Sécurité routière: les déneigeurs en mal de formation

Selon les données de la SAAQ, le nombre d’accidents impliquant un véhicule de déneigement est passé de 490 en 2015-2016 à 670 en 2016-2017, puis à 776 en 2017-2018.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Selon les données de la SAAQ, le nombre d’accidents impliquant un véhicule de déneigement est passé de 490 en 2015-2016 à 670 en 2016-2017, puis à 776 en 2017-2018.

Le nombre d’accidents impliquant des camions de déneigement poursuit sa hausse au Québec. L’hiver dernier, 776 incidents ont été répertoriés sur l’ensemble du territoire québécois, soit le bilan le plus sombre depuis l’hiver 2010. Ces accidents ont fait 3 morts et 89 blessés. Malgré cette inflation du nombre de collisions, aucune formation n’est encore obligatoire au Québec pour conduire un camion de déneigement.

Le 15 février dernier à Lévis, un piéton de 54 ans périssait après avoir été percuté par un camion de déneigement. Huit jours plus tôt, à Charlesbourg cette fois, une femme de 87 ans était happée à mort par une chargeuse à neige.

Des scènes qui se répètent à un rythme de plus en plus effréné au Québec depuis quelques années. Selon les données compilées par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), le nombre d’accidents impliquant un véhicule de déneigement est passé de 490 en 2015-2016 à 670 en 2016-2017, puis à 776 en 2017-2018.

Plus précisément, dans la région de la Capitale-Nationale, le bilan a grimpé de 78 à 103 accidents au fil des trois derniers hivers. À Montréal, le bond est encore plus marquant, passant de 49 à 117 accidents au cours de la même période.

La témérité de certains automobilistes est avant tout montrée du doigt. « Les statistiques démontrent que les usagers de la route sont responsables des accidents dans 70 % des cas », s’empresse de mentionner Yvan Grenier, directeur général de l’Association des propriétaires de machinerie lourde du Québec (APMLQ), qui représente quelque 250 entrepreneurs en déneigement travaillant sur l’ensemble du territoire québécois.

Une donnée que confirme Martin Girard, porte-parole du ministère des Transports du Québec (MTQ). « Les automobilistes doivent adapter leur conduite en présence de camions de déneigement, en gardant une distance sécuritaire et surtout en ne zigzaguant pas près de la machinerie », insiste-t-il.

Une formation aléatoire

Mais plusieurs intervenants interrogés par Le Devoir évoquent également l’absence de formation obligatoire pour les opérateurs de camions de déneigement.

« On peut conduire une Honda Civic deux portes un jour et embarquer sur une niveleuse le lendemain, et c’est tout à fait légal de faire ça », s’indigne Line Légaré, une formatrice en santé et sécurité auprès des opérateurs de véhicules de déneigement, qui siège à la table d’expertise Viabilité hivernale de l’Association québécoise des transports (AQTr).

Aucun cours n’est nécessaire et aucun certificat de compétences n’est exigé, confirme Marie-Josée Michaud, agente aux relations publiques pour la SAAQ. La seule obligation pour les conducteurs de véhicules outils (souffleuse, tracteur, niveleuse, chenillette, chargeur sur pneu [loader]) est d’avoir en poche un permis de conduire de classe 5, celui-là même que détiennent les automobilistes.

Pour les véhicules lourds (camion à benne transportant du sel, du sable ou de la neige), un permis de classe 3 est nécessaire. Les conducteurs de véhicules lourds sont soumis à une réglementation restreignant leur nombre d’heures de conduite et de travail pour éviter la fatigue au volant. Mais les conducteurs de véhicules outils en sont essentiellement exemptés.

Les employeurs, que ce soit le MTQ, les municipalités ou encore les entrepreneurs privés, peuvent offrir une formation à leurs employés. Mais rien ne les y oblige, précise Mme Michaud.

