Échanger son logement pour contourner la pénurie

En raison du faible taux d’inoccupation dans la région montréalaise, les organismes de défense des locataires et la Ville de Montréal ont suggéré aux citoyens, dans les derniers mois, de s’assurer de trouver un nouveau logement avant de mettre fin à leur bail auprès de leur propriétaire.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne En raison du faible taux d’inoccupation dans la région montréalaise, les organismes de défense des locataires et la Ville de Montréal ont suggéré aux citoyens, dans les derniers mois, de s’assurer de trouver un nouveau logement avant de mettre fin à leur bail auprès de leur propriétaire.

Montréal est actuellement aux prises avec une pénurie d’appartements qui apporte son lot de défis, forçant plusieurs locataires à rivaliser d’astuces pour trouver la perle rare.

Face à un manque sévère de logements dans la métropole québécoise, nombre de locataires se tournent vers l’échange afin de mettre la main sur un appartement bien situé et à meilleur prix. Si cette solution présente des avantages, elle irrite certains propriétaires et fait grincer des dents nombre de Montréalais en quête d’un nouveau toit.

Le taux d’inoccupation — soit la proportion de logements disponibles — de la région de Montréal a été établi en octobre dernier à 1,9 % par la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL). Or, dans un marché équilibré, ce chiffre doit être de 3 %, statue l’organisme.

Il faut dire que, sur le terrain, la rareté complique déjà la quête de nombreux locataires. « Il y a des files d’attente monstres pour les logements. C’est une compétition de qui a le meilleur dossier, alors que le propriétaire a l’embarras du choix », raconte au téléphone Kimmyanne Brown, qui habite un 3 1/2 situé rue Masson, dans le quartier Rosemont.

Dès ses premières recherches sur le Web, la jeune femme a constaté que la demande était particulièrement forte cette année, abasourdie aussi par des prix qu’elle juge exorbitants. « On voyait des annonces de 4 1/2 à 1700 $ par mois. Et quand on trouvait quelque chose de potable, à un prix correct, il était déjà loué une heure seulement après avoir été mis en ligne », soupire-t-elle.

Kimmyanne a alors tenté d’échanger son appartement avec celui d’un autre Montréalais, intéressé par le sien. En cas d’entente, la procédure est identique à celle d’une cession de bail, qui est encadrée par la Régie du logement. En quelques jours, les réponses ont afflué et la Rosemontoise a finalement trouvé chaussure à son pied.

Mais cette chance n’est pas donnée à tout le monde. Dany Chartrand cherche depuis novembre à échanger son appartement situé dans Hochelaga-Maisonneuve, mais peine à trouver des locataires intéressés, et inversement. « Si je vois que, dans six mois, ça ne marche pas encore… je ne sais pas. Parfois, je pense carrément quitter la ville, mais j’ai 56 ans, je suis attachée à mon monde, à mon quartier », laisse-t-elle tomber, une pointe de déprime dans la voix.

Des limites

De son côté, Marilyne, une résidente de Villeray, a récemment conclu avec succès un processus d’échange, mais non sans heurts. Si trouver une entente n’a pas été trop difficile, céder son bail a été une autre paire de manches. Lorsqu’elle a fait savoir à son propriétaire qu’elle avait trouvé des gens pour reprendre son appartement — dont le loyer était resté au fil des années à un prix très abordable —, ce dernier a refusé. Il a finalement accepté les nouveaux locataires, mais uniquement parce que Marilyne s’est tournée vers la Régie du logement.

« Le propriétaire a toujours le droit de regard. C’est à lui de décider s’il accepte ou non le locataire suivant. Il ne peut pas refuser selon des motifs illégaux, mais il pourrait refuser la cession de bail », explique Hans Brouillette, directeur des affaires publiques à la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ). Selon la Régie, l’incapacité d’une personne à payer son loyer, ou encore un mauvais comportement peuvent être « des motifs sérieux » pour refuser un locataire.

Selon le porte-parole de la CORPIQ, les propriétaires voient plutôt d’un mauvais oeil les cessions de bail à la suite d’échanges d’appartements. « Ils veulent conserver le choix de louer ou encore de faire des travaux dans le logement », note celui qui n’hésite pas à associer ces cessions à une forme de « dépossession ». M. Brouillette estime par ailleurs que l’échange « empêche un propriétaire de mettre le loyer au niveau du marché ».

