À qui appartient la ville? Le difficile équilibre de la revitalisation urbaine.

Quels sont les gentrificateurs des quartiers en mutation ? Est-ce le parc inauguré près de chez vous ? La place publique tout juste aménagée en face du café du coin ou la coop d’artistes qui voisine l’école de quartier ? Chose certaine, tous ces nouveaux lieux s’insèrent, à leur façon, dans le houleux débat soulevé par la gentrification en milieu urbain.

« Ça nous arrive de nous faire traiter de gentrificateurs, lance sans filtre Joseph Bergeron qui travaille pour La Pépinière. Je trouve toujours ça étonnant, voire troublant, mais en même temps, ça traduit quelque chose par rapport à notre manière d’aborder les changements qui s’opèrent en ville depuis quelques années. »

Surtout connu pour l’aménagement du Village au Pied-du-Courant et les Jardins Gamelin, tous deux situés dans Ville-Marie, l'organisme travaille depuis 2014 à « révéler les possibles de la ville », un nouvel espace collectif à la fois. Ces nouvelles formes d’interventions urbaines se retrouvent maintenant aux quatre coins de la métropole, tant au centre-ville que dans des quartiers plus excentrés, comme Montréal-Nord ou Mercier-Ouest. Certains de ses projets ont même pris racine à l’extérieur de l’île de Montréal, dont un à Laval et deux à Québec.
 

Joseph Bergeron n’a pourtant pas grand-chose du riche bourgeois en quête de profit. Enfant de quartier populaire, il a grandi dans Saint-Roch, à Québec, à une époque où le secteur manquait sérieusement d'amour. Depuis, il a posé ses pénates à l’ombre du stade, dans l’est de Montréal. Il a longtemps oeuvré dans le milieu communautaire, flirté avec le militantisme anticapitaliste, avant de commencer à s’impliquer au sein de La Pépinière.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Accusés de gentrifier le quartier Hochelaga-Maisonneuve, de nou­veaux commerces ont été victimes de vandalisme en 2016.

 

« À première vue, nos aménagements peuvent avoir l’air d’être de la gentrification », admet le jeune homme, laissant échapper un léger soupir. « Mais c’est mal comprendre ce qu’on fait. On a un réel souci de travailler avec les communautés. En fait, nos espaces ne pourraient pas voir le jour sans cette collaboration, car ils sont d’abord imaginés par les gens des quartiers. » Ouverts à tous, ils deviennent vite des lieux de rencontres informels où tous les résidents, peu importe leur logement ou leur revenu, peuvent se retrouver sans ouvrir leur portefeuille.

Si le petit propriétaire de la boulangerie n’avait pas l’intention de déloger des gens, son commerce a tout de même un effet sur le nouveau branding du coin. Et ça, les promoteurs immobiliers l’ont bien compris.

Dans les quartiers centraux, la ligne qui sépare la gentrification de l’amélioration de la qualité de vie est parfois bien mince. Faut-il cesser toute forme d’intervention ? « Pas du tout, dit Alexandre Maltais, chercheur postdoctoral à l’Université de Montréal. Par contre, on gagnerait à repenser la manière dont on agit sur l’espace public. »

Pendant longtemps, ajoute-t-il, des projets de revitalisation n’ont pas pris en compte les effets collatéraux de leurs réalisations. « Ils sont pourtant nombreux. Ces interventions, qu’elles relèvent des pouvoirs publics ou de groupes d’urbanisme tactiques, jouent un rôle dans l’embourgeoisement des quartiers. Même louables, elles sont comme des aimants et les promoteurs immobiliers l’ont bien compris. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans le quartier du Mile-Ex, autrefois industriel, les nouvelles constructions modernes contrastent avec les habitations d’origine.

« C’est un sujet délicat, reconnaît le chercheur. Tout le monde préfère vivre dans un quartier sécuritaire avec des fleurs, un quartier avec des commerces qui ne sont pas fermés et des gens qui se disent bonjour… Mais c’est important de trouver un équilibre pour que tous continuent de se sentir concernés. »

Annick Germain, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), met en garde contre les amalgames faits par certains. « Il faut que ça aille dans les deux sens ! On a tendance à mettre dans le même panier les ruelles vertes, le nouveau resto à la mode et les tours à condos. Tous ne participent pas de la même façon à la transformation des quartiers, leurs retombées ne sont pas les mêmes non plus. »

Fragile équilibre

« C’est parfois difficile de trouver un équilibre dans tout ça », souligne pour sa part Jérôme Glad, cofondateur de La Pépinière, qui ne souhaite pas que ces projets servent à mettre des quartiers sur la map. « Nous, ce qu’on veut, c’est d’abord servir les intérêts des communautés. »

À force d’associer toutes les interventions à l’embourgeoisement, on risque de décourager ceux qui veulent contribuer à améliorer la qualité de vie des plus vulnérables

Depuis plus de trois décennies, l’architecte Ron Rayside se fait aussi un point d’honneur d’ancrer sa pratique dans les milieux de vie. « Pourtant, ça m’arrive souvent de me faire traiter de gentrificateur, lance le cofondateur de la firme Rayside Labossière, située dans le Centre-Sud. Ça m’est même déjà arrivé quand je travaillais à des projets de coopératives d’habitation. Il faut le faire ! »

« À force d’associer toutes les interventions [urbaines] à la gentrification, on risque de décourager ceux qui veulent contribuer à améliorer la qualité de vie des plus vulnérables, note pour sa part Jérôme Glad. Ce ne serait pas mieux de laisser la voie libre aux promoteurs et aux spéculateurs immobiliers. »

Sans vouloir jeter de l’huile sur le feu, « on est un peu toujours le gentrificateur de quelqu’un… lance Joseph Bergeron. Après, il faut surtout voir comment composer avec ce statut et comment agir pour limiter les contrecoups. »

3000
C’est le nombre d’appartements situés sur le Plateau-Mont-Royal qu’offre AirBnb en location touristique. De ce nombre, quelque 1200 sont maintenant exclus du marché locatif.

Êtes-vous un gentrificateur ?

Il n’existe pas de « gentrificateur type », selon les experts interrogés par Le Devoir. À l’image de la gentrification, un phénomène éclaté, les gentrificateurs peuvent revêtir plusieurs visages, y compris celui de la petite famille de classe moyenne désireuse de rester en ville ou celui des retraités qui ont troqué la banlieue pour un pied-à-terre au centre-ville. Ce sont aussi des artistes, des travailleurs autonomes ou des étudiants en quête de loyers abordables, ou encore de jeunes entrepreneurs désirant se lancer en affaires sans se ruiner. « La gentrification est rarement une question de très grande richesse dans les anciens quartiers ouvriers de Montréal, précise Gilles Sénécal, de l’INRS. Oui, il y a des gens qui ont plus d’argent, c’est certain, mais on parle aussi de plus en plus d’une gentrification culturelle. »

La petite histoire

Le terme « gentrification » apparaît pour la première fois dans la littérature en 1964 sous la plume de la sociologue britannique Ruth Glass. Il désigne alors un phénomène urbain par lequel des personnes plus aisées, souvent issues de la « petite noblesse » (gentry en anglais), investissent un quartier populaire, transformant le profil socioéconomique du secteur. Ces changements ont alors un effet repoussoir sur les résidents d’origine, généralement plus pauvres. Avec les années, le concept, bien qu’il désigne toujours une transformation des milieux de vie, s’est complexifié et est devenu profondément connoté, conférant aux débats sur la question une forte charge émotive.

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