Les chauffeurs de taxi, ces travailleurs malmenés bien avant la pandémie

Le métier de chauffeur de taxi a été décrit par ceux qui l’exerçaient comme «un métier de crève-la-faim», relate dans son dernier essai le sociologue et professeur Jean-Philippe Warren.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le métier de chauffeur de taxi a été décrit par ceux qui l’exerçaient comme «un métier de crève-la-faim», relate dans son dernier essai le sociologue et professeur Jean-Philippe Warren.

Fortement touchés par la pandémie de COVID-19, qui leur a retiré leurs clients, les chauffeurs de taxi digèrent mal la récente entrée en vigueur de la loi 17, qui vient déréglementer leur industrie, déjà malmenée depuis plus d’un siècle. Pour survivre, ils devront s’adapter et accepter la transformation profonde de leur métier.

« La pandémie fait déjà mal, et la loi 17 arrive au pire moment. Notre malheur va doubler. Ça me fait peur pour mon avenir et l’avenir du secteur aussi », laisse tomber Hamou Sahridj, chauffeur de taxi depuis 2008 à Montréal.

Les temps sont durs, « très durs », pour ceux qui pratiquent son métier en pleine pandémie. Habitué à prendre les voyageurs à leur arrivée à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, Hamou Sahridj a dû changer de terrain de jeu depuis la fermeture des frontières et la diminution des vols. « À attendre là-bas, je perdais mon temps et de l’argent. Il ne se passait plus rien, raconte-t-il. Maintenant, je reste dans le centre-ville, mais avec les bureaux vides et les touristes en moins, ça reste maigre comme gain. »

Le chauffeur de taxi venait de finir sa journée lorsque Le Devoir l’a joint. Sur la route depuis l’aube, Hamou Sahridj n’avait fait que 6 courses en 7 heures, soit à peine 70 dollars pour une journée de travail. « En temps normal, c’est au moins le double. »

Photo: Olivier Zuida Archives Le Devoir La loi 17 du gouvernement Legault est entrée en vigueur le 10 octobre dernier.

Le problème, dit-il, c’est la présence d’un trop grand nombre de chauffeurs de taxi par rapport au nombre de clients. Un problème qui risque de s’accentuer progressivement à la suite de l’entrée en vigueur, le 10 octobre dernier, de la loi 17, soit la Loi concernant le transport rémunéré de personnes par automobile. Celle-ci vient mettre fin au régime de permis de taxi, permettant à quiconque de devenir chauffeur avec sa propre voiture, partout au Québec, sans détenir un permis de taxi. Cette ouverture au libre marché permet donc l’arrivée de nouveaux acteurs, dont Uber.

Pour indemniser les propriétaires de permis de taxi, le gouvernement caquiste a mis en place une série d’aides financières s’élevant à 814 millions de dollars. Une somme jugée insuffisante par plusieurs puisqu’elle fait fondre la valeur des permis, qui ont été payés entre 100 000 et 200 000 $ pour beaucoup.

« C’est mon gagne-pain, être chauffeur de taxi, ce n’est pas juste un travail “à côté” pour arrondir mes fins demois, comme pour les chauffeurs d’Uber. J’ai besoin de clients pour être capable de travailler et de survivre », souligne Hamou Sahridj, inquiet.

Un sentiment partagé par Boubekeur, chauffeur de taxi depuis une douzaine d’années. Puisqu’il était locataire d’un permis, la Coop de l’Est, pour qui il travaillait, ne l’a pas gardé parmi son effectif. Il s’est donc tourné vers Téo Taxi, qui a repris du service jeudi et qui cherchait de nouveaux chauffeurs. « J’ai acheté ma propre voiture électrique, je finis toutes les procédures et je commence lundi. La loi 17 me donnait l’occasion de travailler pour moi-même, avec Uber par exemple, mais pour moi, c’est important de rester dans le secteur traditionnel du taxi », confie-t-il.

Avenir incertain

Boubekeur garde néanmoins espoir quant à l’avenir de l’industrie du taxi. « La clientèle va revenir quand la pandémie va passer. Il y aura plus de chauffeurs avec la nouvelle loi, la répartition se fera entre un plus grand nombre de joueurs et va réduire les gains, mais il faut espérer mieux s’en sortir. »

Jean-Philippe Warren, sociologue et professeur à l’Université Concordia, se montre moins optimiste. « L’industrie du taxi, c’est cent ans de misère, cent ans de frustration et de colère. Cent ans de chauffeurs de taxi qui se sentent écrasés par tous ceux qui profitent de leur métier pendant qu’eux sont incapables d’avoir un salaire décent. Je ne pense pas, malheureusement, que ça va changer demain », laisse-t-il tomber. Le professeur publiera mardi, aux Éditions du Boréal, le livre Histoire du taxi à Montréal. Des taxis jaunes à UberX.

Connaissant maintenant l’histoire des taxis dans ses moindres détails, Jean-Philippe Warren se permet de conclure que, de tout temps, le métier de chauffeur de taxi a été décrit par ceux qui l’exerçaient comme « unmétier de crève-la-faim ». « Les chauffeurs ont un sentiment de liberté, car ils peuvent gérer leur horaire en fonction de l’achalandage, par exemple, mais ils sont en fait esclaves de leur volant et doivent multiplier les heures pour espérer survivre. »

En plus de la pandémie, qui ajoute son lot de difficultés, la loi 17 risque de bouleverser le milieu, selon lui. L’histoire démontre qu’en l’absence de quota cohérent avec la demande, l’industrie n’a pas été capable des’autoréguler depuis son arrivée à Montréal en 1910.