Mais aux yeux d’Hélène Bélanger, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, passer par un échange n’est qu’une façon de contourner la sévère pénurie de logements actuelle. Si elle n’a pas enquêté sur le sujet, elle indique tout de même avoir constaté l’augmentation de cette pratique sur les sites d’annonces dernièrement. Et la crise participe certainement à cette accélération, dit-elle. « S’il y avait un taux d’inoccupation de 4 ou 5 %, je ne suis pas certaine que les gens chercheraient autant à échanger leur appartement. »

1,9%
C’est le taux d’inoccupation — soit la proportion d’appartements disponibles — pour la région de Montréal établi en octobre dernier par la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

Mme Bélanger rappelle que les organismes de défense des locataires — tels que le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) — ainsi que la Ville de Montréal ont d’ailleurs suggéré aux citoyens, dans les derniers mois, de s’assurer de trouver un nouveau logement avant de mettre fin à leur bail auprès de leur propriétaire. Rappelons que les propriétaires envoient généralement l’avis de renouvellement aux locataires au cours des mois de février et mars, et ces derniers ont un mois pour faire part de leur volonté de quitter les lieux.

« Le bas taux d’inoccupation nous faisait craindre que des gens se retrouvent dans la rue autour du 1er juillet », confirme Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU, pour expliquer le conseil lancé aux Montréalais déjà dans leurs démarches de recherche. Elle estime d’ailleurs que procéder à un échange est un « système D pour trouver un logement qui correspond aux besoins et à la capacité de payer [des locataires] ».

D’après elle, les cessions de bail permettent d’éviter « les hausses abusives » des propriétaires quand vient le moment de faire signer un nouveau bail, après échéance du précédent. Mais dans le cas précis des échanges, l’organisme « s’inquiète aussi pour ceux qui n’ont rien à offrir en échange », relève Mme Laflamme.

L’échange, facteur de crise ?

Pour Hans Brouillette de la CORPIQ, opter pour l’échange accentue la « crise » anticipée. « [Ça] favorise un jeu de chaises musicales où il y a de plus en plus de gens qui ne se lèvent pas. Pour ceux qui vont se lever, ça crée un problème parce qu’il y a moins de disponibilité », soutient-il.

Une opinion qui trouve écho chez Dany Chartrand. « Je ne voulais pas embarquer dans les échanges parce que je trouve ça plate. […] Je préférerais qu’on ne soit pas pris dans cette espèce de dynamique, qu’il y ait assez d’espaces pour tout le monde. Les échanges augmentent la crise pour ceux qui n’ont pas de logement à offrir, c’est sûr », souligne-t-elle, ayant pris sa décision non par choix, mais par nécessité.

Je préférerais qu’on ne soit pas pris dans cette espèce de dynamique, qu’il y ait assez d’espaces pour tout le monde. Les échanges augmentent la crise pour ceux qui n’ont pas de logement à offrir, c’est sûr.

 

Le mécontentement que peuvent susciter les échanges d’appartements en pleine pénurie ne surprend pas Maxime Roy-Allard, porte-parole du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ). « Ce n’est pas parfait comme système. Pensons aux gens qui sont mal logés, qui ont un logement en très mauvais état, bonne chance pour faire un échange », souligne-t-il. Il juge néanmoins que la cession de bail est « l’un des meilleurs moyens pour contrer la hausse rapide des loyers ». Son organisme critique depuis des années l’absence d’un registre des loyers au Québec qui empêcherait certains propriétaires de gonfler les prix de leur logement lors de la signature d’un nouveau bail au 1er juillet.

Du point de vue de Véronique Laflamme, du FRAPRU, c’est plutôt du côté des promoteurs immobiliers qu’il faut regarder pour expliquer la pénurie actuelle. « Ce sont eux qui construisent depuis des années des condos, des 3 1/2, des 4 1/2, des logements trop chers et qui ne répondent pas aux besoins de la majorité des locataires montréalais », s’insurge-t-elle.

La Ville de Montréal aux aguets

La mairesse Valérie Plante a annoncé le 2 avril dernier que Montréal envisageait de mettre en place des mesures spéciales si la pénurie de logements s’aggravait d’ici le 1er juillet, sans entrer dans les détails. Contactée à nouveau par Le Devoir, la Ville s’est voulue rassurante : « Pour le moment, rien ne laisse présager que Montréal connaîtra une crise du logement en juillet prochain. Si la situation se présente, Montréal sera prête à agir », a indiqué une relationniste. Depuis quelques années, Montréal offre un service d’aide aux locataires en difficulté par l’entremise de l’Office municipal d’habitation de Montréal. La dernière crise qu’a connue la métropole remonte à plus de 15 ans. En 2002, le taux d’inoccupation glissait sous la barre des 1 %.