Un amour indéfectible pour la voiture

Charles Bassili, le directeur général de Volkswagen Popular, à Montréal, pose à côté d’une pancarte publicitaire qui vante les faibles coûts d’achat d’une voiture. Selon lui, les Québécois adorent les voitures, mais ne veulent pas l’admettre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Charles Bassili, le directeur général de Volkswagen Popular, à Montréal, pose à côté d’une pancarte publicitaire qui vante les faibles coûts d’achat d’une voiture. Selon lui, les Québécois adorent les voitures, mais ne veulent pas l’admettre.
Les ventes de voitures ont littéralement explosé au Canada, au cours des dernières années. Un record historique est établi chaque mois, août n’ayant pas fait exception. Mais jusqu’où nous mènera cet amour indéfectible pour l’automobile ?​
 

Les ventes automobiles des trois premiers trimestres sont les plus élevées jamais enregistrées au Canada pour cette période de l’année : 1 256 600 véhicules vendus, soit 4,6 % de plus que les huit premiers mois de 2013, selon les chiffres compilés par le cabinet DesRosiers Automotive.

Si les ventes sont surtout fortes en Ontario et dans l’ouest du pays, le Québec devrait bientôt emboîter le pas, estime l’analyste Dennis Desrosiers. « L’économie a été un peu plus chancelante au Québec, mais avec les taux d’intérêt avantageux, les gens vont bientôt se remettre à acheter des automobiles en masse », assure-t-il.

« Les Québécois adorent les voitures, ils ne veulent juste pas l’admettre », lance Charles Bassili, directeur général de Volkswagen Popular. La voiture est le moyen de transport qui offre le plus de liberté et de flexibilité. « C’est extrêmement pratique », fait-il valoir. « En ville, plusieurs tentent de se convaincre qu’ils peuvent s’en passer, et utiliser les transports collectifs, le vélo… Puis le froid arrive, et hop, ils viennent tous acheter ou louer une voiture. »

Croissance rapide

De fait, le nombre de véhicules personnels a crû trois fois plus vite que la croissance démographique dans la dernière décennie, remarque le spécialiste du secteur automobile Philippe Barla. « Non seulement nous achetons plus de voitures, mais les données montrent que nous aimons de plus en plus les grosses voitures, particulièrement les véhicules utilitaires sport (VUS) », ajoute ce professeur au département d’économique de l’Université Laval.

« Les VUS, c’est sûr que c’est un produit qui se vend extrêmement bien, ça a remplacé les minifourgonnettes. Les consommateurs les aiment, c’est spacieux et confortable », remarque M. Bassili de Volkswagen.

Si notre amour des VUS ne date pas d’hier, il s’est manifesté plus intensément ces dernières années. Selon une compilation réalisée par le professeur d’HEC Montréal Pierre-Olivier Pineau, pour chaque VUS vendu dans les années 80, on vendait six voitures standards. À la fin des années 80, c’était trois voitures pour un. Dans les années 90, le chiffre est passé sous la barre de deux voitures par « camion » vendu… Et en 2014, une seule voiture est maintenant vendue par VUS.

« Cette tendance souligne le goût croissant des ménages pour des véhicules qui coûtent plus cher et consomment plus. On note souvent que les véhicules les plus efficaces [hybrides et électriques] coûtent plus cher… Mais en fait, la plus grande économie viendrait simplement à travers l’achat de petites voitures », remarque M. Pineau. Or, force est de constater que la tendance québécoise est de s’éloigner des solutions les plus économiques.

Tout sauf rationnel

« Franchement, avons-nous tous besoin d’un VUS ? Combien d’entre nous vont réellement dans des chemins de boue tous les jours ? Je crois que notre amour pour les“gros chars”est tout sauf rationnel », lance Félix Gravel, responsable de la campagne transports au Conseil régional de l’environnement de Montréal. Selon M. Gravel, la voiture sert pour une grande majorité de personnes à afficher leur statut social ; plus elle est imposante, plus c’est un symbole de réussite.

Les grandes offensives publicitaires de l’industrie automobile ont marché, croit-il. « Juste le fait de combiner les mots “sport” et “utilitaire”, ça séduit les gens. Sans parler des publicités alléchantes qui font valoir que le coût d’une voiture ne revient en fait qu’à quelques dollars par jour », ajoute-t-il.

Les tactiques de mise en marché déforment souvent les chiffres, indiquant au consommateur qu’il ne payera que 200 à 400 $ par mois pour un véhicule. « Les gens ne réalisent pas le coût réel d’une voiture, qui se situe davantage à 40 ¢ par kilomètre », souligne le professeur Philippe Barla. De plus, très peu d’automobilistes saisissent le coût social qu’engendre leur voiture, notamment sur les réseaux d’infrastructures, la création de gaz à effet de serre.

