Une ville et son péché médiatisé

Jacques Prévert dit qu’on ne devrait pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes. Les idées et les concepts peuvent devenir des feux redoutables qui font surchauffer les esprits.

On peut en dire autant des images, et on ne devrait donc pas non plus laisser les urbanistes, les architectes et les designers manipuler et diffuser médiatiquement ces dangereux foyers. Ils risquent de mettre le feu partout, pour le meilleur et pour le pire.

Le projet de rénovation de la rue Sainte-Catherine en fournit encore la preuve. Les images de synthèse produites pour la Ville de Montréal et diffusées sur son site Internet puis largement reprises dans les médias depuis quelques jours montrent à quoi ressemblera l’artère commerciale principale de la métropole après le lifting en préparation. L’opération de jouvence d’une centaine de millions de dollars devrait débuter en 2017, au 375e anniversaire de l’ancienne Ville-Marie. Idéalement, la grande transformation sera terminée pour la fin de la décennie.

Si le passé est garant du futur, le chantier devrait coûter beaucoup plus cher, s’éterniser sur deux ou trois années de plus et finalement décevoir par son résultat final. En tout cas, c’est le modèle qui a été appliqué avec la subtilité d’un bulldozer quand le boulevard Saint-Laurent a été refait. La rue a été rouverte et rebouchée plusieurs fois pour finalement accoucher d’une artère à l’identique, ou presque.

En se fiant aux exemples récents, on peut aussi parier que le résultat ne ressemblera pas aux projections de la propagande par l’image répercutée sans trop de questionnements dans les médias.

Cette fois encore, les conceptions virtuelles sortent des studios de la firme Daoust Lestage. Le chouchou de l’administration municipale a déjà redessiné les alentours de la Place des Arts au service des festivals.

Autos sans circulation

Le portfolio de la Sainte-Catherine annonce une rue pour les autos, mais sans circulation. Dans toutes les images fournies, on ne voit que deux voitures et un autobus en déplacement. Les autres véhicules visibles sont stationnés, quand la configuration modulable le permet. Ce qui laisse donc toute la place aux piétons et aux vélos, en fait à de belles cyclistes cheveux au vent, sans casque. Les plans ne montrent aucune piste cyclable.

La proposition annonce aussi de futurs hivers sans neige, ou presque. Qu’il n’en traîne pas sur les trottoirs chauffants, passe encore, même si cette technologie n’est ni éprouvée ni garantie, de l’aveu même de concepteurs. Mais une rue de janvier à peine recouverte d’une mince couche blanche, qui peut y croire, surtout après la saison de force qu’on vient de subir ?

À l’évidence, ce sera aussi une rue intelligente, mais bête comme un aménagement du siècle précédent. Les consultations ont écouté les commerçants qui réclament de maintenir toutes les places de stationnement en façade. Dans cette artère centrale du Montréal du XXIe siècle, il faudra donc maintenir le taux de déplacement à 70 ou 75 % en auto, alors que les villes les plus brillantes du monde ont déjà réduit cette portion au tiers afin de favoriser le transport en commun et la mobilité active. Et qui n’avance pas recule.

On s’habitue. Beaucoup de grands chantiers des dernières années ont été acceptés sur la base de mirages médiatisés concoctés par des filous du virtuel. Les représentations du nouvel échangeur Turcot mentent comme des images retouchées par les archives du ministère de la Vérité, le Miniver du roman d’épouvante 1984. On y voit un TGV, un train vers l’aéroport, des boutiques de fruits et légumes sous les sauts-de-mouton, de la verdure partout, mais là encore quasiment aucun véhicule.

Le bric-à-brac du CUSM

La grande escroquerie s’est répétée avec le battage multimédiatique entourant le projet du CUSM. Les images du concours annonçaient des volumes harmonieux, un stationnement enfoui dans le sol, comme il se doit.

Le complexe inauguré il y a quelques semaines déploie un bric-à-brac architectural disgracieux et criard. Le stationnement étagé défigure encore plus l’ensemble qui a tout de même coûté 2,5 milliards de dollars. L’urbaniste fripon de la firme IBI/DAA qui a accouché de cette cochonnerie visuelle avec laquelle Montréal devra vivre pendant des décennies l’a défendue dans les médias comme une solution « créative ».

Certains crimes esthétiques devraient relever de la police ou à tout le moins entraîner un bannissement de la profession qui prétend travailler pour la ville et ses habitants. Mais bon, c’est peut-être le moindre mal de ce contrat honteux, arraché par magouille, qui a largement contribué à défaire ce qui restait de crédibilité et de réputation à la firme SNC-Lavalin.

Le pire, c’est qu’on se laisse rouler dans la farine d’un projet à l’autre, sans regimber. Les designers et les urbanistes manipulent les allumettes, mettent le feu aux esprits et les médias soufflent sur les braises.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 19 mai 2015 08 h 05

    Critique à tout vent

    Par-dessus ses doutes et ses critiques justifiées, M. Baillargeon en met trop. Le CUSM n'est pas un chef d'oeuvre mais il y a bien pire. S'il avait été moins coloré, il l'aurait sans doute trouvé "drabe". Les trottoirs chauffants ça existe à Moscou; si les Russes ont pu réussir ça il y a cinquante ans, il faudrait être incroyablement incompétent pour le rater aujourd'hui.

  • Bastien Gilbert - Abonné 19 mai 2015 10 h 12

    Un hôpital très bruyant! Pourquoi?

    D'après les voisins du CUSM, les systèmes de ventilation et autres situés sur le toit font un bruit d'enfer. Le tout dans un quartier résidentiel. Nul n'a pris en compte une donnée aussi essentielle! Misère.