Cueillir des fruits pour lutter contre le gaspillage alimentaire

Pascale Nycz (sur la photo), Ann-Élise Stidham et Jimena Campos sont bénévoles pour l’organisme Les Fruits défendus, un collectif montréalais de cueillette urbaine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pascale Nycz (sur la photo), Ann-Élise Stidham et Jimena Campos sont bénévoles pour l’organisme Les Fruits défendus, un collectif montréalais de cueillette urbaine.

On y entre à la dérobée, en se glissant dans une allée entourée de HLM. On nous dit que s’y trouve un verger, en plein centre-ville de Montréal. Une vingtaine d’arbres fruitiers cachés au milieu des gratte-ciel. Pascale et Ann-Élise transportent échelles, paniers et perches. Deux cueilleuses se joignent à elles et les prunes — d’un violacé à faire craquer la moindre dent — s’empilent dans les boîtes. Résultat de la cueillette : 32 kg de prunes mauves et 7 kg de prunes jaunes.

Pascale Nycz et Ann-Élise Stidham sont bénévoles pour l’organisme Les Fruits défendus, un collectif montréalais de cueillette urbaine. « On lutte contre le gaspillage alimentaire en s’assurant que les fruits [qui poussent à Montréal] ne se retrouvent pas au compost », indique Pascale, sous le soleil de septembre.

Créés en 2011, Les Fruits défendus s’inspirent d’une initiative similaire — le projet Not Far From the Tree —, née à Toronto il y a quelques années. Ici comme là-bas, le principe est le même : un tiers de la récolte revient aux bénévoles, un tiers est redonné au propriétaire du terrain et un tiers est offert à un organisme communautaire.

Les Fruits défendus sont chapeautés par l’organisme le Santropol roulant, le point de chute d’une partie des récoltes. Des banques alimentaires et des organismes qui veillent à la récupération alimentaire reçoivent aussi tour à tour une portion du précieux butin, fraîchement cueilli au détour d’une ruelle ou d’une oasis de verdure.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La bénévole Jimena Campos

Des alcôves où poussent, non sans susciter un certain étonnement, pommiers, poiriers, cerisiers ou encore amélanchiers. « Les gens ne se doutent pas qu’il y a autant d’arbres fruitiers à Montréal. Ils sont partout autour de nous », souligne Pascale.

Autorisation

Avant de procéder à une cueillette, Les Fruits défendus s’assurent d’obtenir l’autorisation du propriétaire du terrain. Aucune cueillette n’est effectuée dans des lieux publics, comme des parcs. Parfois, ce sont des citoyens qui font appel à l’organisme pour obtenir un coup de main, par exemple, pour ramasser les raisins de leurs vignes.

À d’autres moments, ce sont des institutions comme le couvent des Hospitalières, au pied du mont Royal, qui sollicitent l’aide du collectif. Dissimulé derrière un mur de pierres, le verger des Hospitalières comprend plus d’une soixantaine d’arbres fruitiers, dont de nombreux pommiers. Un site envoûtant, fort prisé des cueilleurs, avides de découvertes. « Il y a quelques jours, on y a cueilli 640 livres [290 kg] de pommes », rapporte Pascale.

Quelque 350 sites de cueillette ont ainsi été répertoriés par Les Fruits défendus dans les quartiers centraux de Montréal — le Plateau Mont-Royal, Rosemont, Ville-Marie, Mile-End, Parc-Extension, Villeray et même Verdun et L’Île-des-Soeurs.

Un juteux pactole

Aujourd’hui, c’est aux Habitations Jeanne-Mance, à un jet de pierre du Quartier des spectacles, que quelques cueilleurs se sont donné rendez-vous. Le verger a été planté en 2009 et est aujourd’hui arrivé à maturité.

