Deux ans de combat contre des rénovictions

Jessica Louisé se bat depuis 2019 pour rester dans son logement de Ville-Marie à un peu plus de 600$. Mais si c’était à refaire, elle n’est pas si sûre qu’elle replongerait dans cette spirale: «Ça prend beaucoup de patience, ça demande d’accepter de se faire cracher au visage. Ça m’a démolie psychologiquement.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jessica Louisé se bat depuis 2019 pour rester dans son logement de Ville-Marie à un peu plus de 600$. Mais si c’était à refaire, elle n’est pas si sûre qu’elle replongerait dans cette spirale: «Ça prend beaucoup de patience, ça demande d’accepter de se faire cracher au visage. Ça m’a démolie psychologiquement.»

Alors que les comités logement de plusieurs quartiers montréalais dénoncent une vague sans précédent de rénovictions cette année, des locataires s’organisent pour y résister. À quel résultat s’attendre lorsque des locataires défendent leurs droits ? Voici l’histoire de deux Montréalais qui ont reçu leur premier avis d’éviction il y a deux ans. Ils sont toujours chez eux, malgré des conséquences importantes pour leur bien-être et leur portefeuille. Et la bataille n’est pas terminée.

À son étage d’un immeuble de 18 logements de la rue Saint-Timothée, dans l’arrondissement de Ville-Marie, Alexandre Ducasse est le seul à occuper encore son appartement. Il est entouré de logements vides, dont certains sont en rénovation. Les planchers des couloirs communs ont été arrachés et sont recouverts de planches de bois. Dans tout l’immeuble, ils ne sont plus que cinq locataires.

Jessica Louisé occupe un logement de l’immeuble voisin depuis 2008, dont le loyer est d’à peine un peu plus de 600 $. Cinq logements sur sept ont été subdivisés et reloués à un montant plus élevé. Elle est l’une des deux seules personnes qui résistent encore à leur expulsion. Mais elle ne sait pas combien de temps encore elle tiendra.

Tout a commencé le 22 avril 2019, quand M. Ducasse, Mme Louisé et les autres locataires des deux immeubles ont reçu une lettre leur annonçant « avec plaisir » l’acquisition de ces derniers par LS Capital Group. Sur son site Internet, la compagnie montréalaise expliquait qu’elle était spécialisée dans la revalorisation d’immeubles afin d’en accroître les revenus. On y vantait un taux d’expulsion des locataires de 95 %, selon des copies effectuées par M. Ducasse. Ce chiffre ne se trouve plus sur le site de LS Capital Group.

Ces découvertes n’auguraient rien de bon pour les locataires. Effectivement, le 1er mai, M. Ducasse et ses voisins ont reçu une lettre leur demandant de libérer leur logement. On leur offrait de l’aide pour trouver un nouvel appartement. Au cours de l’année, M. Ducasse a reçu deux avis d’éviction d’une durée d’un an pour cause de travaux majeurs, avec une compensation de 2500 $, puis un avis d’éviction permanente pour motifs d’agrandissement substantiel.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les locataires Alexandre Ducasse et Jessica Louisé se battent contre une compagnie spécialisée dans la revalorisation d’immeubles afin d’en accroître les revenus.

M. Ducasse a toujours refusé les conditions proposées. « Je trouvais ça abusif de demander de partir pour un an, avec une compensation qui ne couvrait pas tous mes frais », raconte le photographe professionnel. « Au début, je ne savais pas si j’allais me battre. Mais j’ai fait des recherches et lu des récits de gens qui ont vécu la même chose, et je ne voulais pas laisser passerça. J’étais dans mon droit », ajoute-t-il.

De son côté, la compagnie a demandé trois fois au Tribunal administratif du logement (TAL) d’ordonner son départ. Cette demande lui a été refusée la première fois. Dans les deux cas subséquents, LS Capital Group s’est désisté quelques jours avant la date d’audience, dont la dernière était prévue en décembre 2020. Jusqu’à présent, M. Ducasse a donc pu rester dans son immeuble.

Au début, je ne savais pas si j’allais me battre. Mais j’ai fait des recherches et lu des récits de gens qui ont vécu la même chose, et je ne voulais pas laisser passer ça. J’étais dans mon droit.

 

« Mais chaque fois, ça nous coûte quand même des frais d’avocat », déplore le grand gaillard de 38 ans. Toutes ces démarches judiciaires lui ont aussi causé beaucoup de stress.

Mme Louisé a subi un traitement similaire, à quelques différences près. Elle dit avoir été harcelée par des employés de la compagnie. Et elle devra se défendre le 23 avril devant le TAL contre le propriétaire, qui réclame toujours son éviction.

Une épreuve psychologique

Pendant tout ce temps, la vie au 2085 de la rue Saint-Timothée n’a pas été exactement agréable. « Ils ont abandonné presque entièrement l’entretien de l’immeuble. Quand on a un problème, ils ne nous répondent pas, on doit envoyer des mises en demeure », rapporte M. Ducasse, dont le loyer est de 633 $ par mois et qui habite dans le quartier depuis 19 ans. Les travaux dans les appartements vacants ont causé diverses nuisances, dont le bruit. La majorité des locataires ont abandonné la cause et ont accepté de partir.

Est-ce que le jeu en a valu la chandelle ? « Quand je pense à tout le trajet parcouru, je ne suis pas certain que je le referais », admet M. Ducasse, qui a fait une dépression pendant cette période. Il se doute bien que LS Capital Group peut revenir à la charge. « Il faut être prêt à consacrer un ou deux ans de sa vie à se battre. Il faut bien s’entourer de ressources légales. »

Mme Louisé a un discours similaire. « Si c’était à recommencer, je ne sais pas si je le referais. Ça prend beaucoup de patience, ça demande d’accepter de se faire cracher au visage. Ça m’a démolie psychologiquement », témoigne-t-elle.

Elle était pourtant très combative au départ. « Quand je vois une injustice, je n’ai pas le choix de me battre. Je me suis battue toute ma vie pour que ma couleur de peau ne soit pas un obstacle. Ça me dérange qu’on pense que, parce que je suis une femme noire, je ne sais pas où je m’en vais », souligne-t-elle.

LS Capital Group n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

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