Doit-on laisser tomber le Plexiglas?

Plusieurs des clients de Présentation Design, une entreprise de Laval qui fabrique des panneaux protecteurs depuis le début de la pandémie, envisagent de conserver leurs cloisons de manière permanente afin de contrer de futurs virus.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plusieurs des clients de Présentation Design, une entreprise de Laval qui fabrique des panneaux protecteurs depuis le début de la pandémie, envisagent de conserver leurs cloisons de manière permanente afin de contrer de futurs virus.

Omniprésents depuis le début de la pandémie, les panneaux de Plexiglas bloquent les grosses gouttelettes infectieuses. Toutefois, ils n’arrêtent pas les aérosols, qui les contournent sans problème. Alors qu’un consensus s’établit quant à l’importance de la transmission aérienne, les cloisons de plastique demeurent populaires. Sont-elles vraiment efficaces pour freiner la propagation du coronavirus ?

La question est d’autant plus urgente que, bientôt, plusieurs milieux publics et de travail vont rouvrir leurs portes. La population, à demi vaccinée, sera encore susceptible de contracter la COVID-19. Certaines mesures de protection vont rester en place — les plus efficaces, idéalement —, tandis que d’autres seront abandonnées.

Les panneaux de plexiglas, éléments très visibles de la chorégraphie sanitaire, sont utiles lors d’interactions rapides et rapprochées : au comptoir de dépanneurs, d’épiceries, ou des cafétérias, par exemple. Toutefois, avertissent des experts, ils n’empêchent pas la transmission aérienne dans les lieux où les gens passent de longues périodes, comme les bureaux et les écoles.

« Après avoir vendu des écrans de protection pendant plus d’un an, je peux affirmer qu’ils contribuent au sentiment de sécurité de nos clients », remarque néanmoins Laurence Lefebvre, directrice des ventes de Présentation Design, une entreprise de Laval qui fabrique des panneaux protecteurs depuis le début de la pandémie.

Ses clients, parmi lesquels on compte des usines, des firmes comptables et même des cliniques de vaccination, ont dépensé des milliers de dollars pour se procurer des panneaux transparents. Certains de ces acheteurs envisagent maintenant de conserver leurs cloisons de manière permanente afin de contrer de futurs virus, note Mme Lefebvre.

En tout début de pandémie, les panneaux de plexiglas se sont rapidement imposés (avant même les masques), au Québec comme ailleurs. « On l’a recommandé dans une optique de protection d’urgence », raconte Laurent Giraud, chercheur à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), qui a formulé un premier avis à ce sujet en mars 2020.

« L’idée de base était d’offrir une protection physique aux employés des commerces essentiels, dit-il. Ils se trouvaient à très faible distance des clients, qui pouvaient être atteints d’une maladie dont on ne savait à peu près rien, sauf que si quelqu’un toussait, il était potentiellement malade. »

L’IRSST recommandait ainsi d’installer devant les caisses des panneaux qui s’élèvent à deux mètres du sol. Ceux-ci bloquent les gouttelettes contaminées, qui ne peuvent pas tomber dans la bouche, le nez ou les yeux du personnel. Ils empêchent par ailleurs les gouttelettes de se déposer sur le comptoir. « Ça ne permet pas de contrer la transmission par aérosols » de manière générale, convient M. Giraud.

Ces derniers mois, notre compréhension collective des modes de transmission de la COVID-19 s’est progressivement transformée. Les objets contaminés sont maintenant considérés comme un faible vecteur de transmission. À l’inverse, les scientifiques estiment de plus en plus que les aérosols jouent un rôle important, peut-être même dominant par rapport à celui des gouttelettes.

Dans les milieux de travail du Québec, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) demande d’installer des barrières physiques lorsque la distanciation physique ne peut être respectée entre deux postes.

« Dans un bureau ou une école, où les gens restent plusieurs heures dans un local, l’accumulation des aérosols fait en sorte que les barrières de plexiglas ont plus ou moins d’impact. Certaines études semblent même dire qu’elles peuvent avoir un effet négatif », explique Stéphane Bilodeau, un ingénieur spécialisé dans la qualité de l’air, qui est chef d’une équipe au sein du collectif d’experts EndCoronavirus basé aux États-Unis.

Une grande étude menée aux États-Unis, publiée le 29 avril dans la revue Science, jette effectivement des doutes sur l’utilité des barrières physiques dans le contexte scolaire.

Fondée sur les résultats d’un sondage en ligne, cette analyse compare la transmission de la COVID-19 dans des centaines de milliers de familles américaines. Celles qui comptent un enfant ont plus de risques d’avoir contracté le coronavirus. Les chercheurs de l’Université Johns Hopkins ont également dégagé des différences en fonction des mesures adoptées à l’école.

Le port du masque, la distanciation physique, le maintien de bulles-classes, la vérification quotidienne des symptômes et l’annulation des activités extrascolaires étaient tous associés à une diminution des infections. Les panneaux entourant les pupitres n’étaient cependant associés à aucune amélioration. En fait, cette mesure correspondait même à un risque aggravé de signaler un cas positif.

Les auteurs notent toutefois que puisqu’installer des panneaux autour des pupitres est souvent une solution de dernier recours, elle paraît peu ou pas efficace dans leur analyse statistique. Selon l’ingénieur Stéphane Bilodeau, l’étude montre néanmoins que, dans le meilleur des cas, les panneaux d’acrylique sont inutiles en contexte scolaire. Dans le pire des cas, leur effet néfaste est réel.

« À cause des barrières de plastique, les interactions entre les personnes ont parfois tendance à être plus rapprochées, explique-t-il. Pour parler ou pour montrer quelque chose dans un cahier, par exemple, les gens ont tendance à contourner la barrière. Au lieu de rester plus loin, ils s’approchent. Donc ça peut avoir un effet contraire. »

De manière générale, les normes sanitaires du Québec (et d’ailleurs) s’inscrivent encore dans le cadre d’une lutte sanitaire fortement axée sur la transmission par les grosses gouttelettes, estime M. Bilodeau. Les panneaux de Plexiglas en sont un exemple, mais également la désinfection des surfaces ou l’absence de recommandations précises sur la ventilation. « Il y a eu une résistance très forte à s’adapter à la science qui a évolué dans la première année », dit-il.

Que faire avec tout le Plexiglas?

Que va-t-il arriver avec tous les panneaux d’acrylique quand ils seront retirés ? Aucune solution évidente n’existe, convenait le ministre de l’Environnement du Québec, Benoit Charette, il y a quelques semaines. En effet, aucune compagnie canadienne n’est capable de recycler ces matériaux. Toutefois, le Plexiglas est durable. Il se prête donc bien à la réutilisation. Recyc-Québec est en train de documenter les utilisateurs potentiels dans chaque région de la province. L’organisme a aussi invité certaines entreprises à répertorier dès maintenant les quantités dont elles voudront se départir. « Nous sommes évidemment préoccupés par l’emploi du Plexiglas et ses possibilités de récupération », note une porte-parole dans un courriel au Devoir.

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