Un laisser-faire qui permet aux employeurs d’agir à leur convenance, ouvrant grand la porte à une myriade de comportements, responsables ou pas. Bien que le MTQ impose à ses employés une formation depuis l’automne dernier, ce que font également certaines municipalités, des entrepreneurs privés seraient plus laxistes. « Certaines entreprises privées vont donner une formation d’une journée et, ensuite, c’est l’apprentissage sur le tas, avec tous les dangers que cela comporte », souligne Mme Légaré.

« Ça peut arriver, admet Yvan Grenier. Mais ce n’est pas la majorité des entrepreneurs qui agissent de la sorte », précise-t-il.

« Les entreprises n’ont pas intérêt à confier leurs camions aux premiers venus et il n’y a pas un employeur qui souhaite être responsable d’un accident avec blessé », ajoute-t-il.

Difficultés à recruter

Yvan Grenier convient toutefois qu’il serait « souhaitable » qu’une formation uniforme soit imposée à tous les conducteurs d’équipement de déneigement, ce qui contribuerait tant à accroître la sécurité du public qu’à rehausser l’image de la profession.

« C’est un métier qui est mal perçu dans la population. Les gens croient qu’on ramasse n’importe qui sur le bord de la rue et qu’on le prend pour déneiger. »

Mais le contexte ne serait pas favorable actuellement pour imposer une formation, croit-il, en raison de la pénurie de main-d’oeuvre qui frappe l’industrie du déneigement. « On n’en est pas là en ce moment. La pression est trop forte pour trouver de la main-d’oeuvre, la retenir, la professionnaliser », explique-t-il.

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Il s’agit du nombre d’accidents impliquant un véhicule de déneigement survenus à Montréal pendant l’année 2017-2018.

Source: Société de l’assurance automobile du Québec

Yvan Grenier propose plutôt une approche graduelle. « Il faudrait d’abord que ce soit imposé dans les devis du MTQ et des municipalités (pour les contrats conclus avec des entrepreneurs privés). Ensuite, si une loi est adoptée pour imposer une formation, il y aura déjà des outils en place dans le marché pour pouvoir le faire. »

Actuellement, au MTQ — où 80 % du travail de déneigement est effectué par des mandataires —, seule « une expérience est demandée aux prestataires de services », indique le ministère. Aucune obligation de formation ne figure non plus dans les devis de la Ville de Montréal, mentionne Laurence Houde-Roy, attachée de presse du comité exécutif de la Ville de Montréal.

Une volonté politique qui fait cruellement défaut aux yeux de Line Légaré. « C’est évident pour moi que plus il y aura de formations, moins il y aura d’accidents. »

Des dispositifs de sécurité

En vertu de la réglementation en vigueur, seuls des rétroviseurs plats situés de part et d’autre des camions de déneigement sont obligatoires.

Or, ces rétroviseurs plats laissent un angle mort de 3 mètres à l’arrière droit du véhicule et un autre angle mort de 3 mètres à l’arrière gauche du véhicule, fait remarquer Marie-Josée Michaud, agente aux relations publiques pour la SAAQ.

Les camions de déneigement sont également équipés de signalisations lumineuses, notamment des gyrophares jaunes et des flèches.

Pour accroître la sécurité, un groupe de travail chapeauté par le MTQ préconise l’installation de modèles antéviseurs, installés à l’avant des camions, comme sur les autobus scolaires, indique Martin Girard, porte-parole du MTQ.

« C’est une mesure qui est en train d’être implantée », mentionne-t-il, bien qu’elle ne soit pas obligatoire.

À la Ville de Montréal, tous les camions sont désormais dotés de barres latérales. Celles-ci empêchent les cyclistes et les piétons de glisser sous les véhicules.

L’administration Plante souhaite imposer cette mesure à toutes les entreprises privées qui soumissionnent à des contrats municipaux.

D’autres dispositifs de sécurité, notamment des rétroviseurs convexes, des caméras ou encore des systèmes de détection de mouvement, peuvent être installés sur les camions, à la guise des employeurs.