À l’ombre des habitations à loyer modique mûrissent des poiriers asiatiques, des pommiers Liberty, des pruniers Mont-Royal, des cerisiers de Montmorency, des amélanchiers, des camérisiers et des aronias. « On a planté ça en pensant aux enfants, aux résidents de toutes les nationalités qui habitent autour, mais souvent les fruits se perdent », déplore Lucie Côté, agente de développement social et communautaire aux Habitations Jeanne-Mance.

Les Fruits défendus ont donc été appelés en renfort. Le juteux pactole est amassé avec délicatesse, selon les instructions bienveillantes de Pascale et d’Ann-Élise. « C’est un privilège pour nous d’être ici, explique Ann-Élise. Il faut s’assurer de ne pas blesser les arbres pour qu’ils fournissent autant de fruits l’an prochain. »

Jimena Campos et Aude-Line Mimeault participent chacune pour la première fois à une cueillette urbaine. « C’est vraiment joindre l’utile à l’agréable, souligne Aude-Line, au pied d’une échelle. On peut rapporter des fruits à la maison et on en donne une partie à un organisme communautaire. » Un retour à la collectivité qui plaît également à Jimena. « C’est une idée intéressante de partager la récolte. Et c’est une belle façon de passer du temps près de la nature, autrement. »

Au fil des récoltes, ce sont autant les chefs de cueillette que les cueilleurs — expérimentés ou novices — qui voient leurs connaissances sur l’agriculture urbaine croître de saison en saison. Aujourd’hui, après avoir dépouillé trois pruniers, les cueilleurs devaient récolter les baies noires qui jonchent les branches d’un aronia, un arbuste indigène qui n’était connu jusque-là d’aucun membre de l’équipe. Mais le temps et les bras ont manqué.

Il faudra donc revenir. Et pourquoi pas avec d’autres cueilleurs pour remplir à nouveau les paniers, cette fois de baies et peut-être même de pommes bientôt arrivées à maturité? Des cueillettes urbaines qui sont à la fois solidaires, instructives… et thérapeutiques pour les cueilleurs à la recherche d’une courte parenthèse à l’abri du temps, souligne Pascale, dans un sourire.

Une idée qui fait mouche

Des initiatives similaires fleurissent ailleurs au Québec. À Sorel, l’organisme les Récoltes oubliées oeuvre depuis 2016 à lutter contre le gaspillage alimentaire. Des cueilleurs bénévoles sont jumelés à des propriétaires d’arbres fruitiers, de potagers ou même à des producteurs maraîchers qui ont un surplus de récolte. Le même principe de distribution des récoltes adoptée par l’organisme Les Fruits défendus est appliqué : un tiers de la cueillette revient aux bénévoles, un tiers au propriétaire et un tiers à un organisme communautaire.

En plus de lutter contre le gaspillage alimentaire, les cueillettes permettent aux bénévoles d’avoir accès à des fruits et des légumes frais. « Il y a un désert alimentaire ici ; ce n’est pas tout le monde qui a accès à des fruits et légumes de qualité », mentionne Mélissa Corriveau, présidente de l’organisme.

L’an dernier, un producteur de courges a fait appel aux services des Récoltes oubliées, qui dessert la Montérégie. Les bénévoles y ont amassé une tonne de courges. « Tout ça aurait pourri dans le champ si on n’y était pas allés. » Et une quinzaine de bénévoles vient de procéder à une cueillette de bleuets. Près de 30 kg de petits fruits ont ainsi pu être remis à des organismes communautaires de la région et à des frigos de partage.

Pendant ce temps, Maski Récolte en Mauricie enchaîne les cueillettes de tomates, de maïs et de pommettes en cette saison. Et l’organisme les Fruits partagés de Rimouski amasse bleuets, pommes, courges et bien d’autres. En plus de redistribuer une partie des récoltes à Moisson Rimouski-Neigette, les bénévoles des Fruits partagés transforment une partie des cueillettes en compotes, confitures et sauces… afin de se délecter plus longtemps de ces précieuses récoltes.