Moustique contre moustique

L’espèce «Aedes aegypti» se rapproche du Canada, voire du Québec. Mais on n’a pas à trop s’inquiéter, car les moustiques qui s’aventureraient ici rencontreraient une forte compétition puisque d’autres espèces de moustiques vivent au Québec.
Photo: iStock L’espèce «Aedes aegypti» se rapproche du Canada, voire du Québec. Mais on n’a pas à trop s’inquiéter, car les moustiques qui s’aventureraient ici rencontreraient une forte compétition puisque d’autres espèces de moustiques vivent au Québec.

Des moustiques génétiquement modifiés ont récemment été relâchés dans la nature pour la première fois aux États-Unis, dans le but de réduire la population d’insectes qui transmettent les virus Zika et de la dengue en Floride. Si le recours à cette stratégie de contrôle biologique a fait l’objet de vifs débats parmi les habitants de la région où elle est mise en œuvre, il apparaît pourtant sûr et bénéfique, assurent des experts.

À la fin avril, de petites boîtes de la taille d’un grille-pain contenant des œufs de moustiques mâles génétiquement modifiés de l’espèce Aedes aegypti ont été déposées dans six propriétés privées des Keys, cet archipel s’étendant au large de la pointe sud-est de la Floride. Le 12 mai dernier, nombre de ces œufs étaient devenus des adultes ayant atteint leur maturité sexuelle qui partaient faire la cour aux femelles de leur espèce.

Si tout se passe bien, environ 12 000 mâles devraient émerger de ces petites boîtes chaque semaine, et ce, pendant 12 semaines. Dans une seconde phase, plus tard cette année, il est prévu qu’environ 12 millions de moustiques prennent leur envol pendant une période de 16 semaines. Seuls des mâles transgéniques sont relâchés dans la nature, car ceux-ci ne butinent que le nectar des fleurs. Ils ne piquent pas comme les femelles qui, elles, s’abreuvent du sang de leurs proies et sont ainsi responsables de la transmission de maladies.

Descendance décimée

Deux nouveaux gènes ont été insérés dans le génome de ces mâles qui, lorsqu’ils s’accoupleront, les transmettront à toute leur descendance. En effet, tous les rejetons issus du croisement entre un mâle génétiquement modifié et une femelle sauvage hériteront d’une copie de chacun de ces deux gènes.

L’un de ces deux gènes produit une protéine fluorescente qui se répand dans le corps des larves, des pupes et des adultes, et qui rayonne en rouge quand on l’éclaire avec une lumière particulière. Cela permettra de repérer les insectes génétiquement modifiés parmi les individus sauvages, et ainsi de suivre leurs déplacements dans la nature lors de la mise en route du programme de contrôle biologique.

Le deuxième gène, dit autolimitatif, est celui qui est au cœur de la technologie. Tous les rejetons femelles qui hériteront de ce gène verront le fonctionnement de leurs cellules dérailler et leur développement être compromis, au point où elles mourront avant d’atteindre le stade adulte. Les descendants mâles, qui reçoivent aussi une copie du gène de leur père, demeurent quant à eux indemnes et pourront le transmettre à leur propre progéniture, plus précisément à la moitié de celle-ci.

À chaque génération, les femelles qui se voient dotées du gène autolimitatif meurent avant de pouvoir se reproduire, ce qui contribue peu à peu à décimer la population d’Aedes aegypti, car cette dernière perd sa capacité de renouvellement à mesure que le nombre de génitrices diminue.

Dans le but de suivre de près la progression de ce projet,l’installation de pièges permettant de capturer des moustiques génétiquement modifiés qui seront reconnaissables à leur fluorescence a été prévue.Ces pièges permettront de savoir jusqu’à quelle distance les moustiques transgéniques peuvent s’éloigner des boîtes incubatrices (probablement 50 mètres en moyenne), de préciser leur durée de vie, d’évaluer leur efficacité à décimer la population de femelles sauvages et de vérifier si les femelles porteuses du gène autolimitatif meurent comme prévu.

La distance parcourue par les insectes est une information cruciale, car il est important de garder les insectes génétiquement modifiés loin des sources extérieures de l’antibiotique tétracycline. Pourquoi ? Parce que cette substance permet de stopper le mécanisme d’autodestruction qui se met en branle chez les larves femelles ayant hérité du gène autolimitatif. Lorsqu’ils produisent les œufs génétiquement modifiés destinés à être envoyés sur le terrain, les laboratoires aspergent les larves d’insectes de cet antibiotique afin d’inhiber le gène mortel et ainsi permettre aux femelles de survivre et de pondre. Or, dans les Keys, les seules sources de tétracycline sont les usines d’épuration des eaux usées, affirme dans le magazine Science News le biologiste moléculaire Nathan Rose, chef des affaires réglementaires d’Oxitec, la compagnie qui a conçu cette stratégie de contrôle biologique.

