les choses sont en train de changer sur le plan de la sociabilité et de l’espace public. Il y a un glissement vers le numérique, notamment à partir des espaces concrets.

Un peu plus loin, Mary, qui réside dans une rue transversale à Saint-Viateur,a un pinceau à la main et s’active, avec deux autres personnes, àdonner forme à une grande murale dans une ruelle, sur laquelle on voit un cours d’eau, de la végétation et des animaux. « Je voulais imaginer comment était le paysage ici avant la construction, et comment ce serait si on permettait plus de biodiversité en milieu urbain », explique-t-elle. Quelques passants s’arrêtent pour observer.

« Il suffit de marcher un petit peu plus lentement et d’être en mode contemplatif pour se rendre compte que ces choses-là existent, glisse Guillaume Éthier. Parce que, autrement, branché ailleurs ou dans une vie où nous faisons seulement passer du point A au point B, ils passeraient inaperçus. »

Éloge de l’imperfection

Les villes doivent également assumer et célébrer une part d’imperfection. L’idéal de la ville intelligente, qui se veut efficace à tout prix et suréquipée de capteurs et de caméras qui traquent le citoyen, n’impressionne pas le chercheur. Il la considère comme « un idéal de classe moyenne supérieure », qui pense la vie urbaine « comme quelque chose de désordonné, à domestiquer » et qui veut normaliser les comportements.

Le Champ des possibles dans le Mile End, qui se décrit comme un lieu qui « réinvente l’utilisation de friches industrielles abandonnées », représente bien le type de lieu « informel » et expérimental qui sort de cette vision et qui est nécessaire à une ville. « Les règles sont un peu différentes, on peut s’isoler et être à l’abri des regards », dit Guillaume Éthier.

Çà et là, le marcheur aperçoit des ronds de feu abandonnés et des oeuvres d’art sur les poteaux en bois qui relient les fils électriques ou sur les clôtures qui bloquent l’accès au chemin de fer. Les sentiers en terre traversent les bosquets d’arbres et les touffes hautes d’herbes sauvages. Plus loin, un groupe d’enfants d’une dizaine d’années jouent et apprennent avec l’aide d’un animateur.

« Quand ce genre de lieu disparaît, tu vas dans le sous-sol et tu joues aux jeux vidéo. Ou tu vas dans le parc, plus ennuyant et lisse, mais quelque chose manque », lance-t-il.

Le chercheur collabore actuellement avec la ville de Montréal dans l’élaboration du prochain plan d’urbanisme de la métropole. Il a choisi avec ses collègues universitaires une vingtaine d’espaces publics, dont le Champ des possibles. « On tente de voir ce qu’on peut tirer de ces lieux et de comprendre comment les usagers utilisent l’endroit et se l’approprient. Et ici, c’est un lieu qu’on a ciblé pour montrer le besoin d’informalité dans la ville », explique-t-il.

Et face à ce qu’il qualifie d’échec des débats sur les réseaux sociaux et les gens qui, derrière leur écran, sont en « représentation » et restent campés sur leurs opinions tranchées, le professeur rêve également d’espaces de discussions ouverts dans les villes.

« Il y a l’espace public, qui est maintenant mondial, et il y a nos espaces privés intimes, où on se parle entre nous. Mais il ne semble plus y avoir grand-chose entre les deux et la possibilité de rencontrer les gens différemment, dans d’autres milieux », argue-t-il.

Il ne sait pas quelle forme cela pourrait prendre, mais il imagine dans des lieux publics des forums de discussions, comme une sorte d’agora, pour rencontrer des gens de milieux différents. Un peu à l’image de l’organisme américain The People’s Supper, qui organise des repas dans les communautés pour favoriser les échanges entre personnes de divers horizons.



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