Les chauffeurs ont un sentiment de liberté, car ils peuvent gérer leur horaire en fonction de l’achalandage, par exemple, mais ils sont en fait esclaves de leur volant et doivent multiplier les heures pour espérer survivre.

 

« Dans les premières années, on avait tellement de chauffeurs de taxi que les compagnies ont baissé les coûts pour attirer plus de clients, ce qui a fait baisser les salaires des chauffeurs. Pour compenser, certains n’entretenaient plus leur voiture ou faisaient des excès de vitesse pour multiplier les courses, et le service à la clientèle s’est dégradé. Tout ce qu’on ne voulait pas finalement. On a donc imposé des quotas en 1934 pour éviter les excès du capitalisme sauvage. Entre 1946 et 1952, lorsqu’on a de nouveau déréglementé — tout le monde pouvait avoir un permis comme il le voulait —, on s’est retrouvés avec encore trop de chauffeurs enconcurrence, à un salaire de misère », explique M. Warren.

En déréglementant l’industrie, la loi 17 pourrait donc conduire dans la même direction, à son avis. La seule différence, note-t-il, c’est qu’on peut maintenant être chauffeur de taxi pour un seul voyage en recourant à une application mobile. « Ça veut dire davantage d’occasionnels et de chauffeurs à temps partiel et donc, dans les faits, moins de chauffeurs sur le terrain à attendre toute la journée les clients. »

Les chauffeurs de taxi devront s’adapter à cette nouvelle situation et peut-être envisager de faire ce métier à temps partiel ou de façon occasionnelle, pense le professeur. « Le métier à temps plein pourrait disparaître pour devenir une façon d’arrondir ses fins de mois. On se dirige déjà vers ça, puisqu’on n’a plus besoin d’être un professionnel qualifié pour être chauffeur de taxi. Plus besoin de connaître chaque petite rue de la ville avec l’utilisation des GPS ni de parler la langue du client avec Google Translate. »

Et à plus long terme, le métier est voué à disparaître. « Le taxi existe à cause du taximètre. Son chauffeur est accessoire pour permettre les déplacements et sera inutile lorsqu’on aura des voitures autonomes. »

À voir en vidéo

Histoire du taxi à Montréal. Des taxis jaunes à UberX.

Boréal, Montréal, 2020, 458 pages

2 commentaires
  • Sylvie Lapointe - Abonnée 19 octobre 2020 18 h 23

    Pauvres chauffeurs de taxi, pauvres clients!

    Je vais sûrement avoir l’air de quelqu’un qui veut se défouler, mais tant pis, je veux répliquer à cet article. Les chauffeurs de taxi. Oh boy! Là, j’en aurais long à dire. Si on me demande quel service j’ai le plus détesté à Montréal, je répondrais immédiatement : les taxis! Ce serait trop long de faire ici une description exhaustive des services (ici, faut faire attention aux expressions que je vais utiliser pour ne pas faire partie des commentateurs identifiés à titre de ‘’votre commentaire a été refusé’’) comme étant de très basse classe, genre pourris. Vous faire part de tous les exemples qui me reviennent en mémoire quand je pense aux taxis serait exhaustif et probablement susceptible de provoquer une certaine nausée. Il semble que Téo Taxi a été ressuscité dernièrement. Quelle bonne nouvelle.

    Au fait, ce que les clients veulent, c’est un service fiable (pas une attente de 20-30 minutes après avoir placé un appel et un taxi qui passe tout droit devant ta résidence et qui dit ensuite que tu n’étais pas là.). Les clients veulent un service courtois (pas une personne au volant qui prend le client pour un thérapeute, genre psychologue, à qui il va raconter tous ses problèmes, personnels ou financiers, comme si cela allait de soi, ou un chauffeur, homme ou femme, qui se défoule de sa mauvaise humeur sur le client), Les clients veulent aussi quelqu’un qui conduit de façon sécuritaire et courtoise envers les autres utilisateurs de la route, ce qui souvent fait défaut.

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 19 octobre 2020 18 h 26

    Pauvres chauffeurs de taxi, pauvres clients (suite)

    Depuis plusieurs décennies, je dois me consoler en me disant que tous les trajets que je n’ai pas effectués en utilisant les services d’un taxi à cause de leur attitude irrévérencieuse a été pour moi de bonnes économies financièrement. Cela ne m’intéresse aucunement de stresser parce que je ne sais pas qui sur qui je vais tomber et que je vais être obligée de gérer en plus de payer la course bien entendu.

    C’est bien beau se plaindre du sort des chauffeurs de taxi. Mais faudrait peut-être que ceux-ci se questionnent sur la qualité des services qu’ils offrent aux clients. Au fait, c’est là une des raisons qui font que j’ai toujours une voiture personnelle à ma disposition ou mieux encore, que j’utilise les transports en commun de la Ville de Montréal. Curieusement, le hic c’est que je refuse catégoriquement d’utiliser Uber qui ‘’bypass’’ les chauffeurs de taxi. Question d’éthique.

    Tiens, cela me rappelle un commentaire d’il y a plusieurs années tout de même, d’une chroniqueuse d’un journal populaire dans la métropole qui, dans le cadre d’un article sur les chauffeurs de taxis, écrivait que ces derniers auraient avantage à prendre des cours de politesse auprès des chauffeurs de la STM… Très bien dit! Alors, à bon entendeur, salut!