Solution « un peu plus naturelle »

La compagnie de biotechnologie Oxitec, qui a conçu cette stratégie de contrôle biologique et qui a acheminé en Floride les œufs depuis ses laboratoires situés au Royaume-Uni, doit présenter les résultats du projet à l’Agence de protection environnementale américaine (EPA). À la lumière de ces informations, cette dernière décidera si de tels insectes pourront être introduits dans d’autres régions des États-Unis.

Créée à l’Université d’Oxford, Oxitec a déjà déployé sa biotechnologie au Brésil, au Panama, aux îles Cayman et en Malaisie afin d’y contrôler des populations d’Aedes aegypti qui peuvent transmettre non seulement le virus Zika et celui de la dengue, mais aussi ceux de la fièvre jaune et du Chikungunya.

Cette stratégie de contrôle, qui vise spécifiquement les insectes de l’espèce Aedes aegypti, ne nuira aucunement aux autres insectes bénéfiques, tels que les abeilles, les coccinelles et les libellules, contrairement aux méthodes plus traditionnelles, comme l’épandage d’insecticides, qui tuent tous les insectes sans distinction. De plus, elle était devenue nécessaire en Floride, où les moustiques ont développé une résistance aux insecticides utilisés jusqu’ici.

Pour Julia Mlynarek, entomologiste à l’Insectarium de Montréal, cette stratégie de contrôle biologique par des insectes génétiquement modifiés est préférable aux insecticides, car elle est « un peu plus naturelle ». De plus, « elle est déjà utilisée en agriculture pour contrôler les insectes qui ravagent les cultures ».

« La communauté des moustiques étant très vaste et diversifiée, le contrôle de la population d’Aedes aegypti ne devrait pas avoir d’effet notable sur l’écosystème », affirme Julia Mlynarek, qui convient qu’« un contrôle de cette espèce est nécessaire pour réduire les maladies, comme le Zika et la dengue, qu’elle peut transmettre ». En 2020, 70 cas de dengue contractée localement ont été rapportés en Floride, selon les Centers for Disease Control and Prevention (CDC).

La pollinisation épargnée

Les moustiques de l’espèce Aedes aegypti ne représentent qu’environ 4 % de toutes les populations de moustiques qui prospèrent dans les Keys et qui comptent environ 45 espèces différentes. Ils ne constituent donc pas une part importante de l’alimentation des diverses espèces d’oiseaux, de chauves-souris, d’amphibiens, de poissons, de reptiles et d’autres invertébrés qui vivent au sein de l’écosystème des Keys, assurent les experts.

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C’est, en million, la quantité de moustiques mâles génétiquement modifiés qui doivent être relâchés en 16 semaines lors de la seconde phase de l’opération, un peu plus tard cette année.

Selon Don Yee, spécialiste de l’écologie aquatique à l’University of Southern Mississippi, le fait de décimer la population d’Aedes aegypti dans les Keys ne devrait « pas causer une pénurie catastrophique de nourriture pour les insectivores de la région et compromettre la pollinisation, car cette espèce a envahi l’Amérique du Nord il y a moins de 400 ans, ce qui est probablement trop court pour devenir absolument nécessaire pour les prédateurs et les plantes indigènes d’Amérique du Nord », a-t-il commenté dans Science News.

Par contre, Aedes aegypti est associé à « au moins trois douzaines de pathogènes, dont des virus et des vers », fait remarquer le chercheur. De plus, « alors que la plupart des moustiques se cachent à l’extérieur dans la végétation, Aedes aegypti adore l’espèce humaine. Dans les Tropiques, les adultes se reposent sur les murs et le plafond des habitations, tournent autour des salles de bain. L’espèce mord les humains pour plus de la moitié de ses repas de sang », précise-t-il.

L’espèce Aedes aegypti se rapproche du Canada, voire du Québec. Mais on n’a pas à trop s’inquiéter, car les moustiques qui s’aventureraient ici rencontreraient une forte compétition puisque d’autres espèces de moustiques vivent au Québec, souligne Mme Mlynarek. « L’espèce serait adaptée à nos étés, mais elle aurait probablement du mal à survivre à nos hivers pour le moment. Peut-être que dans une centaine d’années, elle le pourrait… »

Chose certaine, on devrait ne pas être trop embêtés par nos espèces de moustiques indigènes cet été. « Avec le peu de précipitations que nousavons eues à date, beaucoup de milieux humides, comme les fossés et les marécages, seront soumis à des assèchements faisant en sorte que les moustiques seront moins abondants. Du moins avec les conditions météorologiques actuelles », prévoit Jean-Pierre Bourassa, professeur émérite en entomologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

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