Traverser la crise au volant d’un camion

Simon Thibault, 23 ans, chauffeur chez Mexuscan Cargo, à Sainte-Martine, en Montérégie. Il a traversé la frontière avec les États- Unis à de nombreuses reprises sans problème au cours des dernières semaines. Lors des chargements et des déchargements des marchandiseses, il utilise désormais systématiquement masque et gants.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Simon Thibault, 23 ans, chauffeur chez Mexuscan Cargo, à Sainte-Martine, en Montérégie. Il a traversé la frontière avec les États- Unis à de nombreuses reprises sans problème au cours des dernières semaines. Lors des chargements et des déchargements des marchandiseses, il utilise désormais systématiquement masque et gants.

« Beaucoup de nos chauffeurs de camion sont âgés et ne veulent plus aller aux États-Unis », dit Marie-Chantal Goyette, vice-présidente de Mexuscan Cargo, une compagnie de transport québécoise qui compte sur la route 125 poids lourds. « Jusqu’ici, on est assez peu affecté. Mais ça change de jour en jour, dit-elle. Il n’y a plus d’expéditions pour plusieurs commerces. » Les camions n’en continuent pas moins de rouler, histoire d’approvisionner le pays en biens essentiels.

Les autorités américaines ont demandé à un des chauffeurs de Mexuscan Cargo, alors en route pour la Californie, de passer un test de détection pour la COVID-19. « C’est sûr que si ça devient comme ça pour tous les chauffeurs, ce sera pas mal plus compliqué, explique Marie-Chantal Goyette au Devoir. Dans ce cas précis, on a compris qu’il y avait eu des inquiétudes parce que le chauffeur était passé par San Francisco, qui est pas mal touchée. Mais ça reste exceptionnel. »

On a raison de s’intéresser aux camions en cette période de crise, dit Serge Bouchard. L’écrivain-anthropologue à la voix radiophonique a consacré sa thèse de doctorat aux camionneurs. « Aujourd’hui, les camions sont devenus nos entrepôts roulants. Tout est orchestré pour que les marchandises arrivent à temps, d’un lieu à l’autre, grâce aux camions. Il est certain que dans les prochains temps, il va y avoir d’importantes turbulences dans le roulement des marchandises », confie-t-il en entrevue.

Pour prendre le pouls de la crise, il faut mesurer à quel point ces chauffeurs ont du cœur. Au Québec, 75 % des marchandises transportées passent par les camions regroupés au sein de l’Association du camionnage du Québec (ACQ).

Tant qu’ils ont de quoi rouler, un bon camion, de l’asphalte, ils vous diront que tout va bien. Parce que c’est un travail depuis toujours fait de contrariétés constantes

L’heure est à favoriser les marchandises essentielles, résume Marc Cadieux, p.-d.g. de l’ACQ. Autrement dit, le camionnage doit faire en sorte que les denrées alimentaires et le matériel médical aient l’absolue priorité. « Ce qui veut dire qu’en ce moment, si vos futurs meubles de jardin, vos chaises de parterre et ce genre de choses se trouvent dans un conteneur quelque part, ils risquent d’attendre. » Mais il faut aussi que l’alimentation des animaux soit acheminée aux producteurs. L’ACQ est consciente que les besoins premiers combinés à la fermeture des commerces vont défavoriser les camionneurs spécialisés. « Ceux qui transportaient par exemple du matériel pour des grands événements se retrouvent arrêtés. »

Aux douanes

Pour l’instant, les camions continuent de passer les douanes. « Il n’y a aucune restriction en ce moment sur ce qu’on transporte », dit la vice-présidente de Mexuscan Cargo. Comme à l’habitude, les charges des camions sont prédédouanées à l’avance. « Tout se fait de façon électronique. Les papiers sont déjà préparés. Si j’ai cinq expéditions, tous les documents sont déjà remplis à l’avance pour passer aux douanes. Le chauffeur ne sera même pas arrêté. Rien n’a changé là. Nos gars ne sont pas arrêtés. »

De la marchandise part toujours pour les États-Unis ou le Mexique. « Par exemple, les pépites de poulet pour les Costco du Mexique sont produites à Saint-Lin, dans les Laurentides. Toutes sortes d’affaires vont au Mexique », explique Mexuscan Cargo.

La situation du transport change vite, confirme André Gagnon, conducteur pour CHAD Transport. Il venait d’arriver à El Paso, au Texas, lorsque Le Devoir l’a joint. « J’avais trois livraisons à Denver. Les restaurants sont fermés dans les truck-stops, mais on peut avoir des take-out. » D’ordinaire, une fois arrivé à destination, il repart avec un autre chargement à destination du Canada. « Pour l’instant, j’ai rien. Avec toutes les restrictions sur le commerce, c’est plus lent. Comme tout est fermé, les commandes sont plus rares. Je vais devoir attendre ici que quelque chose se présente. Je ne sais pas combien de temps je vais attendre. »

Un autre chauffeur, celui-ci lié à la compagnie Mexuscan, est parti faire une livraison au Texas vendredi. À partir de la frontière avec le Mexique, il a l’habitude de rapporter d’autres marchandises. « Il m’a dit, explique Marie-Chantal Goyette, qu’après San Antonio, près de Laredo, beaucoup de truck-stops sont à peu près fermés, parce que ce sont des Mexicains qui nettoient et qui s’en occupent d’ordinaire. Mais comme les Mexicains sont maintenant bloqués à la frontière, tout ne fonctionne plus comme avant. » Les associations de camionneurs ont dû faire face à l’absence de ces points de relais essentiels au début de la crise. En Pennsylvanie, ils ont été fermés un moment. Au Québec, on s’assure qu’ils restent ouverts.

Le camionneur, explique Serge Bouchard, appartient à une culture de métier très prononcée. « Tant qu’ils ont de quoi rouler, un bon camion, de l’asphalte, ils vous diront que tout va bien. Parce que c’est un travail depuis toujours fait de contrariétés constantes. Les attentes. La circulation. Les entrepôts. Là, il s’ajoute des contrariétés. C’est sûr qu’il va y avoir de la turbulence plus que jamais. Mais les camionneurs sont des gens débrouillards et autonomes, souvent des gens qui sont dans le métier depuis très longtemps, ne vous diront jamais que ça va mal ! »

Pour ce qui est du transport de marchandises en provenance ou en direction de la côte ouest, même au Canada, ça devient tout de même plus compliqué, constate Marco Jourdain, de Patco transport à Napierville, lequel compte une dizaine de poids lourds à son service. « On vient d’avoir un chauffeur qui devait faire des livraisons différentes à Regina, à Winnipeg et à Edmonton. Il devait reprendre de la marchandise à l’île de Vancouver, mais là ça n’était plus possible parce que ce n’était pas considéré comme “essentiel”. Alors on a perdu le chargement. C’est beaucoup plus tranquille, avec la crise. » Et ça risque de le devenir davantage au cours des prochains jours, pensent plusieurs observateurs de l’industrie du camionnage.