« Il y a aussi la congestion routière qui s’accentue, c’est une énorme perte de temps et de carburant qui est trop souvent négligée », ajoute l’expert. Selon un rapport de l’organisme Vivre en Ville, les coûts de transport ont atteint un nouveau sommet en 2012, avec plus de 4 milliards investis dans les réseaux autoroutiers.

Étalement urbain

Malgré tout, les ménages ne sont pas prêts à délaisser leur voiture pour économiser de l’argent. « De plus en plus de personnes dépendent de l’automobile pour leurs déplacements quotidiens, étant donné l’étalement urbain ; elles s’établissent loin des zones densifiées, et elles ont peu d’options de transports, parfois aucune autre », explique M. Barla.

« On est tous conscients des problèmes environnementaux… Mais tant que ça n’a pas impact sur notre portefeuille, on ne changera pas notre usage de l’automobile », déplore-t-il. Dans ce contexte, la seule façon de changer les choses doit passer par des politiques musclées, telles que des tarifications à l’usage ou en fonction du type de véhicule, qui seront probablement très impopulaires. « La volonté politique d’agir en ce sens est-elle là ? Rien n’est moins sûr », lance M. Barla.

En Angleterre, Londres est un bon exemple de ville qui a réduit la dépendance à l’automobile. L’utilisation de la voiture est passée de 50 % en 1993, à 41 % en 2008 au profit principalement du transport en commun. Selon les chercheurs, ce phénomène s’explique notamment par des investissements en transport en commun et une série de mesures pour décourager les automobilistes. Pour entrer dans la métropole, une tarification est dorénavant imposée en fonction de l’heure de la journée et du type de véhicule. La congestion routière à l’heure de pointe a ainsi chuté en quelques années.

Ventes d’essence en baisse

Selon des résultats préliminaires d’une étude menée par des chercheurs des universités McGill, Concordia et Laval, il y aurait une baisse annuelle dans les ventes d’essence dans la grande région de Montréal, soit d’environ 1 % de 2004 à 2012. Les chercheurs ont aussi noté que la distance moyenne parcourue en voiture par les ménages de cette région aurait diminué de 10 % en dix ans. « Il est encore tôt pour comprendre tous les facteurs qui expliquent cette situation, mais nous sommes portés à croire que le vieillissement de la population pourrait avoir un lien, en plus du fait que les jeunes citadins sont de moins en moins pressés de se procurer une voiture », explique Philippe Barla, professeur à l’Université Laval.
En 2012, près de trois nouveaux prêts automobiles sur cinq s’échelonnaient sur 72 mois ou plus (6 ans), du jamais vu auparavant, selon la Banque de développement du Canada.

Les véhicules privés comptent pour 20 % des dépenses de consommation courante des ménages québécois, selon le Groupe de recherche interdisciplinaire sur le développement du durable à HEC Montréal.
9 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 15 septembre 2014 06 h 26

    Conclusion!

    De notre vivant payons pour cette dépendance et le plus cher sera le mieux. Quand le prix de l'essence atteindra des sommets que nos porte-monnaies ne pourront plus payer, peut-être que nous allons enfin réalisé le genre d'héritage que nous laissons à ceux qui nous succèdent. Il sera alors trop tard.

  • Maria Gatti - Inscrite 15 septembre 2014 07 h 52

    Je déteste les voitures

    Je déteste les voitures; je n'ai jamais possédé ni conduit une voiture. J'habite à 10 minutes d'une station de métro, à 2 minutes de 2 lignes de bus, j'ai un vélo et des pieds pour marcher. J'avoue que j'aurais peut-être appris à conduire si l'autopartage existait il y a 40 ans, pour les courses "encombrantes". Mais surtout pas m'encombrer d'une bagnole, et qui sait, avoir tué quelqu'un, comme je suis du genre à freiner pour les animaux...

    Libre à monsieur Bassili de vendre sa salade, mais de là à imposer ses lubies à tout le monde... La voiture est tout sauf la liberté.

    • Jean Richard - Abonné 15 septembre 2014 13 h 50

      « La voiture est tout sauf la liberté. »

      Ce serait quelque chose à approfondir que cette notion de liberté comme argument de vente d'une voiture individuelle.

      Les gens se sont laissé vendre un mode de vie qui les rend dépendants de l'automobile, esclaves de l'automobile pourrait-on parfois dire. Depuis quand la dépendance et l'esclavage sont-ils synonymes de liberté ?

