Quand les urbains changent le visage des campagnes

De plus en plus d’urbains craquent pour la quiétude de la vie à la campagne. Attirés par le cachet des villages québécois, ils participent malgré eux à transformer le monde rural. À un point tel que certains commencent à parler d’un embourgeoisement régional.

Tout a commencé avec une rutilante BMW croisée au détour de la rue principale de son village. « Sur le coup, ça m’a surpris, sans plus », se remémore Myriam Simard, qui va et vient entre les Cantons-de-l’Est et Montréal depuis plus de 30 ans. « Mais un jour, le magasin général a fermé et il a été remplacé par une épicerie fine où on trouve une des huiles d’olive les plus chères sur le marché. C’est là que j’ai commencé à me poser des questions, que je me suis dit que ma ruralité était en train de changer. »

C’est le déclic qui manquait à la chercheuse pour s’intéresser de plus près aux transformations et variations de population qui s’opèrent de plus en plus dans les régions du Québec. Encore peu étudiés en Amérique du Nord, ces phénomènes s’apparentent, dans une certaine mesure, selon elle, à celui de la gentrification* qu’on observe dans les quartiers centraux de Montréal et de Québec.

« C’est certain qu’on ne peut pas faire du copier-coller et qu’il n’y a pas un modèle unique pour toute la province, avance avec prudence la professeure honoraire à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). La ville n’est pas la campagne, et vice versa, mais on remarque qu’il y a de plus en plus de vases communicants entre les deux milieux. Des ruraux partent pour la ville, que ce soit pour le travail ou pour étudier, alors que des citadins décident de déménager en région, de réinvestir les coeurs villageois. »

Renaissance des villages ?

Après des décennies de chute démographique — près de 50 % de la population du Québec vit maintenant dans les centres urbains et leurs banlieues —, les régions plus éloignées regagnent peu à peu en attractivité, notamment auprès des nouveaux retraités — qui arrivent souvent avec plus de moyens — mais aussi de jeunes familles.

C’est le cas, entre autres, de Cynthia Lemieux à Frelighsburg, de Jules Brunelle-Marineau à Dunham et d’Isabelle Anne Messier à La Malbaie. Le cas aussi d’Elisabeth Boily, 35 ans, qui a décidé, il y a quatre ans, de déménager avec sa famille à L’Anse-Saint-Jean, une toute petite municipalité d’environ un millier d’âmes, située à un jet de pierre du fjord du Saguenay.

Séduite par le cadre enchanteur, mais surtout par les habitants du coin, la jeune femme décrit avec un amour évident son nouveau chez-soi. « Nous n’avions jamais pensé nous installer dans un petit village », raconte l’ex-Montréalaise, qui a vécu en plein coeur du Plateau Mont-Royal. « Mais on a eu un coup de coeur. Ce n’est pas rationnel, on est vraiment tombés amoureux de la place ! »

Depuis son arrivée, la doctorante en éducation s’implique beaucoup, tant à l’école de son plus vieux qu’au sein des différents comités — de la famille, culturel, vert, alouette ! — qui ont vu le jour au cours des dernières années. « Il y a du bon dans cette redynamisation, reconnaît Myriam Simard. Ce n’est pas pour rien qu’on entend parfois parler de la « renaissance des régions ». Les transformations liées à l’arrivée des nouveaux groupes de population rendent les villages plus attractifs et ç’a un effet d’entraînement. »

« Depuis qu’on est arrivés, beaucoup de jeunes familles se sont installées à L’Anse, renchérit Élisabeth Boily. Ça met de la vie, c’est certain. Dans les dernières années, il y a un bistro qui a ouvert, une crêperie, une petite boulangerie… La multiplication des familles a aussi permis de maintenir certains services comme l’école. Est-ce que ç’a un lien ? Peut-être bien. »

Ces nombreux va-et-vient entraînent leur lot de changements — bons et mauvais, note Myriam Simard. Des maisons ancestrales remises au goût du jour aux produits biologiques à l’épicerie, en passant par le café culturel et les nouvelles entreprises, le « visage de la ruralité québécoise » se transforme, empruntant à la ville certains des traits qui lui étaient propres. « Avec les néo-ruraux arrivent de nouveaux commerces, mais aussi de nouveaux services et de nouvelles préoccupations », avance celle qui dirige le Groupe de recherche sur la migration ville/campagne.

Chose certaine, ajoute-t-elle, ces mobilités teintent de plus en plus le caractère rural de certains villages, leur donnant une couleur particulière. Sans être vraiment urbains, ces villages ne ressemblent plus tout à fait à la campagne traditionnelle d’autrefois. Car, jeunes ou pas, ces néo-ruraux qui embrassent le calme de la campagne ne sont pas nécessairement prêts à faire une croix sur toutes leurs habitudes urbaines.

Entre résistance et résilience

Et qui dit changement dit bien souvent résistance, avance Myriam Simard. « Ça ne veut pas dire qu’il y a toujours des tensions claires, loin de là, nuance-t-elle. Mais on observe certains clivages — tant financiers que culturels — entre les « locaux » et les néo-ruraux. » Concrètement, ces clivages peuvent découler de la hausse marquée du prix des maisons, des impôts fonciers ou de la transformation commerciale engendrée par l’arrivée de nouveaux magasins dans la rue principale ou des nouveaux produits qui y sont vendus.

Pour limiter ces tensions, la chercheuse insiste sur l’importance de créer des espaces pour favoriser les rapprochements entre locaux et néo-ruraux, notamment au conseil municipal ou lors de fêtes de village.

Ce n’est pas pour rien qu’on entend parfois parler de la renaissance des régions. Les transformations liées à l’arrivée des nouveaux groupes de population rendent les villages plus attractifs et ç’a un effet d’entraînement. 

« Quand on parle d’embourgeoisement, tout n’est pas noir ou blanc, insiste celle qui vit maintenant à temps plein dans son petit patelin des Cantons. Il ne s’agit pas d’opposer des populations ou de braquer les nouveaux contre les anciens, les riches contre les pauvres. L’idée est plutôt de comprendre les différentes facettes des changements qui s’opèrent et de s’assurer que tout le monde trouve encore sa place. »

* Bien que certains auteurs assimilent le terme « gentrification » à un anglicisme et lui préfèrent « embourgeoisement », l’usage de ce mot est maintenant accepté par Le Robert et adopté dans les milieux universitaires pour décrire « le processus par lequel la population d’un quartier populaire fait place à une couche sociale plus aisée ».

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