      Il y a plus. Dans les zones suburbaines, la mobilité n'a cessé de décroître au cours des dernières années. C'est qu'on a atteint le point de saturation. Parler de mobilité urbaine (et suburbaine) en misant sur l'automobile individuelle, c'est faire fausse route, car ça se voit, la mobilité diminue de plus en plus. La congestion (consèquence de la saturation) fait en sorte que l'automobile va de moins en moins vite et que ses utilisateurs passent de plus en plus de temps à bord lors de leurs déplacements essentiels. L'automobile (individuelle) se transforme de plus en plus en autoimmobile et l'autoimmobile coûte cher, elle est ruineuse pour les villes et leur périphérie.

      Alors, la liberté avec l'automobile, c'est davantage un dada de vendeurs que la réalité observable et observée.

  • Rémi-Bernard St-Pierre - Abonné 15 septembre 2014 08 h 24

    Comment construit-on nos villes?

    Il n'y a pour moi aucune surprise à cette nouvelle.
    Même si des gens ont la volonté, en ville, de se passer d'une voiture, peuvent-ils le faire en allant acheter un condo neuf?

    Tous les nouveaux quartier sont fait de manière à pourvoir s'en passer difficilement. Aller à l'épicerie? Pas possible à pied, et ridicule en transport en commun. Le dépanneur? Ça n'existe que colé à une station service, souvent très près de la même épicerie, et prend plus de 10 minutes à pied.

    Il n'y a somme toute que dans les vieux quartiers, où les habitations et commerces se cotoient, que c'est réellement possible de se passser de voiture.

    Ce sont nos villes qu'il faut revoir.

  • Jean Richard - Abonné 15 septembre 2014 08 h 32

    L'appauvrissement du Québec

    L'Ontario a une industrie automobile. L'Alberta et Terre-Neuve ont une industrie pétrolière. Mais le Québec ? Rien de tout ça.

    Ainsi, l'amour des Québécois pour la voiture et la complicité du gouvernement provincial qui refuse d'investir dans les transports en commun et qui déroule le tapis rouge – non, le tapis noir à coups de milliards pour que roulent des voitures achetées ailleurs, brûlant du pétrole, beaucoup de pétrole venu d'ailleurs, tout ça contribue à appauvrir le Québec et on dirait qu'on ne s'en aperçoit pas.

    Et de grâce, n'allez pas nous parler de voitures individuelles électriques : c'est une fausse bonne idée. Quand cette voiture arrivera dans votre cour, elle aura déjà consommé autant de pétrole qu'une voiture conventionnelle aurait brûlé en peut-être 100 000 kilomètres.

    Le rationnel ne fait pas toujours la loi. Imaginez une question référendaire : voulez-vous que le Québec devienne un état indépendant de la voiture et du pétrole ? Le camp du non n'aurait même pas besoin d'arguments pour obtenir la victoire.

  • Véronique Lévis - Inscrite 15 septembre 2014 09 h 06

    Tout faire sans voiture?

    Je vis dans un quartier très proche de la ville et pour me rendre à l'épicerie la plus proche, je dois marcher 10-15 minutes. Aussi, vu qu'on est 6, lorsque je fais l'épicerie - une fois par semaine - je reviens avec environ 8 à 10 sacs... Je ferais comment pour les ramener à pied? Et la fameuse épicerie qui est proche de chez nous est la plus chère!

    On a quand même fait notre effort pour changer la grosse mini van pour une petite Rondo... On est serrés, mais on dépense moins d'essence. Exit le camping! Je fais la moitié du chemin en auto pour me rendre au travail - l'autre moitié en autobus. L'été je me rends en vélo ou en roller ou à moitié à pied...

    Je ne veux pas m'en débarasser car je compte déménager en banlieue (vie plus agréable pour ma famille) et là c'est vrai qu'on aura besoin de la voiture pour aller au travail! Coudonc... Je ne suis pas en amour avec ma voiture, et oui ça coûte cher, mais elle ne me sert que pour me rendre du point A au point B.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 septembre 2014 14 h 47

      Personnellement, j'ai deux épiceries à 10-15 minutes de marche, et j'en reviens avec un sac à dos et, au besoin, des sacs complémentaires.

    • François Beaulé - Abonné 16 septembre 2014 08 h 02

      Vous avez une voiture et non pas deux, c'est déjà mieux que beaucoup de familles. Pourrez-vous vous passer d'un 2e voiture en banlieue?

      Il faut aussi saisir que le transport et l'aménagement des villes et banlieues sont liés. Quand on vit dans une banlieue étalée, maison individuelle sur un terrain de 5000 pi2 ou plus, il est très difficile d'offrir du transport en commun pour la majorité des citoyens. Et plus les gens habitent loin de leur travail, plus ils font de kilomètres chaque semaine, plus ils encombrent les rues et les ponts, plus ils émettent de GES.